A ta recherche, la photo au long cours de Carole Bellaïche écrite par Yannick Haenel

A ta recherche est un livre qui ne cesse de s’évanouir, de partir, de hanter, pour mieux re-venir. Sa lecture est une courbe, une fréquence, une intention, une liberté. Il laisse son lecteur à chaque fois sous influences, comme si quelque chose manquait au chant incessant du mal d’aimer, de ce qui sépare quand tout s’unit, de ses points de suture au sel de la plume qui caresse, qui respire, qui vogue au point de rupture, comme à la conjonction des récits photographiques et romanesques.

©Carole Bellaïche.

Dans quelle errance sensuelle, sensible se trouve le récit pour dire le baiser de la nuit sur le jour et le baiser du jour dans la nuit, quand, les mains assemblent au dessus des nuées la dispersion des regards, que le chant tu des anges souffle aux pages du roman, que s’anime le désir, qu’un buste classique au sein nu se hisse hors du miroir buñuelien, quand le poids de sa main pèse légèrement sur son bras attaché à sa taille, lorsque le baiser qui venait tout à l’heure en plein champ est cet après-midi, clartés, soleils, rires, fantômes, humeurs….

Comme s’il écrivait sur le silence même la partition d’un désir impossible, le récit de Yannick Haenel ouvre A ta recherche.

Avant que de lire la photographie de Carole Bellaïche, en noir et blanc, le personnage central du texte, interprété par Cécile Baissas, est au centre du regard, vibrante, éditrice du songe. On en ressent la beauté singulière, la présence  naturelle, car il s’agit, à mon sens d’une série d’images qui s »aventure, qui s’initie au roman, à la recherche d’une sur-réalité. Quand la photographe s’ouvre à ce noir et blanc d’un jeu avec l’image, avec ses deux personnages, quelque chose est touché d’un parti-pris plus narratif, plus cinématographique. Sa photographie  s’idéalise, se concentre, s’ouvre. L’homme jeune qui l’accompagne dans cette aventure sur plusieurs années, Aristide Dessane, est à cette époque comédien également. A la ville comme à la campagne, Cécile et lui forment un couple moderne, séduisant, prêt à jouer devant la camera de Carole, désirs partagés d’un jeu plus littéral qu’il n’y parait. Les corps ont cette fièvre de l’instant, du bonheur de l’instant, de la présence enjouée.

Pour les auteurs référents de ces intensités amoureuses lentes, romanesques, on pense au cinéma de Louis Malle, de Truffaut, de Buñuel, et puis il y a Georges Perec. Il est ici présent, invisible, grâce à la table du café de la Mairie à St Sulpice, (en couverture du livre) ou il a écrit les choses. Carole aime à citer le fond même de son univers créatif, les années 60, sans doute aussi le Nouveau Roman, Robbe-Grillet, plus prêt de son écriture visuelle, Duras, l‘Amant, dont on retrouve ici l’ombre portée;  sur le piano du salon on vient de jouer India song , tant l’ambiance, les murs, l’appartement prennent  les souvenirs en épissures, en faisceaux.

Ce livre ne cesse de convoquer ces influences, ces courants sous-terrains, ces eaux profondes. Magiquement la convergence du récit haenelien, de la photographie carolienne les convoque dans une sorte d’incantation vibrée, vibratoire, dans la résurgence de leurs inspirations, dans ces forces créatrices, dans l’invisible des images qui se sont mises au repos. On sent le temps pulser dans un retour en avant productif, d’autant, que corrélativement les personnages semblent errer en ces lieux, dans une forme de disparition, de jeux, de feinte. Ne dit-on pas qu’un film à la diégèse inspirée de la Jetée de Chris Marker est aussi en production, corrélat du livre, continuités en mouvements (?). Il apparaitrait alors que la tentative d’épuisement du  livre ne s’arrête pas là, qu’elle continue par un film court en cours de montage.

