L’Odyssée de Christopher Nolan

La leçon qu’Ulysse met une décennie à accoucher de lui-même, avec à ses côtés Athéna dans le rôle de la divine accoucheuse, c’est que l’on ne redevient soi-même – un roi – qu’à n’être longtemps personne. Le poème épique du retour à soi-même et chez soi est celui où le devenir est un revenir : le mendiant est personne et personne est un héros, un roi. Christopher Nolan, lui, veut être quelqu’un. Son poème de la faiblesse d’Ulysse est le spectacle aux forceps de la puissance qui est une cause de malheur pour l’auteur comme pour ses spectatrices et spectateurs. À plier ainsi le poème homérique pour le soumettre à la rhétorique hollywoodienne, le réalisateur bande, mais comme les prétendants qui échouent à corder l’arc d’Ulysse. L’archerie nolanienne n’a le super que des supercheries.

L’Iliade est l’épopée de la colère (mènis) dont Achille est le sujet. L’Odyssée est celle de la ruse (mètis) et son héros est Ulysse. La Guerre de Troie aura duré dix ans et il faudra une autre décennie à Ulysse pour rentrer chez lui. Le retour à Ithaque dont il est le roi, attendu par les siens ou par les autres oublié, n’est pas moins long ni agonistique que le conflit entre Troyens et Achéens. La ruse autant que la colère en appelle à la légende comme à l’épopée.

Si le héros est par définition celui dont le sort intéresse les dieux en intrigant à son sujet, de quel héroïsme Ulysse est-il alors l’exemple canonique ? On en déduira par contraste l’héroïsme tout à fait relatif de Christopher Nolan dans sa grandiloquente adaptation de l’Odyssée, à l’épreuve des dieux mauvais de l’industrie du spectacle comme des sirènes de l’actualité.

Les ruses de l’hospitalité

Ulysse est dit « polytropos », c’est le tout premier vers de l’Odyssée. Le guerrier rusé est ainsi qualifié d’homme « aux mille tours », le qualificatif est d’ailleurs partagé avec le dieu Hermès.

C’est que le héros grec du retour l’est encore de plus d’un détour et il lui faudra autant de tours pour retrouver son trône et son royaume, sa place que lui disputent ses prétendants, ainsi que les siens, sa femme, son fils et même son chien. L’un des plus beaux tours accomplis par le poème homérique est de consacrer, sur les 24 chants et 12.000 vers que compte l’Odyssée, douze chants sur les aventures de son périple maritime (à l’exception des quatre premiers dédiés à Télémaque), et autant d’autres sur la reconquête patiente et endurante de sa royale identité.

L’Odyssée est l’épopée des errances d’un roi déchu, un souverain déclassé et rendu à l’état de déchet du hasard, et des relances de son aventure dès lors qu’il y engage toute son intelligence que soutiennent ses artifices et ses ruses. La persévérance qu’il oppose alors à sa déchéance est une lutte contre les obstacles différant le retour au pays natal et la reconnaissance qui lui reviendra de droit. On se réjouira toujours de l’intelligence d’une ample construction narrative, sa non-linéarité recoupant un monde d’archipels, qui s’ouvre avec la « télémachie », ce récit de formation dont le héros est le fils d’Ulysse, en différant par conséquent le récit au long cours d’un retour à la maison que les dieux, et tout d’abord Poséidon, ne cessent pas de repousser.

Un autre tour génial, c’est une autre ruse de l’Odyssée, cette épopée aux mille tours, fait d’Ulysse le héros de l’hospitalité à la condition d’accepter qu’au prix de grands périls, il consente à sa propre condition d’étranger. Ce qu’Ulysse expérimente sur l’île de Corcyre où il fait la rencontre de Nausicaa (chant VI), il l’expérimentera à nouveau à Ithaque (chant XIII). Le roi est nu, pouilleux dépouillé, c’est un va-nu-pieds, un déchet marin recouvert d’écume que les embruns ont recraché. Une conviction divine qu’Athéna personnifie aide la princesse phéacienne à voir dans la souillure humaine le prestige qui sommeille en elle. Et Ulysse sort du brouillard jeté sur lui par la déesse en comprenant que la terre où il a échoué est en fait la sienne.

La reconnaissance différée est ainsi le fait de la ruse d’Athéna ; c’est-à-dire que la source de toute opération qui s’émancipe des conventions, apparences et perceptions fautives est divine.

