La machine et le fantôme: à propos d'un propos mal à propos

L’affaire Thélyson Orélien – difficile de ne pas l’appeler ainsi – oblige à une mise à plat. De deux choses l’une – et l’autre n’est pas ici le soleil, comme disait Prévert – soit l’auteur a utilisé l’IA soit il ne l’a pas utilisé. (On aimerait évidemment que ça soit aussi simple…)

Premier cas de figure : L’auteur n’a pas utilisé l’IA. Doit-il prouver qu’il ne l’a pas utilisée parce que certaines personnes affirment qu’il l’a utilisée ? On est déjà sur une pente glissante, puisqu’on ne peut pas systématiquement exiger des auteur.es un certificat de bonne conduite. Je n’ai pas à cocher la case « je ne suis pas un robot » chaque fois que je publie un livre. Ici, ce n’est pas à l’accusé.e de faire la preuve de son innocence, mais en revanche c’est au procureur d’exposer les motifs (profonds) de son accusation, et il/elle doit le faire non arguant qu’un logiciel a fait le boulot à sa place mais en expliquant pourquoi il/elle a décidé de recourir à un logiciel pour étayer ses intuitions, intuitions qui ne sont pas le fait d’une machine, mais d’une conviction ou d’un soupçon personnel. La seule question qui se pose dans ce cas, c’est donc : pourquoi une (ou des) personne(s) ont soupçonné Orélien d’avoir utilisé l’IA, et pourquoi lui plutôt qu’à un autre auteur. Quelles sont ses/leurs motivations, son/leur niveau d’expertise littéraire, etc. ? Ainsi qu’on commence à le découvrir, la (ou les) personne(s) en question semble(nt) agir depuis un certain fond politique.


Second cas de figure : L’auteur aurait utilisé l’IA. Encore faut-il prouver la chose. Est-ce possible ? Si oui, comment ? Avec quel outil ? Comment être sûr de la validité de l’outil ? Ces questions, et bien d’autres, d’ordre technique, se posent, et ce d’autant plus que l’auteur nie avoir utilisé l’IA. On est en droit, si l’on a envie de rentrer dans ce type de réflexion, de se poser alors les questions suivantes : Pourquoi se servir de l’IA pour écrire ? Comment ? Dans quelles proportions ? Pourquoi le nier etc. Est-ce grave, docteur ? Nous qui avons délégué les trois quarts de nos activités aux machines, pourquoi soudain cette méfiance ? C’est pourtant nous qui avons créé ces machines, non ? Serions-nous jaloux d’un potentiel créateur que nous leur avons donné sciemment ? Pensons-nous qu’elles pensent à notre place ? Pensons-nous savoir ce que penser veut, encore, dire ? Voilà. Telles sont, en apparence, les innombrables questions que soulève cette « affaire ».

Mais si l’on y regarde d’un peu plus près, on devine qu’autre chose ici est évidemment en jeu. En effet, le roman d’Orélien connaît un succès assez important – près de 40 000 exemplaires écoulés au Quebec, idem ici en France –, et figure en outre sur plusieurs listes de prix littéraires, dont la liste du Goncourt. Ça voudrait dire – si l’on pense qu’il a été écrit par l’IA… – qu’un nombre considérable de lecteurs – dont des « professionnels »… – ont été séduits par une écriture générée par une intelligence artificielle. Ça signifie que l’IA serait capable de produire des romans de qualité, ayant tous les attributs d’une fiction écrite par un humain. On comprend bien alors que ce qui gêne, ce qui inquiète, dans cette « affaire » – outre les relents racistes qui l’ont peut-être impulsée – c’est non pas la supposée utilisation de l’IA par un écrivain, mais notre propre jugement littéraire. Nous nous serions fait berner ? Nous ne serions donc pas si clairvoyants ? Mais surtout : même si nous nous sommes fait berner, nous ne pouvons revenir en arrière et dénigrer un texte que nous avons aimé. Même si ce texte a été écrit par l’IA, nous ne pouvons défaire qu’il a eu un effet sur nous.