En ces pages, il sera donc question d’amour, de littérature, de roman, de cinéma, de Georges Perec, de Tunis, de jardins, de livres, de Duras, de solitudes à deux, de souvenirs,  de photographies, de la nudité des êtres au creux d’un souvenir qui advient  par une écriture involontaire, une de ces sorcelleries évocatrices chères à Baudelaire, à la recherche d’un temps perdu et retrouvé, à la recherche de l’amour.

A ta recherche est une épreuve du temps qui disparait quand il s’affirme dans l’éternel présent de ses mémoires et que s’affirme la solitude fondatrice de cette liberté conditionnelle par laquelle tout se détermine et tout échappe, à la vie et à la mort, quand tout apparait et disparait, afin que se creuse le mystère de l’infini, de l’absolu, des forces qui nous arrachent à la présence de ce qui nous fonde en en renouvelant le pouvoir de création, qui  en ré-enchantent le dialogue prometteur. Il est question de fait du rêve en sa beauté profondément déréalisante, sablier improbable qui égraine ces mots en ces images portées, ces voix qui se noient mélancoliquement dans l’absence, voix chères qui se sont tues et dont l’écho ne cesse de nous parvenir, malgré le temps, malgré les lieux, ou tout au contraire grâce à eux.

Document sonore: Présentation du livre par Carole Bellaïche, Yannick Haenel, Cécile Baissas, Aristide, Dessane, modération Marie Rose Guarnieri, à la librairie des Abbesses le 10/10/2026.

Présentation A ta recherche Bell aïche-Haenel- lib Montmartre.m4a

Il s’agit donc d’un beau livre comme on dit, de belle facture, épais, noir, au beau grain des pages serties de noir et de blanc, non pas funèbre ni mélancolique, mais littéralement vivant dans ses battements d’aile. Comme s’il s’agissait du mouvement libérateur de ces ailes du désir assez wendersiennes pour que ce creuset-à soit encore l’athanor tant souhaité, et que ce dispositif accueille en l’espace des pages du livre l’inscription secrète des signes que la photographie de Carole Bellaïche et le texte de Yannick Haenel mettent en correspondance, en miroir, en syllogismes, en fonctions, en relations amoureuses, en séduction mutuelle, en propagation.

De quelle magique étude est-il question, quand la construction des chapitres de A ta recherche semble jouer une partition similaire aux deux personnages, épris, et distants, perdus et présents dans cette solitude du couple, absolument absents l’un pour l’autre et absolument présents l’un à l’autre. Le champ de la rencontre ne s’inscrit pas dans cet Éros triomphant d’une Lady Chatterley, dans son éros panthéiste, il réside dans la fragilité d’un romantisme amoureux des formes, de la lumière sur la peau, du seul buste féminin aux seins pleins, à cette silhouette de dos nue, dont le drap voile la rondeur des fesses; ainsi parait le désir du corps dans les yeux semble t-il d’un personnage, quand l’écrivain lui aussi s’en trouve ému. Quelque chose du désir sexuel tremble ici sous l’image, développe un chant funèbre qui le repousse jusqu’au soir, dans la nuit qui s’éveille, dans sa profondeur. Est-ce en cela que le narrateur, ici personnage, dès la première phrase de son récit voit la jeune femme disparaitre quand il entre dans sa chambre? « Je me glisse dans ces pages; la nuit s’ouvre et le visage d’une femme m’attire. je m’avance vers elle, j’entre dans sa chambre: elle disparait. » ainsi s’ouvre le livre. Ce sont les premiers mots, la première phrase, la première disparition,  la première recherche.