Moyennant quoi, on dira que l’Odyssée est le récit mille fois rusé des leçons profitables de la désorientation en milieu hostile pour une orientation nouvelle que l’hospitalité aura su refonder. L’aventure est dans l’errance d’Ulysse au nom d’une vérité oubliée dont le ressouvenir est notre Ithaque poétique, le pays natal et métaphorique de « personne » pour reprendre la ruse dont use le guerrier aux mille tours face au cyclope Polyphème, celui de n’importe qui dès lors qu’on n’a pas un œil pour voir mais deux pour penser les ambivalences de l’hôte et ainsi les passer.

L’hospitalité conjure l’hostilité pour Ulysse comme pour l’hôte qui est tout autre, l’étranger qui arrive en terrain hostile en étant lui-même perçu en figure de l’hostilité. L’hostilité est première en étant à la condition de l’hospitalité. Disons encore de l’épopée qu’elle est un archi-récit méta-rusé : archi- comme fondement de la culture occidentale ; méta- parce que le poème engage à la réflexivité de son propre matériau, la ruse narrée que la narration travaille à redoubler.

Tout arrivant, mendiant nu ou pouilleux dépouillé, tout nouveau venu qui arrive depuis l’autre rive ou va-nu-pieds, tout inconnu, misérable ou étranger est un héros et un roi pour peu qu’un regard le considère ainsi et, dissipant embruns et brouillard, ce regard est celui de Pallas Athéna, déesse des techniques et des arts. Relisant huit siècles plus tard Hésiode et Homère, Ovide réitérera qu’en tout vagabond, un dieu peut se cacher. Et Cesare Pavese après lui. Le poème est par lui-même polytropos. Son prestige brille de mille ruses, ces artifices de l’intelligence qu’ignorent les gardiens auto-patentés de la civilisation européenne, les cyclopéens si désorientés et illettrés qu’ils sont incapables de l’hospitalité dont l’Odyssée est l’épopée.

L’héroïsme y est en effet requis de tout côté, pour qui arrive et qui l’accueille sur l’autre rive. Et divine est la reconnaissance que l’étranger est un roi et sienne, la terre qui lui est étrangère.  

Le prestige, tour et contre-tour (le roi c’est personne)

Christopher Nolan est à sa manière un réalisateur « polytropos » et sa manie est celle des magiciens, tous ses doubles et avatars, tous les prétendants dont il lui plaît de raconter les exploits et rivalités. Prestidigitateurs et illusionnistes que l’on retrouve dans la trilogie Batman, Inception et Tenet jusqu’à Oppenheimer, y sont en effet les déclinaisons lourdement appareillées du passionnant duo de magiciens à l’œuvre dans Le Prestige, à ce jour son meilleur film. Le Prestige représenterait en effet le carré Sator éclairant tous les autres, le carré magique de Tenet dont les cinq termes composent la formule magique dédiée au pouvoir révolutionnaire de tout créateur, des super-héros de comics au physicien qui créa la bombe atomique.

La sentence cryptée du carré peut s’énoncer ainsi : le créateur (SATOR) maintient en son pouvoir (TENET), qui tient dans les roues (ROTAS) de son œuvre (OPERA), un spectateur anonyme (ou du nom d’AREPO, ce palindrome d’occasion inventé pour répondre à OPERA). Si les films de Christopher Nolan aspirent par conséquent à rejouer en tous sens le credo caché du fameux carré, Le Prestige reste encore celui qui en expose littéralement la dialectique : il faut savoir compter jusqu’à trois pour qu’opère en effet la magie. Le tour à lui seul ne suffit pas ; encore faut-il qu’il soit précédé par la promesse, et que le prestige en assure à la fin le succès.

Le réalisateur aux mille ruses, visuelles et narratives, publicitaires et pyrotechniques, a pour principal tour celui de s’être imposé en auteur majeur d’Hollywood qui fait passer pour de l’artisanat à l’ancienne l’industrie lourde du blockbuster. Son nouveau film, qui perpétue l’ambition de l’opus magnum définitif, a plus d’un tour dans son sac : l’adaptation d’un archi-récit de la culture occidentale, une remémoration à la Memento, le tournage en 70 mm IMAX et un quart de milliard de dollars de budget, un casting « deluxe » et quelques acclimatations au cahier des charges de la tolérance multiculturelle qui irriteront les Lestrygons de l’Odyssée.

