Ah l'amour ! feuilleton politique (1)

 Quelques masques zadistes. Photo Marc Le Duc

Quelques masques zadistes. Photo Marc Le Duc

Votre monde s’est arrangé pour que plus rien ne s’accomplisse dans la politique ; en cela, vous êtes arrivés à vos fins, mais vous avez signé par là même votre évacuation. Si plus rien ne s’accomplit dans la politique, il arrive que quelque chose s’accomplisse en dehors ; alors cette chose devient politique. L’espace d’un éclair, elle fait renaître la politique, lui donnant  un sens nouveau qui à son tour se consume dans l’éclair ; les masques qui vous défient sont un moment de cet éclair ; ils révèlent le sort qui nous oppose.
— Yannick Haennel, “Manifeste des Renards pâles”

Voilà où nous en sommes de nos réflexions après avoir posé les fondations de ce qu'on appelle dans la presse : un quotidien. Et que nous voyons, nous, plutôt comme une intervention quotidienne dans le monde. Il y a quelque part un bug dans l'actualité. Un point où elle ennuie jusqu'aux plus passionnés. Nommons ce point  : "la politique où plus rien ne s'accomplit", pour reprendre les termes de l'écrivain Yannick Haennel. Nous pouvons parfaitement en parler. La décortiquer des heures si l'on veut. Comme tout le monde. Cela fera beaucoup d'épluchures de graines de tournesol sous notre banc. Mais il serait bien qu’en sorte quelque chose d’autre.


 Les Femen du 11 novembre.

Les Femen du 11 novembre.

Souvent critiquées, jamais égalées, les Femen ont sauvé hier l’honneur de Paris en interrompant deux fois les cérémonies du 11 novembre où se côtoyaient les plus grands marchands d’armes du monde et quelques-uns de leurs meilleurs clients. Triste est par définition la realpolitik. Resteront dans les mémoires les places de choix autour de leur hôte élyséen - quelle belle expression ! - de Mouammar Khadhafi et Bachar Al Assad en leur temps, Donald Trump, Vladimir Poutine, Benyamin Netanyahou ou Recep Tayyip Erdoğan aujourd’hui. Il ne manquait finalement hier que
Mohammed ben Salmane Al Saoud pour que le tableau soit complet. Annoncée depuis des jours à grand renfort de sirènes par la “fuite” à la presse d’une “note confidentielle” de la direction du renseignement de la Préfecture de Police (ce n’était donc pas très Top Secret), la manifestation contre Donald Trump n’a pas réuni les centaines et milliers de Black Blocs aux lunettes de piscine entre les dents que les journaux télé annonçaient en frémissant. Ce fut en fait une assez triste après-midi mouillée sur une place de la République transformée en piège-à-rats (pourquoi ne pas appeler les nasses par leur nom ?) qui la remplaça, la manifestation étant de fait interdite puisque sans parcours autorisé. Ne nous mentons pourtant pas : même si tout fut entrepris (et très bien entrepris, il faut le reconnaître) pour que le rassemblement anti-Trump soit un échec, il n’y avait de toute façon pas de chances qu’il soit un succès, avec l’indifférence désormais bien établie de la gauche française devant tout ce qui ressemble à une cause internationale, ou la guerre elle-même, dont la France est si souvent partie prenante (en fait, l’armée française fait, depuis des années, toujours la guerre quelque part, sans interruption) qu’elle semble devenue une banalité, voire une bonne action (libérer la Libye, par exemple). A titre de comparaison, le 13 juillet 2018, la venue de Donald Trump à Londres sur l’invitation de Theresa May fut l’objet de vifs débats dans le pays, et cent mille londoniens manifestèrent leur condamnation de sa politique. Cinq cent mille à Washington. Cent mille à Londres. Mille à Paris. Le compte est vite fait. Un pays qui se désintéresse de questions aussi importantes que la guerre ou la paix, ou se laisse si facilement abuser par les belles intentions qui l’accompagnent toujours, les violons devançant toujours d’un rien les fanfares, et hausse les épaules devant les affaires du monde, qui lui semblent toujours loin, si loin de lui, est un pays désabusé, et par là plus facile encore à abuser.


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Sur la perception qu'on a de Jean-Luc Mélenchon et des idées qu'il défend, un hiatus total, un abîme, entre beaucoup de ceux qui, au vu de leurs positions sur la société, devraient plutôt être de son côté, et pourtant le détestent, voire se sont mis à le haïr, au point d'en faire leur tête de turc, leur poupée vaudou, de dédier des blogs entiers à tenter de l’alerter sur les courtisans qui complotent dans son dos, mais aussi bien à le traiter de tyran maniaque, selon l’humeur, ou de créer des pages Facebook entièrement dédiées à sa détestation, - le fait que leurs auteurs soient tous des militants déçus du Parti de Gauche en dit long, tant sur leur capacité à s’illusionner eux-mêmes que sur celle de sa direction à se faire d’anciens adhérents des ennemis à vie : une spécificité intéressante et parlante dans un monde politique qui n’engendre plus que rarement tant de passion amoureuse, et où les ex- se contentent généralement de passer à autre chose, sans nourrir une éternelle rancune - et des millions de français qui le trouvent proche d'eux. Mélenchon est détesté dans son camp, qu’il semble obnubiler (étymologiquement : couvrir de nuages, jusqu’à obscurcir l’esprit, obséder), plus qu'aucun autre homme (ou femme) politique - un phénomène quand même assez rare. Nous nous interrogeons là-dessus. Il y a de quoi. Et il serait bien inspiré de faire de même. S'il était en plus aimé par son camp, ou même seulement un peu moins mal aimé, ces fameuses six cent mille voix qui lui ont manqué, et dont il est à craindre qu’elles lui manqueront à jamais, il les aurait eues, et bien au-delà. Mais voilà, ce n'est pas le cas.


Christian Perrot, le 12 novembre 2018