Demain colonise aujourd’hui (comment ce qui nous aveugle, la littérature l’a prévu)

L’urgence oblige à relir Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. On y perçoit comment la littérature nous a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, prothèses et drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur calculé pour le pire.


« Le camé vit dans le temps de la came. Quand on le prive de drogue, l’horloge s’arrête. Tout ce qu’il peut faire c’est s’accrocher et attendre que reparte le temps sans came. Un camé en état de manque ne peut échapper au temps extérieur ni faire autre chose que d’attendre. »

(William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959)

« Le moment n’était pas encore venu ; les choses ont été accélérées par une espèce d’entité polymorphe et perverse qui, par malice et curiosité, aime assister à ce spectacle. Une entité infantile et arriérée qui s’amuse en voyant ce qui se passe. Elle m’a écrasé comme un insecte, se dit-il. Un simple insecte qui ne sait rien faire d’autre que raser la terre. Qui n’est capable ni de s’envoler ni de s’échapper. Qui ne peut que descendre pied à pied dans un gouffre immonde. »

 (Philip K. Dick Ubik, 1969)

« Les zaibatsus, les multinationales qui avaient modifié le cours de l’histoire humaine, avaient transcendé les anciennes barrières. Considérés comme des organismes, ils avaient atteint une sorte d’immortalité. On ne pouvait pas tuer un zaibatsu en assassinant un dizaine de ses dirigeants ; d’autres étaient prêts à prendre le relais grâce aux vastes banques de mémoire des entreprises. »

 (William Gibson, Neuromancien, 1984)

Dans son nouvel essai, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla relit la science-fiction cyberpunk pour comprendre comment fonctionne ce Léviathan à deux têtes (ou « Diléviathan »), l’hydre bicéphale du « Big State » et de la « Big Tech ». Son but ? Non plus faire de chacun d’entre nous seulement les bons petits soldats du numérique, mais coloniser nos imaginaires et nos psychismes, dans l’accélération des processus de démantèlement des protections juridiques et sociales dont les ruines bénéficieront à la nouvelle élite planétaire. La dystopie s’écrit ce jour avec nos vies. L’État restreint au seul contrôle policier et les méga-corporations vassalisant les sociétés constituent, dans une connexion inédite entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la fin de l’histoire du libéralisme qui conjure moins le totalitarisme qu’elle nous y aura conduit.

La techno-came de notre temps

La technologie est l’arme de destruction massive des « Lumières sombres », le programme techno-politique de la mouvance MAGA privant la multitude des gens de leur capacité à la décision, que l’IA automatise dans l’accumulation lucrative des datas. Le fascisme 3.0, manifeste dans l’appareillage génocidaire à Gaza et les ramifications réticulaires des « Epstein Files », rappellera que le futurisme hégémonique n’est rien d’autre qu’un rétro-futurisme.

On a relu aussi : Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. Et l’on y a vu comment la littérature a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, des prothèses et des drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur seulement calculé pour le pire.

William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959.. Littérature junkie

Le Festin nu n’est pas un livre, c’est un insecte mutant issu d’une galaxie inconnue. Une machine à écrire dont le métal est de chair, les touches, des dents et l’encre, du sang. Les pages du Festin nu sont comme des rapports morcelés, rédigés dans le désordre par un agent aux multiples identités, parano et schizo, perdu dans l’Interzone dont le dédale recoupe les fissures de son cerveau.

On y perd son latin, la langue gonfle sous l’action d’une pharmacie de survie, le fatras est digne de notre chaos. Grillé par les psychotropes, le cerveau s’immunise toutefois contre la propagande d’État, overdose fatale. William S. Burroughs pratique la littérature comme il l’expérimente dans sa chair : la quintessence de la came dont l’écrivain est autant pour nous le dealer que pour lui le junky. Le Festin nu fait avec les lambeaux de son temps, maccarthysme et paranoïa de la Guerre froide, haine des pédés, des arabes et des camés. Il triture aussi ceux qui dominent plus que jamais notre époque droguée à la pornographie des industries pharmaceutiques disséquée par un écrivain comme Paul B. Preciado. Pour soigner nos toxicomanies, on peut lire ou relire Le Festin nu.

On peut regarder aussi le film génial qu’en a tiré David Cronenberg en 1991. Avec une émouvante proximité, celui-ci rend compte de l’épaisseur avec laquelle William Burroughs n’a pas écrit ce livre mais en a éprouvé dans sa chair les métamorphoses, devenues depuis celles de ses lecteurs.

Philip. K. Dick, Ubik, 1969. Le mort saisit le vif, ou le chat de Schrödinger

Avec Philip K. Dick, on n’est plus tout à fait sûr de savoir ce qu’est la réalité. Une fois sorti de l’aquarium, vous découvrez en effet que ce que l’on appelle la réalité est un objet paradoxal, à plusieurs dimensions et elles mettent en défi l’assurance du principe logique de non contradiction.

Prenez Ubik, l’un des plus grands romans de Philip K. Dick canonisé depuis longtemps en chef-d’œuvre de la science-fiction. Vous aurez la surprise de voir le bocal de l’extérieur et c’est à faire peur, vraiment. Au début, on s’en amuse puis l’effroi s’insinue en nous comme une maladie. On y découvre pêle-mêle des objets de la vie quotidienne dont l’utilité élémentaire est devenue récalcitrante en étant payante, des consortiums rivalisant pour coloniser la Lune et Mars, des télépathes employés dans l’espionnage industriel et des anti-psys payés à les neutraliser, sans omettre des cadavres cryogénisés et placés en semi-vie afin qu’ils puissent encore communiquer.