Si l’Odyssée est l’épopée des ruses de l’hospitalité, ruses divines d’Athéna et héroïques pour Ulysse à l’épreuve de l’hubris qui guette l’intelligence en étant son démon, on peut aisément imaginer que Christopher Nolan l’adapte à des fins stratégiques, dans un contexte dominé aux États-Unis par la politique d’hostilité du second mandat Trump à l’égard des migrants.

Si le tour c’est le film conçu à grand renfort de moyens comme un numéro spectaculaire à la David Copperfield, la promesse qu’il contient doit conduire au prestige de son accomplissement – son Ithaque. La beauté tragique du Prestige indique cependant que l’aura de la magie à l’heure de la reproductibilité technique et de l’électricité exige, au-delà des rivalités mimétiques, la production inavouée de clones dont la sérialité est une industrie mortifère. L’Odyssée de Christopher Nolan rêve du grand tour, l’alliance du mythe et du spectacle, mais les contre-tours s’opposant à ses ruses témoignent que le prestige est une volonté meurtrissant sa promesse.

Le premier contre-tour est une question de géopolitique et de droits humains : le tournage dans les décors naturels du Sahara occidental, autrement dit dans un pays illégalement occupé par le Maroc à l’instar de la Cisjordanie par Israël, informe que les lois de l’hospitalité sont aussi piétinées aujourd’hui que les principes du droit international. Si l’Odyssée d’Homère est l’épopée des ruses de l’hospitalité, celle de Christopher Nolan en contredit l’esprit, realpolitik coloniale oblige. Trump qui soutient le Maroc est ce cyclope qui, de Charybde où l’on croyait l’avoir laissé, revient en Scylla pour nous rappeler à l’idéalisme des oppositions formelles.

L’autre contre-tour tient dans la bouche et le statut de l’interprète d’Ulysse, Matt Damon, dont le symptôme vaut bien sûr pour tout le casting. Ce n’est pas parce qu’il joue un personnage aussi mythique qu’il cesse d’être un acteur dont l’idiome international est le globish, la novlangue de la mondialisation pour autant qu’elle est une américanisation, un arraisonnement sous bannière US. Un roi se cache dans tout arrivant, nomade, paria ou migrant. Revu et corrigé ici, le roi est une star hollywoodienne qui a l’art d’interjecter du « fuck » en toute circonstance.

Ithaque n’est plus le pays natal de personne dont il faut apprendre à se ressouvenir en relisant l’Odyssée, le pays de n’importe qui préférant à l’hostilité vengeresse des dieux l’hospitalité déduite de l’artisanat divin d’Athéna, mais l’industrie des noms banquables et des injustices capitalisables. La roue de l’œuvre nolanienne a le prestige qui écrase ses promesses, voilà sa vérité qui en grec se disait aletheia, c’est-à-dire le ressouvenir de choses longtemps connues mais oubliées, Ithaque sauvé des eaux du Léthé. Le fatum de Nolan aux mille tours est de ne rien voir des contre-tours qui les abolissent. Il n’est pas un barde aveugle tel Démodocos, l’aède en double d’Homère, mais l’auteur bardé d’une volonté de prestige dans l’autorité de son nom.

La seule fois, en tous les cas la plus manifeste et la plus assumée, où dans l’Odyssée, le rusé Ulysse succombe à la jouissance de l’hubris, c’est en révélant à ce bavard de Polyphème son nom. L’orgueil provoquera alors la colère de Poséidon. Un dieu, un roi, c’est d’abord personne.

La force et la faiblesse

L’Iliade est le poème de la force et de l’hostilité ; l’Odyssée, celui de la faiblesse et de l’hospitalité. Si la force est une cause de malheur pour les vaincus comme pour les vainqueurs, la faiblesse offre de tirer de son lit d’impuissance le bonheur d’un hospice sauvé des abysses.

La faiblesse est non moins épique que la force et l’héroïsme lui sied dès lors que dix années d’errance faisant suite à dix années de guerre préparent la puissance à se ressouvenir de l’impuissance qu’elle a oubliée et qui est à son fondement. Car qui peut faire en défaisant ce qui est peut ne pas faire en refaisant ainsi ce qui aura été. L’artifice du cheval ayant servi à détruire Troie ainsi que les lois de l’hospitalité est la ruse de l’histoire d’Ulysse « polytropos » dont le dernier tour sur les mille dont il est capable sera qu’il fasse son autocritique.

