Le surf très noir de Kem Nunn avec Tijuana Straits
Sur l’estuaire du rio Tijuana, frontière américano-mexicaine séparant les deux Californies et leurs mondes si disjoints, le déferlement des avidités et des violences contemporaines. Au plus près d’une nature assiégée, un grand roman noir de surf, de frontière et d’âmes en peine.
La femme surgit au petit jour, silhouette de l’Apocalypse qui peinait à franchir les dunes. Fahey la vit depuis la plage. Une meute de chiens sauvages écumait la vallée, et Fahey les pourchassait depuis près de trois jours, en vain. Pour compliquer encore les choses, il avait essayé de bosser sous métamphétamine et ça ne l’avait pas aidé. Il se disait que ça n’avait peut-être pas été l’idée du siècle d’en avoir acheté à un gosse qui avait la tête en forme de cacahuète et un anneau dans le nez sur le parking du 7-Eleven de Palm Avenue. Il regarda la silhouette franchir le sommet d’une dune puis disparaître, encore trop éloignée pour qu’il puisse être sûr qu’il s’agissait d’une femme. Depuis la plage, elle ne semblait guère plus qu’une trouée dans l’aube, une forme noire et anguleuse contre la lumière jaune et ténue qui commençait tout juste à s’infiltrer du sommet du Cerro Colorado, du côté mexicain de la barrière qui coupait la vallée en deux, et Fahey la prit pour un de ces clandestins paumés qui se traînent vers la rivière où souvent ils connaissent le bout du voyage. Peut-être l’effarement la ferait-il pleurer lorsqu’elle découvrirait ses rives, ou bien se noierait-elle dans ses eaux toxiques. Dans l’un ou l’autre cas, il ne pourrait pas faire grand-chose car il avait accepté de se charger de la protection de certains oiseaux migrateurs, notamment le pluvier neigeux d’Occident et le râle au pied léger, et s’occuper du clandestin omniprésent n’entrait pas dans ses attributions. Cependant, le matin en question, Fahey sentit son intransigeance se mêler d’un certain soulagement. Il crut qu’il serait réconfortant de partager l’aube avec quelqu’un dont les perspectives étaient au moins aussi pourries que les siennes.
Comme pour lui donner la réplique, le cœur de Fahey se remit à cogner de façon incongrue. Un peu plus tôt, quand il était devenu évident que le cristal bon marché n’allait pas lui faire de bien, il avait envisagé de chercher de l’aide. Mais l’idée de se présenter aux urgences de San Ysidro et de devoir subir toutes les scènes d’humiliation qui ne manqueraient pas de suivre lui avait paru si terrifiante qu’il y avait aussitôt renoncé. On aurait quand même pu espérer autre chose de quelqu’un de l’âge de Fahey. Mais on aurait été déçu.
Ex-surfer mythique, figure célèbre parmi les pratiquants et au-delà, autour de l’estuaire du rio Tijuana, dont les sables et les barres séparent le Mexique des États-Unis, le riche comté de San Diego de celui, incomparablement moins favorisé, de Tijuana, Sam Fahey a eu affaire à la justice. Menant désormais une vie plus ou moins marginale, très à l’écart de la civilisation mortifère, de ses troubles et de ses tentations, il recueille pourtant un beau jour, par concours de circonstances davantage que par véritable compassion, initialement en tout cas, une jeune femme en fuite. C’est en remontant la piste de cette échappée pas très belle que le solitaire, vacillant entre une nature assiégée, magnifiquement dépeinte sans recours à aucune sorte d’effets spéciaux, et une culture qu’il ne voudrait pas être la sienne, va renouer, à son corps défendant ou non, avec une violence séculaire avivée par les avidités du temps présent, et trouver peut-être le chemin jusqu’ici improbable d’une éventuelle rédemption, à ses yeux à lui plus qu’à ceux du monde.
