Si l’on est volontiers intrigué par les images, fasciné par les apparences, captivé par les récits à énigme, on est aussi fort souvent trompé au cinéma. Prendre au piège ses héros, et ses spectateurs avec : c’est l’un des grands plaisirs de l’énigme cinématographique. Il s’agit alors de les guider sur la piste d’une mauvaise interprétation, pour mieux les confondre ensuite. Plaisir à double détente : de s’être fait duper, puis d’accéder à la solution. Car si l’image nous invite à développer un regard attentif, à scruter les traces et bâtir une explication du monde, elle peut aussi délibérément s’avérer un leurre.
Read MoreAlien oblige, Napoléon vu par Ridley Scott tient du xénomorphe, le monstre jailli des entrailles sanglantes de la Révolution avant de valoir lui-même de ventre à toutes les folies totalitaires du XXème siècle. On s'étonne alors de l'indifférence du réalisateur à ses maux d'estomac qui, outre des questions de convenance vestimentaire, expliquent aussi son habitude de glisser sa main dans sa veste.
Read MoreOn sort du dernier Mandico assez atterré, confus et déboussolé de s’être pris dans les rétines une Conann qui fait plus fort que le Salo et les 120 journées de Sodome de Pasolini - carnage à tous les étages - et ça fait un choc de retrouver mêlés le Cocteau d’Orphée et le Jodorowsky d’El Topo qui œuvrent à l’infra-noir absolu pour secouer les consciences au rythme de l’actualité du monde contemporain. Décillé comme toujours et pop-maléfique pour le fun !
Read MoreDans un film somme, Killers of the Flower Moon refait le portrait de l'Amérique. Ses nombreux poisons : l'argent, le libéralisme, le marché, le droit, la cupidité des individus, tous les crimes des États-Unis. Une logique de péchés que père Scorsese entend laver par un curieux acte final de contrition, non pas pour nettoyer l'Amérique de son rêve mais l'absoudre pour tout lui pardonner.
Read MoreOppenheimer a la particularité d’introduire diverses questions dans le débat public, sur la nature et la légitimité de certains choix en matière de recherche scientifique, une fois que l'on s'est rendu compte qu'ils sont radicalement liés à une certaine ligne politico-idéologique. Cependant, les réponses que le film transmet au spectateur, comme le montre la citation d'ouverture, se rapportent très abstraitement au dilemme moral subjectif du scientifique qui a inventé une technique de destruction massive et ignorent presque complètement l'évidence des conflits sociaux irrémédiables - au niveau national et mondial - qui conduiront à la première utilisation de la bombe nucléaire et au climat de la guerre froide, des conflits qui jouent également un rôle important dans le développement de la narration de la vie du protagoniste.
Read MoreRefaire le procès de Pierre Goldman n'appellera pas, pour Cédric Kahn, la possibilité de faire le procès du procès. Chacun des protagonistes n'a d'autre motivation en effet que de camper sur ses positions, les accusateurs qui accusent, les défenseurs qui défendent, les témoins qui témoignent, les journalistes qui griffonnent comme les greffiers qui consignent.
Read MoreAnatomie d'une chute n'est sûrement pas un grand film mais il est assurément le meilleur de Justine Triet. L'objet de tous les efforts d'une réalisatrice plébiscitée jusqu'à la remise de la Palme d'or, c'est de tenter de répondre en cinéma aux formes contemporaines de l'hystérie qui, on voudrait le redire, ne signifie pas la construction sexiste d'une maladie affligeant exclusivement les porteuses d'un utérus, mais le type de subjectivité valorisé par les derniers développements du capitalisme tardif, celui de la déresponsabilisation et de l'immaturation auxquelles tout le monde peu ou prou participe.
Read MoreLa devise de Kim Chapiron, dans Sheitan, était : « Ne leur pardonnez rien, car ils savent ce qu'ils font », inversant la parole de Jésus sur le Mont Golgotha à l'instant d'être sacrifié. Au front de la bêtise, le poing levé, écrivait Nietzsche. Ne pardonnons donc rien à son dernier film, Le Jeune imam, car, en effet, qu'il sache ou non ce qu'il fait, ce cinéma, à enclicher la banlieue, mériterait une bonne droite évangélique.
Read MoreIl existe des films qui ont la grande inspiration de donner à respirer comme jamais. Le cinéma est un monde qu'il faut incessamment déconfiner et c'est bien ce à quoi Jacques Rozier aura travaillé avec un sens inné de la fantaisie, qui est celui d'une liberté hasardée comme une école buissonnière pour Robinson d'occasion et amateurs des arts flibustiers. Car il n'y a d'aventure que dans l'errance et l'improvisation dont la visée est une gaîté émancipée de toute prévision.