La leçon qu’Ulysse met une décennie à accoucher de lui-même, avec à ses côtés Athéna dans le rôle de la divine accoucheuse, c’est que l’on ne redevient soi-même – un roi – qu’à n’être longtemps personne, voilà l’héroïsme. Le poème du retour à soi-même et chez soi est celui où le devenir est un revenir : le mendiant est personne et personne est un roi. N’importe qui, déchet des hasards de la mer, est un roi pour peu qu’un regard le considère ainsi et ce regard royal est divin, accordé à la loi de Zeus hospitalier, la xenia qui vérifie ainsi l’intimité de la souillure et du sacré.

La philosophie grecque qui a voulu s’émanciper des mythes premiers y aura pourtant trouvé son premier tour de manivelle dialectique : la maïeutique de Socrate, non seulement s’inspire des femmes ménopausées expertes dans l’art de mettre au monde les enfants des autres pour reprendre les mots de Marie José Mondzain, mais du génie parturient de la divine Athéna.

Christopher Nolan, lui, veut être quelqu’un, absolument. Son poème de la faiblesse d’Ulysse est le spectacle aux forceps de la puissance dont la souveraineté est une cause de malheur pour l’auteur comme pour ses spectatrices et spectateurs. À plier ainsi le poème homérique pour le soumettre à la rhétorique hollywoodienne, le réalisateur bande mais comme les prétendants qui échouent à corder l’arc d’Ulysse. L’archerie nolanienne n’a le super que des supercheries.

Ulysse comme personne       

La volonté souveraine de Christopher Nolan est d’être quelqu’un, ses films l’assènent. La façon qu’a son cinéma de noyer le poisson – grands sujets et gros sabots sont le dressing tape-à-l’œil d’un Monsieur Plus – consiste à jeter des parpaings dans le marais. Sonnés, beaucoup de poissons remontent à la surface mais la pêche n’a rien du miracle et tout du mirage. Ce sont les déchets du poème homérique auquel n’est jamais accordée la xenia ou loi de Zeus hospitalier.

Les exemples abondent en ayant valeur de symptôme, un prurit, une inflammation. Comment s’étonner, d’abord, de l’oubli suivant ? Le héros artificieux dont les ruses lui sont soufflées par Athéna est l’homme de la « mètis » pour autant qu’il est celui qui dira à Polyphème, dont le nom dit le bavard en grec, qu’il n’est personne – « outis ». Christopher Nolan met « out » le prolixe cyclope qui se moque des lois de Zeus hospitalier, ainsi que la fameuse sentence permettant à Ulysse et ses compagnons de tromper les autres cyclopes arrivant pour secourir Polyphème. Le spectacle du méchant gros géant suffirait à faire taire tout ce que dit le poème.

Le géant anthropophage n’est pas le seul être cyclopéen. Le réalisateur l’est à sa façon en éborgnant le texte d’un passage décisif, celui où l’intelligence du langage se voit contaminée par l’appel du ventre quand, cédant aux sirènes pressantes de l’hubris, Ulysse avoue son nom avant de crever l’œil du monstre préfigurant la nuit qui l’attend. La novlangue américaine affligeant les dialogues est un autre genre d’ogre dont la voracité semble ensorcelante.

L’ellipse du chant dédié à Nausicaa est un autre déchet qui pourrait aisément s’apparenter à ce bout de viande recraché dans un bol par un prétendant de Pénélope pour humilier le mendiant dont il ignore sa véritable et royale identité. Sa rencontre est pourtant décisive en proposant l’annonce poétique de l’arrivée à Ithaque d’Ulysse. À l’inconnu débarquant en terre étrangère, la princesse phéacienne offre en effet l’hospitalité des rois sur l’inspiration divine d’Athéna. L’ellipse a du sens pour Christopher Nolan qui n’apprécie la figure de l’étranger qu’à servir de camouflage à un projet de vengeance savamment médité. Sous couvert d’adaptation, ce choix blesse la leçon des ruses de l’hospitalité obligeant l’hôte qui reçoit à accueillir n’importe qui – n’importe quelle personne qui n’est personne – comme s’il s’agissait d’un dieu ou d’un roi.