Un avertissement est donné au lecteur dès l’entrée du livre dans une phrase magique: » Elle n’attendait personne; elle ne faisait que lire. » Plus tard, Yannick Haenel écrit:  » Elle lisait: dans ce cas on regarde un point qui s’absente, et soi même, on s’absente, jusqu’à s’effacer de l’image. ». Que constate la photographie, que cherche-t-elle à établir si ce n’est ce point de disparition en soi, cette absence à soi même; c’est sans doute pourquoi l’esthétique de cette photographie en noir et blanc est happée par toute une référence au cinéma, à l’image mouvement dans ce qu’elle s’autoriserait à montrer du point de vue du film, une action qui s’y déroule, alors que le mouvement même de cette disparition lui est impossible. Quand l’ image est fixe, le regard, lui, est mobile…

C’est sans doute cette inquiétante étrangeté qui gouverne les extérieurs jours, en été, dans une campagne jovienne, celui de l’appartement au canapé profond, à la bibliothèque généreuse, à la chambre nue. Que peut-on imaginer de plus dans cette séduction des lieux, quand Carole cherche le pouvoir envoutant de la lecture, cette absence au monde extérieur, cette présence en soi d’une autre réalité plus intérieure où jouent les fantômes et les ombres, les corps au sommet de cette présence apurée des contingences, toute neuve.

Le but conjoint de nos auteurs serait-il de nous enrôler à suivre ce chemin d’un retour aux correspondances que fait naître le livre, déambulant sur un fil, entre jour et nuit, entre les paragraphes écrits et ces souvenirs imagés, évocations des présences et absences, de ces apparitions, pour que s’anime, cette lampe magique au creux du jour offrant sa lumière franche quand rien ni personne ne peut faire rivaliser, démettre ou nier son envoûtement. Il y a quelque chose de Marienbad, ici, en cet appartement, un esprit y veille, celui sans doute de cette narratologie qui joue avec le sentiment de perte et de fuite en avant, quand le projecteur du film tourne encore sur une bobine libre et que ce son familier devient un cliquetis hypnotique pour nous faire franchir un seuil.

Ce premier mystère,  cette première recherche disent le somnanbulisme actif de cette voix dédoublée des auteurs dont le texte réfléchit l’image et dont l’image sous-tend la fréquence, l’item même de sa narration, de leur vibrato, de leur énergie. Sommes-nous bien encore de ce côté ci du miroir, quand nous voyageons par le livre, assembleur de songes, d’images, de personnages trop silencieux dans cette mise en scène au cœur de cet appartement rempli de livres et de romans, habités en secret par les parents défunts de cette jeune femme qui nous regarde sans nous voir, comme si nous regardions tout cela pris dans un miroir sans teint et que de spectateur nous devenions témoin actif à la projection d’un film à la similitude du chant de la vie amoureuse et fictive.

A ta recherche s’est mis à trembler en se surexposant, en se doublant presque de cette voix douce, murmure intérieur, qui sourd du texte de Yannick Haenel, de la photographie tremblée de Carole, dans le champ de sa voix en allée. Il est question des couleurs tendres de Tunis, anagogiques: dans un registre poétique: souffle de ses toits, jardins odorants, quand le soir saisit dans ces pastels d’un couchant au loin sur la mer la ville des enfances, alors le charme de ces pages feuilletées, coureuses du regard sous les doigts, allument au champ de leur lecture complice ces échos, la douceur des mots, des phrases, dans ce bleu regard qui ment, évoqué conjointement à la marge des pages.

« La nuit se photographie, la nuit s’écrit, nous avançons elle et moi (la nuit ? la femme ?) comme des amants qui se fichent du temps et de l’espace. Je marcherai toujours à ta recherche, même en rêvant, j’irai par des couloirs qui mènent à ton ombre, je serai toujours en feu pour toi. » écrit Yanick Haenel

….et cette chambre devient une camera clara, une chambre claire  ( curieusement Barthes écrit la Chambre Claire suite à la disparition de sa mère)  qui enchante le rêve éveillé, enchevêtre les amours du jour et de la nuit, à la lisière des mondes, au seuil qui se dessine par le livre. Les pages d’A ta recherche sont des signes qui battent contre le vent, des volets de bois azuré au son mat du choc nocturne et mouillé, réverbéré, qui laissent passer la lumière intangible de l’appartement tunisien.  Le livre lui aussi frémit sous les lèvres, devient plus lent, à mesure que se prépare l l’évasion, la fuite, la présence, toute la présence de cette absence.

