Arles rétrospective Alain Keler
Cette Rétrospective commence par ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Alain Keler photographie le monde en grand reporter. Il a été présent sur une partie de l’actualité internationale pendant des années. Have a look !
L’exposition arlésienne réunit quelque 160 tirages en noir et blanc, réalisés selon le procédé piézographique. Elle se poursuit jusqu’au 4 octobre 2026, sous le commissariat d’Olivier Monge. Elle connaît un vif succès : plus de 50 000 visiteurs à ce jour, selon les chiffres avancés par l’agence Myop, dont Alain est un membre fondateur éminent. C’est dire le succès de cette immersion du photographe dans l’Histoire et sur toutes faces du monde.
Il est alors équipé de son Leica et de films noir et blanc. Les agences lui demandent de photographier en couleur et au téléobjectif. En plus de ces commandes, il photographie en noir et blanc et pour lui même cette actualité, mais d’un point de vue décalé, un point de vue d’Auteur. Si il est un témoin imparable de la violence guerrière de l’histoire et des morts qui l’ont accompagné tout au long de ces décennies, son écriture photographique, en dehors de tout voyeurisme, de tout effet, privilégie proximités des visages, mouvements des corps, respect de l’identité des personnes photographiées dans un rapport digne et respectueux.
Son témoignage est celui d’un homme plongé aux racines des mouvements de foule, des scènes de deuil, de déportation, d’arrestation, d’élections truquées, pour en montrer toute l’ineptie, tout le drame qui s’y joue.
La rétrospective mentionne ces conflits armés, de l’Iran à l’Arménie, de la Cisjordanie à Gaza, du Kosovo à la Crimée, du Guatemala à la Russie, sans oublier le monde libre incluant un travail plus documentaire sur la communauté noire du delta du Mississippi et des lieux où se joue encore le Blues, en marge, en communauté restreinte, c’est Juke Joint Blues.
Qu’il montre les théâtres d’opérations, qu’il traverse l’Amérique du Sud ou qu’il s’intéresse aux différentes communautés oubliées, son écriture dépasse les catégories a priori du photo-journalisme et du documentaire. Sa photographie s’inscrit dans un plan plus large, celui d’une œuvre au chevet d’une humanité prise dans la tempête où tout est vitesse, tensions, irruptions des visages, où parait cette indignation, cette révolte devant l’ injustice. C’est encore là où peut jouer une conscience humaniste, sans appartenir au spectaculaire, au spectacle. Il s’agit toujours d’une Vérité qui s’inscrit par l’image dans le constat global de cette autre histoire, qui est celle des « invisibles », des « sacrifiés, de ce peuple de l’abîme voué, emporté par son funeste destin.
Dans cette problématique, eu égard à sa propre histoire, par sa mère fuyant la Pologne, migrant vers la France pour s’installer en Auvergne à la fin de la dernière guerre. Alain Keler est né en Auvergne en 1945, c’est un enfant de l’exil et de l’immigration. N’y a-t-il pas aussi dans son œuvre de photographe sur 60 ans, la situation des chocs de l’Histoire dans la traduction des personnages et leur propre histoire, la réfraction de tout un imaginaire touchant au départ, à l’exil, comme on le voit dans la photographie ci dessus, Roumanie 1995, ou celles de valises toujours prêtes, de personnages happés par le vide de la solitude ou de l’errance ?
N’est-ce pas aussi une raison profonde qui fait sens au fond du constat qu’établissent ces images venues du fond de l’Histoire et qui voyagent aussi, irrémédiablement en nous, comme si Alain avait réussi à nous entrainer au plus loin de sa destinée , dans le souffle prométhéen de son aventure, vers cet avers du monde qui apparait au terme de sa photographie dans tout son sens. L’image est devenue métaphore, preuve de vérité. Elle joue avec notre imaginaire, miroir au cri perçant, elle s’inscrit dans la psyché collective de ce fond d’humanité qui nous est propre.
L’acte photographique se nourrit de cette recherche d’une solidarité entre les êtres, ces personnages qui passent si vite entre les vues du photographe et qui appartiennent à ce fond des oubliés, des invisibles, touchés par la disgrâce des évènements. Alain Keler s’éprend, avant même que les films ne soient développés, de l’ inertie de ceux qu’il a croisé, photographié. Qui sont ils, que deviennent-ils, où vont-ils, questions restées souvent en suspens, et dont l’inquiétude repose toujours au fond de ses images quand il a croisé ces regards de perdition. Sans doute faut-il chercher en soi tout l’espoir possible au plus profond de soi pour passer les peurs et les angoisses liées à la mort, aux exécutions sommaires, aux emprisonnements, à tout ce qui s’est pratiqué d’horreur en ces temps corrompus, déchus, dévoilant la réalité de cette Histoire politique des cinquante dernières années et de ses traumatismes.