L’épisode des sirènes est autrement décevant, décalqué de tous les clichés multiséculaires illustrant la scène (ah, les donzelles étendues nues sur les rochers...) Christopher Nolan n’entend littéralement rien – lui aussi a des bouchons dans les oreilles – de leur chant qui est la percée des secrets les mieux gardés dans la caverne de notre inconscient et ces secrets ne sont pas seulement des fautes dignes des culpabilités chrétiennes. La grotte de Polyphème ouvrait déjà à la surdité prononcée d’un auteur néo-pompier misant davantage d’argent sur le Dolby Stéréo.

Argos, enfin. On avoue qu’on attendait beaucoup de la façon dont le chien fidèle d’Ulysse serait traité. Dans le poème, l’émotion est à son comble en poussant à son paroxysme la pensée de la reconnaissance différée. Car le vieil Argos est le tout premier à reconnaître son maître et en meurt. La mort est sa libération comme le vieux Siméon disant « j’en ai assez », je suis contenté, en tenant l’enfant Jésus dans les bras. Lire ce passage du poème avec la cantate de Bach dédiée à Siméon et dont le titre est « Ich habe genung », « j’en ai assez », est un bonheur. Autrement dit, fidélité, reconnaissance et hospitalité excèdent la seule sphère des relations humaines pour s’imposer d’abord et toujours déjà comme inter-espèces. La question interspécifique se réduit ici à des flashbacks sur un « puppy » et le service utile qu’il rendra à un autre chiot, Télémaque moqué ainsi par Antinoos et les autres prétendants, afin de lui permettre de reconnaître son père. L’adaptation galvaude une nouvelle fois la fidélité au nom de l’utilité des concassages serviles.

Si la trahison en art est créatrice, déshonorante est la banalisation par raccourcis. Le clou sera donné à Pénélope jouée par Ann Hathaway. Déjà pénible à engueuler son gamin avec les mimiques d’un mafioso scorsesien, elle est privée de sa propre ruse, celle du lit conjugal construit dans le tronc de l’olivier et qu’Ulysse seul peut connaître en vertu de leur intimité. La couche est une souche d’enracinement de l’hospitalité que Christopher Nolan aura tronçonnée.

Le Monsieur Plus du blockbuster se présente en personne à ratiboiser Ulysse, le roi qui a su n’être personne. Et le petit bois tiré du poème ne lui sert qu’à allumer un bûcher des vanités.

La règle de Troie

Christopher Nolan veut être quelqu’un quand Ulysse c’est personne, le déchet même de sa légende que les aèdes comme Démodocos colportent à travers les mers, encore un tour de l’homme aux mille tours. Le poème de la faiblesse sera l’occasion pour le grand artificier d’un pensum auquel il accroche la guirlande de ses propres tropes. Le ressouvenir d’Ulysse est un repentir : sa ruse a servi l’hubris en brisant avec les murs de Troie les lois de Zeus hospitalier.

Le long repentir d’Ulysse dont, par forçage et concassage du poème, la gardienne est Calypso est une autre persévérance, celle de la remémoration (Memento) de ce que le héros aura oublié. Pourtant, son contenu n’aura de cesse de lui être répété, de Polyphème anthropophage à Circé la magicienne en passant par l’épisode des bœufs d’Apollon et, déjà, l’artifice du cheval de Troie : quand l’intelligence de l’esprit descend dans l’estomac, elle se range aux exigences de l’appétit. Quand la tête tombe dans le ventre, c’est alors qu’elle pourra commencer à pourrir.

Un moment est réussi, celui de la découverte par Euryclée de l’identité royale du mendiant, trahi par la blessure à la jambe lui révélant qu’il est Ulysse. La violence dont le héros fait preuve à l’égard de celle qui s’est occupée de lui quand il était enfant, outre les ambivalences du rusé, instruit surtout que la reconnaissance devra se passer des maternages et souvenirs d’enfance.

Sinon, le seul plan digne d’intérêt de L’Odyssée est un raccord affûté : la décapitation d’une statue troyenne d’Athéna croise la décapitation d’une Troyenne qui a l’apparence de la déesse. Aidé par Athéna, Ulysse aura perdu la tête en la lui faisant perdre. La mort très humaine des dieux s’y lie. Sauf qu’Athéna est recluse dans la posture minable du reproche fait femme comme l’était déjà Marion Cotillard dans Inception. Si le cheval de Troie est l’allégorie du cadeau empoisonné comme Pandore l’est ailleurs dans la mythologie grecque, c’est en faisant écho à la bombe atomique du physicien Oppenheimer. Le cadeau empoisonné corrompt tout don.