Publié en 2004, traduit en français en 2011 par Natalie Zimmermann chez Sonatine, le cinquième roman de Kem Nunn est son troisième, après « Surf City » (1984) et « Le sabot du diable » (1997), à évoquer très directement le monde du surf sud-californien dont il est lui-même issu. À un plus haut degré encore que dans ses textes précédents, l’auteur, qui est aussi scénariste de film (« Surf City » aura servi d’inspiration au « Point Break » de Kathryn Bigelow en 1991) et de télévision (sur plusieurs épisodes de « Deadwood » et de « Sons of Anarchy », par exemple), y déploie une langue vive et affûtée, résonnant souvent aussi bien avec celle, teintée d’une curieuse auto-dérision usant de toutes les nuances de noir, qu’affectionnait le grand Ross McDonald, qu’avec celle, oscillant entre action et contemplation, de l’Edward Abbey de « Désert solitaire » comme du « Gang de la clef à molette », ou encore avec la poésie si réaliste de l’immense Jim Harrison. Et il fallait bien cela pour pouvoir mêler aussi intimement dans ce « Tijuana Straits » une nature aux abois, une population en phase terminale d’écrasement et une caste multi-distribuée aux appétits jamais mesurés, en un choc ramifié mais indéniablement dantesque.
Fahey regarda la mer. Il s’était remis à penser au coyote qu’il avait piégé et s’efforçait de se concentrer sur autre chose. Il fixa son attention sur la houle lisse derrière les déferlantes et ses lignes d’eaux blanches et tumultueuses qui s’abattaient vers le sud, en direction de la barrière et des plages au-delà. L’animal avait essayé sans succès de se ronger la patte pour échapper à son destin. Cherchant à chasser cette image de son esprit, Fahey s’accrocha à la recommandation de Mère Maybelle Carter, qui exhortait les amateurs de country à regarder le bon côté des choses avec son Keep on the Sunny Side. Malheureusement, son regard dériva vers le sud, vers les mesas et leurs canyons ensanglantés.
Putain de Mexique. Pour certains, ce n’était encore qu’une portion de Far West peuplée de cow-boys et de prostituées. Pour Fahey, c’était un tumulte insondable de peur et de perversité, source d’histoires barbares dont aucune n’égalait la sienne en injustice. Bien entendu, la perception que Fahey avait de ce pays remontait à sa jeunesse, une époque où son expérience lui avait appris qu’il ne se passait que de mauvaises choses au sud de la frontière. D’autres expériences lui avaient par la suite enseigné qu’il ne se passait que de mauvaises choses à peu près partout. Quoi qu’il en soit, il paraissait toujours plus terrifiant d’être dans la merde dans une langue étrangère, aussi s’en tenait-il à son côté de la vallée, aussi familière à présent que le visage d’un être aimé, même si, en fait, il y avait un bout de temps que Fahey n’aimait plus personne. Il avait fini par arriver à la conclusion que les amours étaient comme le Mexique lui-même, guère plus que des instruments de torture. Mieux valait rester seul, de son côté de la barrière, là où au moins, se disait-il, on pouvait entendre les choses venir.
Il remit la bouteille dans la glacière à l’arrière du pick-up et saisit du regard le ciel qui prenait couleur, épais voile de brouillard qui virait au rouge sombre au-dessus des collines mexicaines. Les chiens qu’il pistait venaient de là-bas, du fond des canyons. Il ne les avait aperçus qu’une fois, le premier jour, qui traversaient en file indienne le sommet de Spooner’s Mesa, trois bâtards de pitbulls et un border collie. Il avait posé ses pièges le soir même et découvert le coyote le lendemain. Il n’avait pas revu les chiens depuis, rien d’autre que des traces dans le sable, et, depuis ces dernières vingt-quatre heures, même celles-ci lui échappaient. Un peu plus tôt dans la semaine, quand Bill Daniels, du département des Eaux et Forêts, était venu le voir au mobile home pour lui demander s’il accepterait de traquer des chiens nuisibles pour leur compte – le genre de mission qu’il faisait avant que ce boulot ne devienne fédéral, et n’exclue les repris de justice et les trafiquants de drogue -, il avait accepté parce qu’il avait besoin de fric. Mais, depuis quatre jours, la situation avait changé. Peut-être était-ce à cause de la vieille femelle coyote à moitié dévorée, coincée par le piège à patte qu’il avait lui-même posé. Pour Fahey, cette traque était devenue personnelle.
