Rodrigo Cuevas, Shay Hazan et Yasuaki Shimizu
Quels liens tisser en temps de guerre ? Ceux du son me semblent adéquats, voire probants. Allons donc entendre du cabaret asturien électro-queer avec Rodrigo Cuevas, de la basse funky—gnawa avec Shay Hazan en provenance de Tel-Aviv et le saxo tokyoïte de Shimizu qui passe de la pop à la danse contemporaine avec un album inédit de 1984.
Pour ceux ceux qui se souviennent des expérimentations solo de Marc Almond, l’électro-queer de Rodrigo Cuevas va raviver quelques frissons. L’asturien Rodrigo Cuevas se décrit lui-même comme un agitateur folklorique. Sa musique s’inspire des rythmes et chants traditionnels du Nord de l’Espagne, qu’il s’approprie en les modernisant à grand renfort d’instrumentation électronique et d’audace formelle. L’originalité de sa démarche se retrouve également dans le personnage qu’il s’est construit : à moitié drag queen, à moitié sorcier hidalgo, un costume queer inattendu dans le monde conservateur de la musique traditionnelle, et dans l’Espagne rurale où il a choisi de vivre, après ses études à Barcelone. Tout en respectant le fonds antique de son répertoire, basé sur d’anciennes danses asturiennes comme le xiringüelu, ou galiciennes comme la muñeira, il en tire des objets mutants, plus futuristes que contemporains.
Sa rencontre avec Raül Refree a confirmé le potentiel de ses chansons excentriques. La composition de ce Manual de Cortejo a été un réel travail commun, comprenant des voyages de découverte à travers les villages des Asturies, à la recherche des chants (de femmes, principalement) et des rythmes de la région, qu’ils ont collectés, étudiés, et qui ont servi de point de départ pour les quinze pièces du disque. Entrecoupées d’enregistrements de terrains, qui fonctionnent comme autant de cartes postales, les chansons oscillent entre l’intimisme des duos voix et guitares, et le théâtral des danses paysannes telles que les voit Rodrigo Cuevas. On y passe imperceptiblement du coin du feu à l’incantation, puis de la transe à la sérénité. Un mix culturel réjouissant qui s’affranchit des limites pour ouvrir sur le futur. On l’a raté dernièrement à Paris - et on le regrette beaucoup. Coup de fouet et de cœur.
« J’ai fait cet album afin de satisfaire le besoin intérieur de grooves simples et la recherche d’un son différent et nouveau qui s’inspire d’anciens lieux de grande tradition, tout en correspondant au monde et à l’époque dans lesquels je vis et à la façon dont je m’exprime« , Shay Hazan
Dans son premier album pour Batov Records, Reclusive Rituals le bassiste de jazz Shay Hazan, basé à Tel Aviv, fait prendre à son son une direction différente. En tournant ses doigts vers le gimbri (luth basse) marocain Gnawa et en orientant son esprit vers un funk instrumental ultra cool, Hazan s'est mis en tête de créer un album "afin de satisfaire le besoin intérieur de grooves simples". Et il groove.Pour sûr !
Le hip-hop lo-fi, le petit frère du jazz de la génération Z, est une référence évidente : des synthés ondulants et nostalgiques, des rythmes bancals inspirés de J Dilla et même un crépitement de vinyle sont présents sur tout l'album. Associés à des rythmes clairsemés et superposés et à une trompette à retardement, ils dégagent une atmosphère décontractée et dynamique. Différents ingrédients sont ajoutés ici et là, avec de l'afrobeat, du rock saharien et du jazz plus direct, le tout s'intégrant confortablement dans le mélange (bien qu'il y ait curieusement peu de gnawa, compte tenu de la présence distinctive du gimbri). C'est un peu dommage que cet album soit si court. Les huit titres ne font que 25 minutes au total, et lorsqu'il s'achève, on a l'impression qu'il n'est pas résolu. Ce qu'il y a ici, cependant, c'est une belle petite exploration dans un groove juteux et relaxant.
On avait adoré les Saxophonettes et les pubs nippones de Shimizu parues chez Crammed, un saxo versatile s’il en est. Aujourd’hui sort enfin Kiren l’album inédit de 1984. Et, à l'instar de la musique qu'il fera pendant le reste de sa carrière, le saxophone occupe le devant de la scène chez Kiren, et entretient un riche dialogue avec les instruments qui l'entourent. Des trilles de cor embellissent un morceau de musique de cour japonaise sur "Asate", avant que les cordes ne suivent dans leur sillage. Le rythme inébranlable est stoïque par contraste, soulignant la nature expressive du saxophone, qui atteint son apogée dans un solo passionné plus tard. Sur "Shiasate", une combinaison de coups de saxophone en queue d'aronde et de batterie propulsive est quelque peu sapée par un clairon comiquement dégonflé qui vole notre attention. L'utilisation du contraste par Shimizu révèle les forces et les faiblesses de l'instrument à vent, le faisant paraître presque humain.
Pourtant, Kiren ne serait pas aussi intriguant sans le cirque de sons que Shimizu construit autour du saxophone. Le doux marimba et les cordes pentatoniques sont victimes d'un orchestre indiscipliné sur "Ashita", par exemple. D'un synthétiseur au diapason désordonné à une rafale de piano mécanique, en passant par une fin de morceau de bois grinçante, Shimizu réunit une gamme de sons caricaturaux dans un seul morceau. Comme dans ses compositions les plus élégantes, le moins est parfois le mieux, et la façon dont les instruments traditionnels japonais sur "Momo No Hana" - y compris les pincements d'un biwa - s'enroulent subrepticement autour des extrémités de tambours de la taille d'un taiko est magnifique. Il s'épanouit finalement dans un solo euphorique que j'aimerais voir durer éternellement.
Tout l’album n'est pas à ce niveau, et certains morceaux avancent trop lentement. Les accords de guitare électrique de "Kagerofu" s'éternisent et comportent peu de changements uniques pour maintenir l'attention. Sur "Peruvian Pink", qui dure huit minutes, la combinaison de notes enjouées et d'un grognement bizarre est intéressante, mais son patch de synthétiseur chintz l'engourdit jusqu'à la transe. Sous son nom de Saxophonettes, Shimizu s'efforcera d'obtenir cette sensation d'arrêt du temps. L'agitation de Kiren ne semble pas être le bon endroit pour une telle stase. On a dit prolégomènes ?
Soient trois façons d’aborder le son, de démonter les modèles et d’essayer autre chose. La vie quoi … en ces temps de chaînes info, de quoi faire mouliner les neurones à autre chose qu’écouter le crétin Barbier annoncer, tout de go, qu’avec la guerre, Macron sera réélu sans même des élections… Fuyons ces considérations d’écharpe - “je me souviens d’une balle perdue” affirmait le trop défunt Daniel Darc.
Jean-Pierre Simard le 4/03/2022
Rodrigo Cuevas - Manual de Cortejo - Aris Musica
Shay Hazan - Reclusive Rituals - Batov Records
Yasuaki Shimizu - Kiren - Palto Flats