Usé jusqu'à la corde : Le Dernier des mocassins de Charles Plymell

Publié en 1971 par City Light Books à San Francisco, le roman de Charles Plymell, Le Dernier des mocassins a plus à voir avec un cheminement serpentin, qu’une paire de pompes éculées. Et pourtant, partant de la mort du personnage de sa sœur, Plymell nous embarque dans le Vortex de Wichita ( il en vient) pour narrer au cordeau la vie des beats, autant assoiffés d’infini que de dope et de fesse. Et, en principal éditeur de ce courant, il vous fait avancer de surprise en découverte. Nicolas Richard a encore été brillant et Crumb a offert la couverture. Explication.

On s’est levés et on est allés à l’appartement de Frank et Betty, dans le quartier de Mission (le quartier indien à la lisière des bas-fonds). En arrivant, on a vu l’autochir, la bagnole de police et les ambulanciers. Et comme toujours, comme dans l’austère réalité d’un tableau de Ernst, deux ou trois ménagères grisonnantes, macabres, joviales, en sueur dans leurs tabliers sales, qui attendaient que le spectacle commence. Je suis monté et j’ai vu Betty allongée sur le flanc. Cette ossature massive toujours violemment en action désormais immobile : cette implacable personnalité dominatrice qui immédiatement vous en imposait n’était plus. Son visage et son corps encore maculés d’ecchymoses, à la suite de vagues bagarres ébrieuses à l’indienne dans les bars. Elle passait pour une Indienne et luttait désespérément avec les Indiens pour le droit de vivre qui leur était refusé, le droit de vagabonder, le droit de se bagarrer.

Plymell a vu beaucoup de choses depuis sa naissance dans les hautes plaines du Kansas en 1935 et les premiers souvenirs du bruit du vent dans la cabine d'un camion Reo Speedwagon. Son père était un cow-boy, sa mère était autrefois pilote de voitures de cascadeurs. Il a imprimé la première édition de Zap Comix de Robert Crumb en 1968. Faisant partie de la scène branchée de Wichita dans les années 1950, il est également contemporain et ami, collaborateur ou éditeur de certains des écrivains et artistes underground les plus cool et influents des États-Unis. Il avait déjà publié deux volumes de poésie, Neon Poems et Apocalypse Rose, lorsque City Lights a publié en 1971 son roman phare, Last of The Moccasins. Ce roman saisissant brille et scintille grâce à son style beat plein de fulgurances ; il raconte sa vie à Wichita et dans les environs, ses voyages en voiture vers et depuis la côte ouest le long de la Route 66, la Benzedrine Highway et au-delà, ses folles années Hipster et la vie marginale de sa sœur aînée Betty.

Beatnick qui a fait découvrir Dylan à Ginsberg, tout en lui préférant Chuck Berry, Plymell n'a cessé de marcher et de parler comme il écrit - carrément bien. Ses écrits ont toujours fait preuve d'un engagement vibrant envers la vie, en faisant foisonner les détails qui trouent jusqu’au zen. Pour avoir condamné le National Endowment for the Arts avec des analyses pointues publiées dans le N.Y. Times, il a été mis sur liste noire et n'a jamais reçu aucun financement, subvention ou soutien financier de la part d'une agence fédérale, étatique ou universitaire aux États-Unis. Indépendant jusqu’au bout des ongles, avec sa femme Pam, il dirige sa propre maison d'édition, CV Editions, qui est un bon point de départ pour trouver plus d'informations sur ses romans, sa poésie et ses autres écrits.

Kerouac a l'air tel qu'il était : Un fils à maman républicain en bouteille qui ne pouvait pas conduire la boîte de vitesses manuelle de Neal Cassidy .” Charles Plymell

À la sortie du Pioneer Club, Big Nora a sauté dans la voiture de Bob et, en sortant du parking, a roulé sur une grosse pierre. Il a pesté, alors elle lui a collé une mandale en lui disant de la boucler. C’était à peu près aussi humiliant que la fois où la gouine de Wichita qui fumait le cigare avait voulu se battre parce qu’il avait dansé avec sa gonzesse. Big Nora a même mis Jammy au défi de régler ça dehors la fois où ils se sont disputés pour savoir qui allait conduire. Big Nora était la fille d’un perceur de coffre- fort des années 1930. Elle se considérait comme l’authentique nana gangster avec fouet et bas nylon. Tout droit tirée d’une bédé de Crumb. À l’intérieur du Pioneer Club, Sonny soufflait dans son sax. Pack Rat à la basse. Les yeux fermés dans un rêve amphétamine. Ses deux dents de devant ramenées par-dessus sa lèvre inférieure. Tommy à la batterie. Night Train et les imposantes jambes de la strip-teaseuse s’avançaient à l’horizontale comme la barre qui relie les deux grosses roues d’une locomotive.

La dernière page refermée, la claque est aussi profonde que salutaire de découvrir que ce que l’on croyait défini au milieu des années 60 par la contre-culture hippie existait déjà depuis plus de dix ans, sous un autre nom ( pré-beat ?), vécu par d’autres et pas seulement à San Francisco en hipsters de leur époque plus jazzy. Cela fait tomber le cliché du creuset culturel de Haight / Ashbury, d’autant que Plymell y emménage en 1962, bien avant d’assister à l’invasion des paumés qui vont faire s’écrouler l’édifice à la fin des 60’s.

Mais ce n’est pas la seule baffe qu’on reçoit, l’écriture en est une autre qui glisse sans à coup d’un registre à un autre pour cerner exactement le propos en cours. Nicolas Richard dans son Par instants, le sol penche bizzarement fait part des niveaux de vocabulaire employés dans le livre/somme/roman/ bilan d’une époque à chercher le sens d’un terme à un moment donné, à juste bien faire son taf de traducteur, au poil près.

« Mec, j’ai entendu dire que t’avais du PÉÉ-Y-OTL. »

Et quand je lui en ai proposé, il a fait un saut arrière, il a observé ce peyotl, qui était vert, ratatiné, et dont les pousses nouvelles émergeaient de la vieille racine.

« Mec, dis, ce truc est vivant. »

Et il avait sorti son mouchoir. Les drogues ne sont que sou venir, vestigiales comme la glande pinéale qui s’est constituée en s’entortillant sur elle-même comme le serpent-tornade se mordant la queue. Peut-être que le mécanisme qui a piégé l’esprit de l’homme est en train de disparaître aussi, comme un lointain organe. Le souvenir, cette houle de temps qui reflue ensuite dans la crypte profonde, aspirant davantage de vide pour se réaliser, se rationaliser, se mécaniser, se reconstituant pour devenir un tout éternellement atomisé dans l’esprit, se reformant encore et toujours.

Pour les Européens, un peu férus de contre-culture, que nous sommes, Le Dernier des mocassins est un jalon au même titre que Richard Farina avec « L'avenir n'est plus ce qu'il était » (« Been Down So Long It Looks Like Up to Me »); sorte de vision tangentielle entre un monde qui se rêve en se créant - et celui que Pynchon va mettre en œuvre pour dire le présent supposé d’un monde qui marcherait avec ses rêves. A proprement parler, celui que tous les politiques réactionnaires du XXIe siècle auraient bien voulu ne jamais avoir à prendre en compte/nier. Comme un glaviot baveux qui tombe sur l’œil de Zemmour, de Ciotti, de Précresse, de Macron, d’Hidalgo et de Jadot - tous en retard d’un monde, d’un rêve et d’une idée nouvelle à suivre. Un grand livre.

Jean-Pierre Simard le 13/12/2021
Charles Plymell - Le Dernier des Mocassins - éditions Sonatine 2021