A ta recherche  évoque ces voix chères qui se sont tues, celle des lieux merveilleux en leurs souvenirs volants… les pages sont aussi des oiseaux qui crient en plein silence le deuil de l’amer, dont cette fleur des nymphéas au vibrant soupir de l’onde bleue. Magnifique photographie où se joint le mystère de la nuit, toute l’espérance des renaissances à venir y voyage.

La table du café où Georges Perec écrivit Les Choses.

TOPOLOGIE D’UN LIVRE FANTÔME

En étudiant les propriétés d’objets géométriques soumis à une déformation continue, sans arrachage ni recollement, comme un élastique que l’on peut tendre sans le rompre, le livre A ta recherche s’étire et se dilate, connait toutes les propriétés d’un objet instable. Ses différentes strates nouent les photographies de ce beau livre à l’aventure secrète à une forme de topologie littéraire où les émotions induisent les traces des sentiments, de la mémoire, du voyage. L’écrit chevauche, voile et dévoile cette autre fiction de l’image fixe. S’interpénètrent et se conjuguent ces items, dans un espace différentiel, au moment même où cette photographie évoque des lieux différents, l’appartement, le parc, Tunis, le jardin exotique, le café parisien où écrivait Pérec. Ces lieux ne cessent d’émettre leurs correspondances secrètes, leurs pulsations au sein de cet espace du livre. Celui-ci est déjà un objet qui rêve tout haut et qui s’étire ou se rétracte comme un élastique. Cette topologie devient bien vite une topographie, une écriture des lieux vivants à travers l’évocation de ce Tunis originaire, de cette histoire d’amour, des lieux traversés, sans drames apparents, au présent de cette mémoire active qui exhale leurs tendresses profondes.

Moins proustienne que robbe-grilletienne, A ta Recherche induit cette topologie d’une cité fantôme et de ses mythologies, quand les strates d’une mémoire projettent texte et images en simulant un fil narratif qui se nourrit du sentiment d’échec de toute image à pouvoir re-présenter l’absence, le trouble, l’oubli même, à remplir ce vide du manque, ce deuil impossible devant l’effacement des choses et des êtres aimés. Le lecteur se trouve happé par l’expérience de ce qui se dévide dans un rapport ombreux et lumineux, énigmatique à ce sentiment d’être au monde. Il en porte le sens, parfois il en doute dans une perte active de repaires, dans un brouillage clair, comme si au fond, le sens qui parait ne pourrait plus se comprendre.

Est-ce à ce moment une écriture blanche qui prévaut ( Roland Barthes) ou également une voix blanche, qui accompagnerait ce retour des passés dans le présent, voix qui ne cessent de dévider dans une certaine errance les points de disparition d’un récit multiple. Celui-ci suppose une fuite panique à laquelle Carole Bellaïche ne peut se dérober, ces espaces sans refuges qui forment le centre d’une photographie qui ne peut lire que ce qu’elle n’ose affronter dans ce processus de deuil et d’évocations, de roman. Le champ fictionnel de l’intrigue amoureuse est sans doute ce dernier refuge qui n’est déjà plus; tout passe et s’abîme, s’évide.

A bien lire Maurice Blanchot dans l‘Entretien infini : « La fuite panique est ce mouvement de dérober qui se réalise comme la profondeur, […] La fuite est l’engendrement de l’espace sans refuge. » Est-ce sans doute là, la raison de penser que bien des tentatives d’épuiser ce récit restent vaines, trouvant en cela la continuité du propos des Choses de Pérec et des énigmes qui n’ont cessé de rendre au merveilleux son pouvoir de fascination en faisant jeux.

Carole Bellaïche à la Galerie Signature, 70 rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris, du 19 au 28 novembre 2026
Pascal Therme, le 26/10/2026
Carole Bellaiche & Yannick Haenel - À ta recherche - Collection Beaux Arts Livres- éditions Gallimard