Antonin Bernanos, Steven K. : après la police, la justice s'acharne

Nous avons appris hier par un communiqué de la famille d'Antonin Bernanos, condamné à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, à l'issue du procès dit du "Quai de Valmy", que la police était intervenue hier au domicile du jeune militant antifasciste et de ses parents pour l'interpeller afin qu'il exécute sa peine immédiatement.



Selon les proches d'Antonin Bernanos et sa famille, l'intervention des forces de l'ordre a été d'une violence démesurée. "A 6h du matin, ce mardi, la police judiciaire du XVIIe arrondissement a défoncé la porte de l’appartement de la mère d’Antonin Bernanos, sans sommation", explique le communiqué. Il ajoute que "cette « visite » de la police s’est faite dans la plus grande violence, la vingtaine d’officiers ayant envahi l’appartement sans laisser le temps à Antonin de s’habiller et de préparer son incarcération". Pire, "les agents de police ont prétendu, pour justifier la violence de cette arrestation, qu’Antonin n’avait pas respecté un contrôle judiciaire", motif "largement imaginaire dans la mesure où depuis sa condamnation, Antonin n’est soumis à aucun contrôle de ce type".

Rappelons qu'à l'issue des délibérés, le 23 septembre dernier, aucun mandat de dépôt n'avait été requis, laissant entendre que la peine pouvait être aménageable. L'interpellation d'hier vise, toujours selon les proches, à "court-circuiter la stratégie judiciaire d’Antonin et de le mettre en prison dans le silence médiatique le plus total". "Antonin Bernanos aurait normalement pu être convoqué par le juge d’exécution de la peine, afin de convenir d’une date de mise sous écrou et de pouvoir envisager de négocier un aménagement de peine", explique encore le communiqué. En effet, Antonin Bernanos, âgé de 23 ans, est étudiant en master de sociologie à Nanterre. Or, "cette décision violente, inopinée, sabote délibérément la reprise d’étude" du jeune homme. Pire, elle l'empêche de pouvoir réunir les éléments pour constituer un dossier complet en vue d’un aménagement de peine". "Comment justifier de sa reprise d’études, de son assiduité, de son insertion dans le laboratoire, s’il ne peut pas participer à des partiels, rencontrer des directeurs de recherche et assister à des séminaires ?", s'interrogent ses proches.

Rappelons qu'Antonin Bernanos a toujours nié s'être trouvé à l'endroit où la voiture de police a été incendiée, sur le quai de Valmy. Le témoin principal était un policier du renseignement - dit "le témoin n° 142" -, qui a conservé l'anonymat et toujours refusé de répondre aux questions de la défense. Un témoin dont les incohérences et contradictions étaient patentes. En fait, après un coup de filet effectué dans les milieux antifascistes, "il aura suffi aux policiers de réunir des éléments à charge, fragiles au demeurant", écrivions-nous dans un article daté du 6 décembre dernier. Des éléments fragiles qui ont conduit le tribunal à juger sur un "cumul de détails", relevait le Monde, les juges parlant de "faisceau d'indices", à défaut de preuves indiscutables". On se souviendra notamment que le tribunal avait longuement glosé sur la couleur du caleçon d'Antonin Bernanos, rose selon les images fournies par la police, violet selon le jeune homme, et s'était surtout employé à démontrer que rien ne prouvait que le jeune militant antifasciste n'était pas l'auteur des faits, dans un renversement complet de la procédure !

"Cette décision fournit une fois encore la preuve d’un acharnement judiciaire du ministère public à l’encontre d’un militant antifasciste, elle vise à confirmer les mesures répressives et la vengeance de l’État à la suite du mouvement loi travail", conclut le communiqué de la famille d'Antonin Bernanos.

Une appréciation qu'on sera tenté de rapprocher de ce qui s'est passé le lundi 27 novembre au tribunal pour enfants de Paris, où était jugé Steven K., un élève du lycée Bergson à Paris, où le jeune lycéen comparaissait pour outrage, rébellion et violences volontaires à l'égard des forces de l'ordre, suite à son interpellation musclée le 24 mars 2016, lors d'une manifestation contre la loi El Khomri. Steven K., pourtant mineur au moment des faits et lui-même victime de violences policières, a été condamné à 3 mois de prison avec sursis, 18 mois de mise à l’épreuve et 1 500 € d’amende, mais les violences volontaires qui lui étaient reprochées n'ont pas été retenues, ce qui montre la faiblesse de l'accusation. Durement éprouvé, il n'a pas souhaité faire appel. En revanche, la plainte déposée par Steven K. pour des coups portés au cours de sa garde à vue a été classée sans suite par le procureur de la République après enquête de l’IGPN, et "ce en dépit de témoignages concordants de plusieurs mineurs présents au commissariat lors de son interpellation", écrit le comité du 24 mars.

"Nous avons beaucoup appris au cours des 20 mois qui nous séparent du 24 mars 2016. Nous avons appris la solidarité, les difficultés de l’action de groupe, les subtilités de la justice française qui restent absconses pour le citoyen éduqué et informé ; nous avons découvert la peur des forces de l’ordre chez les jeunes, la crainte du pouvoir chez certaines populations immigrées et l’ampleur des violences policières, qui n’ont cessé de s'aggraver tout au long du printemps 2016" écrivent les parents d'élèves. "Nous en savons plus, aujourd’hui, sur le fonctionnement de la police et de la justice, mais nous aurions, finalement, préféré ne pas apprendre autant". Et de conclure "nous préférions notre innocence d’avant le 24 mars 2016, avant d’apprendre que Steven K., malmené par la vie depuis l’enfance, placé en foyer à quinze ans, avait depuis ce 24 mars 2016 fait un séjour long en psychiatrie qui n'est probablement pas sans lien avec ce qu'il a subi ce jour-là", écrivent les membres du comité qui disent avoir l'âge d'être les parents de ces lycéens, qui avaient été, ce 24 mars, brutalisés par la police, comme le montrent de nombreuses vidéos tournées ce jour-là. D'ailleurs, le comité rappelle que qu'un autre policier auteur de violences sur les jeunes lycéens le 24 mars 2016 doit comparaître le 30 mars 2018.

Au rythme où tombent les condamnations contre les jeunes manifestants, les militants antifascistes ou syndicaux, la comparution devant un tribunal pourrait bientôt remplacer une légion d'honneur bradée par tous les pouvoirs qui se sont succédé et qui ressemble de plus en plus à un hochet distribué gracieusement pour services rendus.

Véronique Valentino