8 mars : le refus d’un modèle masculin de compétition

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50 % de femmes députées ou dirigeantes d’entreprise, pour quoi faire ? L’égalité entre les femmes et les hommes passe par une remise en cause du fonctionnement de l’entreprise, de la famille ou de l’école. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Officialisée en 1977 par les Nations Unies, la Journée internationale des droits des femmes est devenue au fil du temps une fête de « la » femme aux relents commerciaux. Un rituel qui laisse un goût amer aux femmes les 364 jours restants, jours de « l’ » homme. Cette journée est dévoyée par des marques qui y voient la célébration de l’idéal féminin. De plus, une partie du discours de défense de la condition féminine occulte les inégalités sociales dont sont victimes les femmes les moins favorisées.

Tous les 8 mars, on célèbre désormais « la » femme idéale à grand coup de marketing. L’an dernier [1], une marque de lingerie offrait une culotte à celles qui achetaient un soutien-gorge ce jour-là, tandis que des enseignes de restauration rapide proposaient le « wifi gratuit pour les filles »... Cette année un grand groupe hôtelier propose - 20 % aux « superwomen », des fleuristes sortent leur bouquets spéciaux... Une kyrielle de grandes entreprises sponsorisent la Journée de la femme digitale, salon éphémère qui aura lieu le 17 avril prochain, qui encense « la » femme qui entreprend. L’entreprise a compris qu’il fallait investir le terrain. Ainsi, Carrefour, gros pourvoyeur de temps partiel contraint pour les femmes, soutient le « Laboratoire de l’égalité ».

L’hypocrisie est grande, et un grand nombre d’organes de presse appuient cette mascarade. Ils dénoncent les inégalités entre les femmes et les hommes, s’indignent des violences faites aux femmes, mais relayent des publicités ou clips vidéos sexistes, qui renforcent les stéréotypes sans se poser de questions. Les femmes doivent être belles et douces, prêtes à servir les hommes et à s’occuper des enfants. L’inverse des idéaux de celles qui ont combattu ces préjugés.

Le refus d’un modèle masculin de compétition

Le 8 mars est aussi l’exercice obligé du bilan des inégalités femmes-hommes. L’Observatoire des inégalités participe d’ailleurs à l’événement, comme il le fait tout au long de l’année (voir notre rubrique Femmes et hommes). Pourtant, la plupart des états des lieux publiés s’en tiennent à une vision qui se résume au pourcentage de femmes en haut de la hiérarchie sociale, parmi les députés ou les chefs d’entreprise. Une partie de ceux et de celles qui se battent pour une plus grande représentation des femmes parmi les élites s’accommode de la précarité dans l’emploi – qui touche les femmes peu qualifiées au premier chef – comme de la promotion des heures supplémentaires au détriment de la vie de famille. La parité fait souvent bon ménage avec la précarité. Quand elle ne sert pas à faire diversion.

Réduire le problème de l’accès des femmes aux postes de direction permet de combattre les inégalités entre les femmes et les hommes tout en défendant un modèle concurrentiel de société. Qu’importe la forme de la compétition, pourvu qu’elle soit « équitable » [2]. Cela permet d’éviter de débattre du fonctionnement de nos sociétés.

Les femmes sont peu nombreuses dans les sphères de direction, au niveau de l’entreprise comme dans la fonction publique. Cette situation ne reflète-t-elle pas, aussi, un refus des femmes de rentrer dans le jeu d’un modèle de société d’hyper-compétition qui prévaut, en particulier dans le monde du travail ? Une partie de ce que l’on nomme « inégalités » relève de choix assumés. Le temps partiel, par exemple, est majoritairement choisi : seules 27 % des femmes en temps partiel indiquent souhaiter travailler davantage. Ce taux est sous-estimé : certaines déclarent ne pas vouloir travailler plus car elles savent qu’elles n’ont aucune chance d’obtenir un temps plein, d’autres parce qu’elles sont contraintes de prendre en charge la plupart des tâches domestiques. Mais une majorité des femmes opte pour le temps partiel pour se libérer du travail et non par aliénation ou parce que leur nature les prédispose à une moindre ambition. Ces choix résultent d’un processus de socialisation : les filles, puis les femmes, prennent aussi les décisions qu’on leur a appris à prendre, dans la famille ou à l’école notamment.

