Aaron Bastani : découvrez le manifeste du communisme de luxe

Un manifeste provocateur et enlevé, pour montrer que seul le capitalisme contemporain et son avidité souvent machiavélique empêchent de réaliser à brève échéance une société d’abondance, écologique et sociale, sous le signe de la technologie triomphante, pour toutes et tous.

Activiste et journaliste infatigable, co-fondateur du petit groupe de médias alternatifs Novara et collaborateur occasionnel du Guardian, de la London Review of Books, de Vice ou de openDemocracyAaron Bastani, par ailleurs docteur en sciences politiques (spécialiste des mouvements collectifs sous le règne de Thatcher), proposait en 2019 cet élégant brûlot chez le grand éditeur anglo-saxon de la gauche radicale qu’est Verso Books.

Accueilli avec une certaine fraîcheur par de nombreux compagnons de route « intellectuels » des gauches se prétendant « gouvernementales » ou « raisonnables » un peu partout dans le monde, mais adopté souvent avec une certaine ferveur complice (ayant bien saisi l’aspect « manifeste » plutôt que « mode d’emploi » de l’ouvrage) par beaucoup de chroniqueurs plus radicaux et plus ambitieux, « Fully-Automated Luxury Communism » (souvent abrégé en « FALC » en cette époque si friande d’acronymes, joueurs ou non) recense tous azimuts, parmi l’ensemble des technologies déjà existantes ou en cours de développement, les impacts décisifs ainsi organisables sur le travail (automatisation volontariste et non subie), l’énergie (décarbonation totale et soutenabilité sans limites), les ressources naturelles (mutualisation mondiale de l’exploitation d’astéroïdes), la santé (mise à disposition totale des avancées sans considération de coût) et l’alimentation (nourriture sans animaux).

“Tous ces événements partagent un certain sens de l'avenir. Les énergies renouvelables, l'exploitation minière des astéroïdes, les fusées qui peuvent être utilisées plusieurs fois et même voler vers Mars, les chefs d'entreprise qui discutent ouvertement des implications de l'IA, les bricoleurs qui se plongent dans le génie génétique à faible coût.

Et pourtant, ce futur est déjà là. Il s'avère que ce n'est pas le monde de demain qui est trop complexe pour élaborer une politique significative, c'est celui d'aujourd'hui. En essayant de créer une politique progressiste qui s'adapte aux réalités actuelles, cela pose un problème car, alors que ces événements semblent sortir de la science-fiction, ils peuvent aussi sembler inévitables. Dans un sens, c'est comme si l'avenir était déjà écrit, et que malgré tous les discours sur une révolution technologique imminente, cette transformation vertigineuse est liée à une vision statique du monde où rien ne change vraiment.

Mais si tout pouvait changer ? Et si, au lieu de nous contenter de relever les grands défis de notre époque - du changement climatique aux inégalités en passant par le vieillissement - nous allions bien au-delà, en laissant les problèmes d'aujourd'hui derrière nous, comme nous l'avons fait auparavant avec les grands prédateurs et, pour la plupart, avec les maladies. Et si, plutôt que de n'avoir aucun sens d'un avenir différent, nous décidions que l'histoire n'a pas vraiment commencé ?”

Quoique légèrement minée par son aspect de pot-pourri journalistique (néanmoins de fort bonne tenue), cette partie centrale consacrée aux technologies dans cinq domaines devant concrétiser l’avènement du « communisme de luxe totalement automatisé » n’est au fond que le pivot des deux autres parties, la première montrant comment la confiscation capitaliste au profit de quelques-uns, tout occupés de renouveler des courts termes profitables, empêche cette évolution indispensable (rejoignant ainsi plusieurs des démonstrations fictives conduites par Kim Stanley Robinson dans certains de ses derniers ouvrages, « New York 2140 » (2017) et « The Ministry for the Future » (2020) tout particulièrement), et la troisième jalonnant les chemins politiques d’une appropriation le plus authentiquement populaire possible.

Surtout, avec une ferveur salutaire et un enthousiasme électrique (au risque évidemment d’apparaître pour beaucoup comme très exagérément technophile – mais il s’en justifie précisément tout au long de l’ouvrage, et se situe extrêmement loin des consumérismes high tech dépolitisés à la Wired), Aaron Bastani, en communion avec l’esprit critique ambitieux et nourri de science-fiction productive dont témoignent le Ariel Kyrou de « Dans les imaginaires du futur » (2020) et l’Alice Garabédian de « Utopie radicale » (2022), ne propose rien moins que de fonder en raison pratique le pont qui sépare nos sociétés présentes de la formidable utopie post-rareté, fondée sur une liberté réelle et une curiosité inextinguible, construite patiemment par Iain M. Banks de « Une forme de guerre » (1987) à « La sonate Hydrogène » (2012). Qu’un éditeur français ait cru bon de s’approprier les droits dans notre langue du texte théorique fondateur de l’ensemble, « A Few Notes on the Culture » (à lire ici en V.O.), que son auteur avait voulu entièrement libre dès l’origine de l’internet, n’enlève évidemment rien à la profonde pertinence de cet élan utopique joueur sans lequel rien de grand et de vraiment émancipateur ne se peut vraiment concevoir.

“FALC n'est pas un manifeste pour les poètes à l'esprit étoilé. Il est plutôt né de la reconnaissance d'une vérité de plus en plus évidente : au milieu des changements de la Troisième Perturbation, le "fait" de la pénurie passe de la certitude inévitable à l'imposition politique. Ce n'est pas un livre sur l'avenir mais sur un présent qui n'est pas reconnu. Les contours d'un monde incommensurablement meilleur que le nôtre, plus égalitaire, plus prospère et plus créatif, sont visibles si seulement nous osons regarder. Mais la perspicacité seule ne suffit pas. Nous devons avoir le courage - car c'est ce qu'il faut - d'argumenter, de persuader et de construire. Il y a un monde à gagner.”

Une lecture qu’il faudra nécessairement prendre avec des pincettes, tant son caractère évidemment provocateur est parfois violemment affirmé (largement tempéré toutefois par les 30 pages de bibliographie détaillée, passionnantes par elles-mêmes), mais qui nous pousse de manière ô combien salutaire à une réflexion réellement radicale et audacieuse sur les blocages structurels des sociétés du capitalisme tardif.

Hugues Robert

L’ouvrage a été traduit en juin 2021 par Hermine Hémon aux éditions Diateino, on peut se le procurer ici.