Patrick Bard, en précurseur et d’une manière proche du documentaire (« La frontière », 2002) et , bien sûr, le grand Roberto Bolaño, à sa façon inimitable (« 2666 », 2003) avaient tous deux porté un rude éclairage sur les « dommages collatéraux » (expression euphémisée qui semble toujours de rigueur lorsqu’il s’agit de désigner ce que coûte aux autres la santé économique d’un petit nombre) de l’économie transfrontalière entre Mexique et États-Unis, qu’elle soit légale (maquiladoras et réglementations favorables au « business ») ou illégale (trafics de drogue et de déchets ou contrebandes diverses et variées). Mais Kem Nunn, tout en conservant son écriture particulière de roman noir de surf et de nature writing, apporte ici une redoutable méticulosité lorsqu’il s’agit d’évoquer le droit du travail et le droit de l’environnement, dont le différentiel, maniaquement cultivé par les décideurs locaux, nationaux et internationaux du capitalisme tardif, atteint sur cette frontière-ci son plein potentiel mortifère.
Romancier peu prolixe, avec « seulement » six publications en trente ans (un trait qu’il partage avec un autre auteur dépassant allègrement les genres littéraires assignés, à savoir le grand Bob Shacochis), Kem Nunn prouve ici à nouveau, s’il en était besoin, que sa place, dans le roman noir ou le polar comme ailleurs, se situe bien parmi les plus grands.
Le fusil contenait cinq cartouches. Fahey en avait gaspillé une en voulant effrayer l’intruse pour l’écarter des oiseaux. Il regarda l’un des pitbulls, une bête dépourvue de cou, aux yeux ternes et dotée d’une sorte de losange blanc sale sous la gorge, se coucher sur le ventre. Les deux autres pitbulls l’imitèrent. Le collie resta debout, juste derrière les autres, oscillant d’une patte sur l’autre, nerveux, le plus faible de la meute.
Fahey, qui n’avait pas eu à tirer sur une cible vivante depuis plus d’un an, se rapprocha d’un pas de la femme. Il passa un pouce sous la sangle de l’arme coincée sur son épaule et la laissa glisser très doucement le long de son bras tout en amenant le fusil en position de tir. Il s’adressa à la femme sans la regarder.
– Vous pouvez marcher ? demanda-t-il.
– Je ne sais pas, répondit-elle.
Il l’entendit à peine tant le sang battait à ses oreilles. La perspective de devoir abattre quatre chiens avec quatre cartouches était assez effrayante. Et les conditions n’étaient pas vraiment en sa faveur. Le soleil levant n’avait pas encore atteint les saules, et les arbres étaient encore plus denses près de l’eau. La rive boueuse sur laquelle les chiens se tenaient restait plongée dans l’ombre, la scène tout entière était baignée d’une lueur verdâtre et il émanait une puanteur abominable de ce qui s’écoulait des plateaux de Tijuana avec leur myriade d’usines étrangères polluantes, de ses collines et de ses canyons où s’entassaient les masses populaires.
Fahey ressentit une douleur dans le poignet gauche. Elle s’insinua le long de son bras et remonta jusque dans mâchoire. Bon Dieu, songea-t-il, je fais une crise cardiaque. Il avait l’impression de regarder les animaux depuis l’intérieur d’une lampe à lave. Il comptait cependant sur le fait que les chiens hésiteraient à s’attaquer à deux humains adultes. Il pensait que si la femme arrivait à se lever et qu’ils avançaient lentement, ils pourraient retourner sur la plage où se trouvait son pick-up. Avec un peu de chance, les chiens les suivraient peut-être de loin. Avec beaucoup de chance, Fahey se dit qu’il pourrait même leur tirer dessus une fois en sécurité dans la cabine. Mais la femme mettait du temps à se lever. Fahey lança un regard dans sa direction, juste à temps pour voir qu’elle essayait d’épargner une de ses chevilles. Et quand elle voulut s’appuyer dessus, la cheville céda complètement. Elle poussa un petit cri et perdit l’équilibre. Fahey exécuta un mouvement de côté et tendit la main pour l’aider à se redresser. Elle lui saisit le poignet d’une main glacée, et il fut surpris par sa force, mais la femme tomba de nouveau et Fahey, pris de court, dut bouger pour ne pas tomber aussi. Tout compte fait, la situation prenait un assez sale tour, et, quand il releva les yeux, les chiens approchaient.
Hugues Charybde, le 5/10/2026
Kem Nun - Tijuana Straits- 10/18 policier
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