Cette socialisation ne leur apprend-elle pas, aussi, à résister au modèle masculin de société ? Il faut au moins s’interroger sur la question. Depuis le début des années 1990, la part des femmes dans le secteur de l’informatique diminue : ne peut-on pas y lire les conséquences de la dégradation des conditions d’emploi dans ce secteur, refusée par les femmes ? La progression lente des femmes aux postes d’encadrement supérieur du secteur privé et leur forte présence dans la fonction publique peuvent aussi résulter du rejet d’une lutte forcenée pour le rendement, de la quête du pouvoir pour le pouvoir.

Transformer le modèle dominant

Il est facile d’évoquer la « nature féminine » pour refuser de voir les inégalités dont sont victimes les femmes. Mais les défenseurs de l’égalité entre les femmes et les hommes acceptent le plus souvent les inégalités sociales sans sourciller. Les hommes perçoivent environ 20 % de salaire de plus que les femmes, c’est scandaleux. Les femmes cadres touchent 2,4 fois plus que les ouvrières, cela ne frappe pas grand monde. Cette insensibilité aux inégalités sociales, dont les femmes sont pourtant les premières victimes, constitue une vision élitiste du problème.

On ne peut espérer améliorer la situation des femmes dans le monde du travail sans lutter pour l’égalité des chances tout en remettant en cause les hiérarchies sociales. Combattre les inégalités entre les sexes passe par exemple par une limitation du recours à la précarité et au temps partiel, par l’élévation du salaire minimum, par les restrictions des heures supplémentaires, par la réorganisation des rythmes de travail, etc. Pour cela, il faudrait concevoir l’égalité entre les femmes et les hommes non comme un alignement de la situation des femmes sur le modèle masculin, mais comme une transformation de ce modèle dominant. L’égalité entre les femmes et les hommes passe par une remise en cause du fonctionnement de l’entreprise, de la famille ou de l’école.

Un vent de changement ?

Un vent de libération des femmes souffle. L’affaire Harvey Weinstein, producteur de cinéma accusé d’agressions sexuelles, a déclenché un vaste mouvement de dénonciation des violences faites aux femmes. Au-delà même de la question, les discours évoluent. Le féminisme, méprisé il y a encore quelques années, réservé à quelques militantes parfois contraintes d’utiliser la manière forte pour se faire entendre (comme les Femen), a le vent en poupe. Les manifestations sérieuses de défense de la cause des femmes, comme celles qui sont recensées en Ile-de-France par le Centre Hubertine Auclert, sont mieux valorisées. La récupération commerciale sexiste du 8 mars est de plus en plus souvent dénoncée (voir le site 8mars.info par exemple). Comble du renversement, le féminisme en vient lui-même à être utilisé comme argument de vente par des entreprises qui surfent sur la vague, comme le note Elise Lambert, de France Télévision.

Reste à espérer deux choses. D’une part, que le vent ne retombera pas aussi vite qu’il s’est levé. C’est peu probable, tant les rapports de force évoluent en profondeur dans notre société, mais rien n’est jamais gagné et les jeunes filles ne doivent pas l’oublier. D’autre part, qu’on saura articuler l’égalité entre femmes et hommes avec l’égalité tout court. L’égalité entre les femmes et les hommes aurait un goût amer dans une société globalement de plus en plus inégalitaire pour l’immense majorité des femmes. Et ça, ce n’est vraiment pas gagné.

Louis Maurin

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, est auteur notamment de « Déchiffrer la société française », éditions La Découverte, 2009. Cet article est paru sur le site de l'Observatoire des inégalités le 6 mars 2019. Il peut être consulté ici.

Notes

[1] Voir un bilan sur le blog toutalego.com

[2] Le phénomène est exactement identique au thème de la « diversité » qui permet de mettre en avant les discriminations sans changer, au fond, ce qui fait les écarts selon l’origine.