Cette problématique renvoie, on l’a compris, à la question de l’auctorité. Par ce terme, on pose la question : Qui est l’auteur d’un texte ? Si je lis La Chasse spirituelle en pensant que c’est une œuvre de Rimbaud, vais-je la lire autrement quand je découvrirai que c’est un canular littéraire ? Est-ce que je lis Gary et Ajar de la même façon ? Bien sûr, ici, il y a une petite différence : l’auteur ne serait pas « un autre » (un autre « je ») mais une « machine » (the ghost in the machine ?). Et il semblerait dans le cas présent que se faire berner par une machine soit plus pénible que de se faire berner par un humain, voire plus humiliant (même si c’est l’humain, bien sûr, qui a décidé de recourir à une machine, d’où on pourrait en conclure que, in fine, c’est un humain qui a berné un autre humain). Mais le fait est qu’on serait berné alors par un processus, non par un texte, puisqu’on a validé ce texte. Ou plutôt c’est notre validation qui, étrangement, nous aurait berné ?

En fait, ce qui nous perturbe dans l’émergence de ce soupçon – avéré ou pas – c’est qu’il devient très vite pandémique. Allons-nous nous faire berner à chaque livre paru ? Devrons-nous soumettre à la question chaque livre qui paraît, et ce non parce que nous nous méfions des auteurs, mais parce que nous n’avons plus confiance en notre clairvoyance ? Si l’IA se met à écrire des « bons » livres, qu’est-ce que ça raconte sur notre jugement littéraire, acquis de haute lutte au fil de milliers de lectures ? On l’a compris, la question, dans cette affaire, n’est pas de l’ordre de l’imposture, serait-elle seulement prouvée. La question n’est pas celle de la validité d’un texte, mais celle de la validité de notre jugement – et notre jugement semble si peu fiable que, pour le mettre à l’épreuve, nous recourons à une machine (Pangram) pour savoir si une autre machine (Claude) nous a berné. Nous demandons à une machine de nous dire si la machine (qui nous aurait berné) est derrière l’humain (qui nous aurait berné). Devrions-nous demander à une autre machine (capable de nous berner) si la machine à laquelle nous demandons si une machine (capable de nous berner) est derrière l’humain… est fiable ? À ce train, nous allons finir par nous poser une question cruciale : que signifie se faire berner ? Notre jugement est-il une pure illusion ?

Bref, il va se passer deux choses. Soit Orélien continuera de nier (à tort ou à raison) avoir utilisé l’IA, et dans ce cas l’affaire soit s’éteindra d’elle-même soit partira en couilles (plus probable). Les jurés des différents prix littéraires seront obligés de prendre parti : courir le risque de primer un texte généré par IA ou évincer un texte encensé sous prétexte d’un vague soupçon. Beau merdier, qui inaugure d’une nouvelle ère, celle du soupçon généralisé. Soit Orélien finira par admettre qu’il a utilisé l’IA, et l’affaire sera close, ou plutôt marquera le début d’une nouvelle ère, en l’occurrence la même que dans la première hypothèse. Bienvenue dans le monde du double-bind.

Il est intéressant de voir qu’alors que l’IA s’est généralisée à vitesse grand V, c’est le monde littéraire qui en fait les frais (et ses choux gras, via les réseaux puis la presse). Comme si la littérature était sacrée au point d’être fragilisée par la moindre faille dans sa cuirasse. Bon, on avait vaguement compris que la question du « vrai » autant que celle du « fait » s’était prise un violent coup dans l’aile, mais voilà que notre trésor national – la littérature, autrement dit l’âme ! la conscience ! Proust et Beigbeder ! – se voit gangrené par un doute insidieux. Qu’allons-nous devenir ?! (Faut-il préciser – rappeler – que ça fait un bail que des œuvres d’art sont générées avec l’aide de machines, plus ou moins « intelligentes » ? Doit-on mentionner le projet UPIC du compositeur Xenakis dans les années 60 ?)

Il importe peut-être, faute de pouvoir vraiment sortir de cette impasse qui ressemble à s’y méprendre à un labyrinthe, de revenir à la question numéro un : quelles sont les motivations profondes ayant amené à cette remise en question du texte d’Orélien ? Non pas que faire de cette pierre lancée dans notre jardin – notre jardin est déjà jonché de toutes sortes de pierres –, mais qui a lancé cette pierre, et pourquoi ? Pour nous édifier sur les dangers de l’IA ? Ou pour une tout autre raison ?

Claro, le 25/09/2026