Si, un jour nous nous sommes retrouvés victimes d’un préjudice, d’une persécution, d’une voix de fait, d’une agression, alors nous entrons dans ce panthéon des blessés de Keler, nous sommes ces visages qui voyagent, apparemment impassibles ou transpercés par l’inquiétude, une fraternité en découle. Il nous appartient de nous insurger ; c’est à mon avis ce en quoi la photographie d’Alain Keler est précieuse parce qu’elle permet l’identification, ce « je est un autre », cette solidarité des rejetés, des proscrits, de ceux qui savent ce que le mot souffrances signifie dans leur chair. L’humanité de Keler rejoint son humanisme, il partage, il est un de ces justes qui s’échappent pour témoigner. C’est un évadé, hors des camps de rétention, de concentration, des prisons hurlantes, c’est un homme libre, qui ne fuit pas ses origines.
Où se situe le début de l’Histoire, quand a t-il commencé à en mesurer les chocs, question de l’origine à laquelle semble vouloir répondre l’œuvre et le témoignage kélérien sur 60 ans. Pendant cette période de plus d’un demi-siècle son oeil perçant trace une autre route dans le destin des partages qui n’occultent rien, qui interpellent vivement ce que nous sommes encore aujourd’hui: les témoins insurgés d’un temps des assassins . Le constat de cet état du monde ne cesse en réalité de demander réparation, et ce, depuis l’abjection de ce temps de l’holocauste et du renversement symbolique de l’ordre du monde, sa projection vers le chaos et la destruction.
Qu’est devenue, que devient la Condition Humaine, en cette époque?
C’est la question d’actualité forcément pertinente que pose l’œuvre kélérienne.
Alain Keler écrit son journal d’un photographe, ce faisant il produit des textes à l’écriture fine et soignée, qu’il faut lire absolument pour découvrir ce roman permanent qui se nourrit de la vie. Quand il arrive à New-York tout jeune homme il écrit dans ce journal intime, cette mémoire qui fera histoire plus tard: « Dimanche 13 juin 1971. NewYork. Je suis arrivé aux États-Unis le 3 avril 1971 pour les beaux yeux d’une jeune Américaine rencontrée pendant mon long périple en Asie et au Moyen-Orient. Je commence à être mordu par la photographie. Pour vivre, je fais toute sorte de boulots grâce à Stanley, un New-Yorkais qui a une agence pour l’emploi – Stanley Employment agency – trouvée en me rendant à l’immigration pour prolonger mon visa. » extrait de Journal d’un photographe.
Il écrit, renseigne, commente, s’interroge, répond aux questions qu’il se pose. Ces textes en marge des prises de vues sont d’un grand intérêt car ils participent de sa photographie, l’éclairent, parlant de ce qui s’est passé autour, avant, pendant ces temps de l’immersion et des évènements qu’il a traversé… Il en conclut: » Je commence à réaliser que la photographie n’est pas seulement l’acte de faire des photos, que c’est une philosophie à part entière, qu’elle guidera la vie du photographe pour le meilleur ou pour le pire, qu’elle façonnera sa pensée et ses actes, ses envies et ses fantasmes, ses désirs, ses folies. Elle canalisera ses névroses, deviendra psychanalyse, et nous aidera peut-être à mieux comprendre le monde. » Alain Keler, Journal d’un photographe.
Autour de cette introspection permanente liée à l’écriture de son journal, Alain participe du mouvement dialectique entre connaissance de soi, redressements et un monde meilleur, plus clair. En s’améliorant soi même, le monde s’améliore également. Cette part philosophique a sans doute été inspirée par ce fond de culture populaire des années 70 entre autres et de l’influence de Gandhi ou de Jung, Confucius ou Platon.
Cet éveil porte le rêve de sa photographie hors du cauchemar de l’Histoire. L’œuvre qui s’est formée est une contribution formidable à cette conscience qui devient planétaire, au fil du temps. Elle trouve comme point d’équilibre la Vertu de cette justesse d’expression dans une écriture photographique pertinente. En s’adjoignant un vrai talent de conteur. Alain Keler est ce voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l »image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée.
On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.
Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse tout comme l’exposition rétrospective.
L’oeuvre kélérienne est en soi une œuvre importante ouverte sur l’Histoire certes, mais aussi sur la personnalité émérite de celui par qui a beaucoup donné à ses contemporains. La nécessité du témoignage exige une grande rigueur morale et formelle, presque sacrée dans son intensité, rigoureuse dans sa poétique, impériale dans ses devoirs, voyageuse dans l’oeil complice de ses lecteurs. Elle retentit par cette irruption d’un appel général à la mesure, à l’intelligence, et s’impose en totalité comme un passage de relais. C’est sans doute la part politique secrète de cet héritage qui séduit et rend la mémoire à la mémoire.
« Pour mettre de l’ordre dans le monde, nous devons d’abord mettre de l’ordre dans la nation ; pour mettre de l’ordre dans la nation, nous devons mettre de l’ordre dans la famille ; pour mettre de l’ordre dans la famille, nous devons cultiver notre vie personnelle ; et pour cultiver notre vie personnelle, nous devons d’abord purifier nos cœurs. » écrit Confucius. « Votre vision ne devient claire que lorsque vous pouvez regarder dans votre propre cœur. Qui regarde à l’extérieur rêve ; qui regarde à l’intérieur s’éveille. » Jung.
Pascal Therme, le 28/09/2026
Alian Keler - Rétrospective MYOP - Arles
Les Douches Municipales -> 4/10/2026