Au moins, ce raccord qui est une trahison du poème (Athéna n’est pas une déesse vénérée dans le panthéon de Troie) en représente l’assomption au nom du motif central de l’adaptation qui relève de la déploration classique de la modernité : les dieux sont morts car nous les avons tués.

C’est la règle de Troie dont Le Prestige, décidément le meilleur opus Christopher Nolan, organisait qu’elle se décline en trois : le tour, la promesse, le prestige. La dialectique de toute magie y tient ses tours entre l’annonce qui lie le prestidigitateur à son public et la promesse accomplissant la raison de leur relation. L’attente est récompensée en étant surpassée puisque nous ignorons tout du secret du tour. Dans les deux films, l’annonce est grandiose et le prestige blessé, voilà la grande proposition dialectique. Les faits d’armes ont fait entrer la guerre dans les foyers. Deux mots disent en grec la guerre : « polemos » pour le conflit entre cités et « stasis » pour la guerre civile, dans la cité. La guerre sans règle se joue à l’extérieur avant de se rejouer à la maison. Le récit du retour différé d’Ulysse est aussi celui du retour de la guerre civile. La guerre civile entre humains se joue sur un autre plan, celui de l’Olympe déchiré sur son destin.

Le revenant vient avec la revenance de la guerre civile que le massacre des prétendants voudrait conjurer. Il faut ajouter aussi que le rusé court toujours le risque d’être pris pour un tricheur puisqu’il ment par omission à ses compagnons afin de tenir à sa morale jésuitique selon laquelle on ne fait pas d’omelette sans œufs cassés. Le message est clair mais par deux fois, Christopher Nolan se décide à l’obscurcir. D’abord en le galvaudant par opportunisme (pourtant bien défendue par Samantha Morton, Circé est ici une sorcière #MeToo qui balance littéralement son porc). Ensuite en cédant aux injonctions et implicites de l’idéologie américaine : les Troyens n’existent qu’en masse quand les Achéens ont droit à la singularité qu’assure leur traitement individuel. Là, il y avait un grand tour à jouer, une ruse à accomplir en repassant par l’Iliade afin de lui offrir le contrechamp qui lui manque comme le propose déjà Les Troyennes, la pièce d’Euripide. L’abstraction de l’ennemi est un tropisme hollywoodien, Amérindiens avant-hier, Vietnamiens hier, Arabes ou Musulmans aujourd’hui. La massive confusion de l’autre déroge aux lois antiques participant à la codification et la réglementation des conflits.

L’inimitié à la condition de l’hospitalité revient en son nom, on tombe de Charybde en Scylla, autre confusion. Pour que les ennemis (re)deviennent des amis, encore faut-il les respecter

L’internalisation des raisons que filent le ressouvenir de la faute d’Ulysse et sa psychologisation forcenée à coup de plomb est une moitié de chemin interrompu par une autre mutilation : la guerre de Troie est également la guerre des Troyens. C’est pourquoi le poète Mahmoud Darwich en a élu la métaphore au nom du peuple palestinien. Les vainqueurs écrivent l’histoire de leur victoire et c’est un malheur pour les vaincus en l’étant autrement pour les vainqueurs.

Christopher Nolan qui veut être tellement quelqu’un au lieu d’être personne comme l’a été Homère dont l’existence reste discutée, est du côté des vainqueurs. Ses tours sont les passe-plats de la domination et ne vont pas sans leur contre-tour dialectique. L’atermoiement du plus fort s’accorde avec l’ignominie du générique-fin. On y lit en effet que son film a été tourné dans bien des pays, parmi lesquels le Maroc. On devra attendre encore pour le contrechamp sahraoui.

Alors, quoi ? Doit-on en rester avec nos souvenirs d’enfance d’Ulysse 31 ? La meilleure adaptation ciné de l’Odyssée reste au fond celle, non filmée, par Fritz Lang dans Le Mépris de Jean-Luc Godard. Celui-ci y offrait en effet hospitalité à deux esprits vaincus par la modernité.

Des nouvelles du front cinématographique

15-17 juillet 2026

Des nouvelles du front cinématographique, comme autant de prises de positions, esthétiques, politiques, désigne le site d’un agencement collectif d'énonciation dont Alexia Roux et Saad Chakali sont les noms impropres à définir sa puissance, à la fois constituante et destituante. L'Autre Quotidien collabore avec cette revue en ligne autour du cinéma, mais pas que, puisque nous partageons avec elle d'autres passions et prises de position.