Joe Chip est l’anti-psy qui, après une explosion lunaire au cours de laquelle meurt son patron, va perdre pied. Le temps alors régresse, les objets petit à petit remplacés par leur version ancienne, jusqu’en 1939. Joe perd son autre pied à se demander s’il est vivant et son boss mort ou bien si l’inverse est vrai. L’hypothèse de la semi-vie ne fera alors que grandir, avec son scénario paranoïaque (et si Joe ne survivait qu’à se nourrir de la semi-vie des autres ?) et ses délires théologiques (et si « Ubik » n’était pas que le nom d’un spray protégeant des effets de la régression, mais aussi et surtout le dieu caché de cette ténébreuse affaire ?) On connaît l’hypothèse scientifique du chat d’Erwin Schrödinger. Lire Ubik, c’est la vérifier pratiquement en étant et mort et vivant.


Substance mort du capital
Écrit en 1969, Ubik anticipe ce qui pourrait advenir en 1992. 33 ans plus tard, Philip K. Dick est plus visionnaire que jamais et ce n’est pas seulement dû à l’abus des amphétamines. Contemporain pas si lointain de William Burroughs et Gilles Deleuze, l’écrivain prévoit en Tirésias comment le capitalisme remodèle le vivant autant que l’esprit en sécrétant la schizophrénie qui le dissocie. Acteur de la contre-culture, il recycle la gnose pour démontrer que la société de consommation est la caverne moderne d’un mauvais démiurge. Prophétique, il raconte déjà ce qui arrive à notre monde, qui en effet se désagrège et fuit partout dans la marchandisation intégrale et la post-vérité.

Le capital est ce monstre ubiquitaire, partout et nulle part, intersidéral et moléculaire. Il est ce dieu parasitaire qui a colonisé le vivant jusqu’à le remplacer par son simulacre, révisable selon les circonstances. Bientôt, Philip K. Dick l’appellera « substance mort ». En attendant, la paranoïa a du bon quand elle est la drogue qui produit une écriture aussi dense, drôle et inventive, prémonitoire à susciter l’effroi puisqu’en effet, dans notre monde actuel, un capitaliste voulant coloniser Mars fait un salut nazi. Le génie de la science-fiction est celui de la contre-intuition. Philip K. Dick est dans le genre le maître du haut-château, héroïque à prendre de la hauteur pour voir aussi loin qu’il faut. Théoricien du capitalisme, Marx citait déjà les Évangiles pour qualifier ce que cette économie fait au travail : « Le mort saisit le vif ». Les années 2000 progressent à reculons et 1939 est devant nous.

William Gibson, Neuromancien, 1984 .Cyberfascisme

Le futur est déjà là, il n’est simplement pas réparti équitablement. La citation est de William Gibson, l’auteur d’un premier roman, Neuromancien, qui a frayé la voie nouvelle du cyberpunk. C’était en 1984, l’année du roman de George Orwell. Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences, disait Chris. Marker, grand amateur de science-fiction. Le futur pourrait avoir commencé à ce moment-là quand la futurologie est l’anticipation de l’instant d’après.

Lecteur de William Burroughs et de Philip K. Dick, William Gibson réduit les schémas classiques du roman noir, l’antihéros solitaire et le dédale des foules solitaires de la modernité urbaine, en poudre de silicium qu’il souffle dans les microprocesseurs du cyberespace, préfiguration visionnaire d’Internet. L’écriture taille sa route par courts-circuits et failles synaptiques, fidèle aux disjonctions mentales de Case, un pirate informatique puni par son employeur qui lui injecte une neurotoxine l’empêchant de surfer dans la « Matrice » qui a inspiré la saga des Wachowski. Nanotechnologies et drogues de synthèse, implants et prothèses y connectent les cerveaux dans une jungle réticulaire où les méga-corporations, ces multinationales que William Gibson renomme zaibatsus à l’instar des conglomérats japonais, sont elles-mêmes sous contrôle de deux IA jumelles cherchant à fusionner.

Rétrofuturisme
Dans cet univers où le simulacre règne, la came la plus stratégique et recherchée est l’information, la donnée sans plus aucun rapport à la vérité. La colonisation moléculaire des systèmes nerveux par leurs extensions prothétiques décrit ce qui nous innerve et irrite notre actualité. Les « Lumières sombres » théorisant l’hégémonie actuelle du trumpisme misent en effet sur le modèle autocratique chinois et l’accélérationnisme technologique pour détruire le droit en réduisant l’État à sa seule fonction policière. À l’ère technopolitique, le fascisme revient pour se faire cyber. Le futurisme révèle alors un rétrofuturisme, soit l’automatisation de la décision en réinvention du totalitarisme.

La nécromancie dit la pratique divinatoire par l’évocation des morts. La « neuromancie » en est la parodie électronique. Le futur intoxiquant le présent pour en faire un junkie du temps fait le décervelage des algorithmes qui pensent et décident à notre place. Et font de nous cette masse amorphe et zombique, sidérée par la narcose des écrans. La réalité augmentée est le privilège exorbitant d’une élite rêvant de Mars. Les autres devront descendre dans les mines de cobalt.

Des nouvelles du front  
14 février 2026