L'imagerie beat de Charles Olson, avec satyres et solitaires

 

Publié dans le cadre du beau coffret « the beat generation » des éditions Derrière la salle de bains (la première édition y datant de 1999), dans une traduction de Mario Maurin, ce poème de Charles Olson me semble bien représentatif de la beauté anguleuse, acérée et hauturière de ce poète qui compte – hasards et coïncidences des lectures successives – parmi les plus appréciés du Jacques Darras de « Les îles gardent l’horizon » (2006).

Les satyres seigneuriaux et solitaires – regardez-les arriver
sur la gauche de la plage
comme un club de motos ! Et le plus beau d’eux tous,
celui qui a une femme, au volant de cette rutilante
décapotable
Nom d’un chien, avez-vous jamais vu même au musée
une telle collection de bodhisatvas, la façon
qu’ils ont de s’arrêter, chacun d’eux
comme si c’était un gouvernail
la façon qu’ils ont de siéger dessus
et de s’arrêter dessus, leur monumentale
solidité, l’île de Pâques
qu’ils font de la plage, les Hommes à Tête rouge
ce sont les Androgynes,
les Pères derrière le père, Les Grandes Moitiés

(…)

Un groupe de motards arrivant sur une plage du Massachusetts, devenant ces « Lordly and Isolate Satyrs », permet à Charles Olson d’opérer ce mouvement tournoyant par lequel il déforme d’abord la réalité, listant subtilement ce que les arrivants ne sont pas – dans des registres d’emblée inattendus -, avant de la rendre résolument autre, et de nous renvoyer en un étrange miroir ce que nous ne sommes pas, nous-mêmes.

Sous son apparence simple et curieusement imagée, jouant merveilleusement d’un échange abstrait / concret idéalisé, cette poésie de Charles Olson (qu’on peut entendre lue par lui à la conférence de poésie de Vancouver en 1963, ici), publiée pour la première fois dans The Evergreen Review en 1958, conserve toute sa redoutable puissance d’évocation, saisie d’envahisseurs et d’inconnus pourtant parfaitement significatifs, nous laissant béants et sans voix face à l’altérité qu’ils portent, que toute tentative de rattachement ne parvient qu’à balbutier et échouer.

Charles Olson

Charles Olson - Les satyres seigneuriaux et solitaires (coffret Beat Generation) aux éditions Derrière la Salle de Bains
Coup de cœur de Charybde2