Read MoreOser la reconstitution historique avec l’exactitude de l’horlogerie, et puis vérifier dans la foulée l’actualité d’un fragment méconnu d’Histoire en posant qu’elle repose sur un ensemble d’effets d’étrangeté, c’est à cette mécanique de précision que s’est attelé Cyril Schäublin. Il s’est agi pour lui de montrer comment, quelques années après la Commune de Paris, la vallée de Saint-Imier dans le canton de Berne aura été non seulement un foyer pour l’industrie horlogère, mais un incubateur d’anarchisme
Read MoreQuelle nécessité y a-t-il à écrire sur un film, “Les trois mousquetaires : D'Artagnan”, dont nul ne peut ignorer que tout le mal qui pourrait en être dit n'affectera jamais son million d'entrée ? À quoi bon en parler, sauf à s'agacer les dents sur un os déjà rongé ? On voudrait plutôt en dire tout le mal, non pas pour empêcher quiconque à le regarder, mais au contraire pour inciter le monde entier, s'il était possible, à (bien) le voir.
Read MoreQu'un film soit capable de briser la mer gelée qui est en nous, moins comme la hache de Franz Kafka que comme la plante saxifrage chère à René Char. Qu'un film soit exactement au milieu du cinéma, à chaque fragment une exclamation, de chacun de ses plans un étonnement, un éclat, des cristaux d'intensités pour des différences de potentiel, rires et ritournelles. Des bouts de ficelle pour n'en pas voir le bout, jamais – remontages du temps subi. Des bouts d'enfance qui font tourbillonner l'origine dans les courants du devenir – pied de nez au néant, pirouettes cacahuète face au pire. On a eu la journée bonsoir de Narimane Mari est ce film-là, un poème d'amour et de mort – et du désir demeuré désir.
Read More1978, l’Italie est sous haute tension. L’enlèvement d’Aldo Moro par les Bridages Rouges aurait pu mettre le feu à la plaine qui s’apprêtait à accueillir les mânes du « compromis historique » scellé entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste. Marco Bellocchio y est revenu par deux fois, avec un long-métrage en 2003 (Buongiorno, notte) et en 2022 avec une mini-série (Esterno notte). Le redoublement du retour mérite qu’on y revienne à notre tour tant il est le marqueur d’une époque dont on n’est toujours pas sorti.
Read More« En même temps » nous serine la rhétorique des temps consensuels ? On répond donc « De deux choses, pas l’une » parce que l’on sait devoir affronter la contradiction antagonique. On l’a dit, les mondes parallèles se touchent à l’horizon de la projection. À l’horizon du nôtre, critique, il y a la promesse qu’on n’en a pas fini avec Godard, qui nous donne des forces contre l’extrémisme de l’extrême-centre, et qui pourrait bien nous faire la surprise d’un prochain film posthume.
Read MoreQue se produirait-il si la passion des 24h de la vie d'une femme de Stefan Zweig durait toute une vie ? La folie, celle de La Femme de Tchaïkovski. Une folie pour raconter autant son drame que celui de son pays, d'hier comme aujourd'hui, par Kirill Serebrennikov.
Read MoreL'un des derniers films de l'année 2022, White Noise de Noah Baumbach, sorti le 30 décembre dernier sur Netflix, avait sans doute l'ambition de ramasser toute son époque : filmer la propagande médiatique, la crise sanitaire, la dépression généralisée d'un système capitaliste déliquescent et son porte-drapeau, les États-Unis, un contexte annonçant le fascisme qui gronde. Sauf qu'à le marteler, White Noise finit lui-même par (se) fasciser.
Read MoreLes burlesques sont nos accompagnateurs originaires, ils sont en cinéma nos premiers doubles placentaires. Ce sont leurs films qui, très tôt, ont donné figure à la voix de l'ami qui a toujours précédé la nôtre en nous avertissant de ceci : la vie est invivable mais pas moins risible.
Read MoreDamien Chazelle est un prodige, mais d'un genre particulier. Le prodige est malin en citant La Passion de Jeanne d'Arc (1928) de Carl Theodor Dreyer, Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard qui le cite et son film qui cite les deux. Mais il est tellement consensuel qu'il abuse.
Read MoreVivre, c’est peut-être passer sa vie à répondre de son nom. Straub, sträuben : se dresser, résister. Se dresser contre tous les dressages sociaux, culturels et politiques qui vous abêtissent. S’élever contre les pouvoirs s’efforçant d’abrutir nos puissances. Se lever et résister, se relever et se soulever. Au cinéma, on oublie trop qu’être assis en levant la tête prépare à la fin à nous relever de nos sièges.
Read MoreStarve Your Dog" (affame ton chien) de Hicham Lasri raconte l'histoire de Driss Basri, l'ancien ministre de l'intérieur de Hassan II tombé en disgrâce. L'homme fort devenu faible. Le chien. Coup sur coup, ses films controversés et d'une esthétique ultra-moderne (“C'est eux les chiens”, sur le printemps arabe, ou "The Sea is Behind", sur l'homosexualité) ont réveillé l'envie de cinéma et de liberté au Maroc. Très fort.
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