Hé beau masque ! Suzanne Doppelt joue l'écho
17 animaux picturaux en quête d’autres auteurs et d’autres sens : l’exceptionnelle chambre silencieuse d’échos imaginée par Suzanne Doppelt.
ni des comiques ni des tragiques ni des satiriques ils sont sans air et sans marque avec masque national ou pas, des têtes privées d’expression en papier mâché ou en carton-pâte des larves éteintes mais chacune contient le fantôme le corps opaque et le reste flottant, vus de face ils sont un petit groupe qui partage le même lieu géométrique. S’il s’ouvre blanc comme un linge ou noir comme le loup le visage en laisse voir un second son double aussi fixe les yeux vides et la bouche cousue, un troisième pareil à d’autres, c’est le magasin du visage, on vous en donne un et vous en choisissez un nouveau mixte et historique
il vero ritratto le vrai portrait, celui d’un rhinocéros grandeur nature amené à Venise en 1751, un rectangle vertical de 62 centimètres par 50 qui contient le fantôme en entier après son déplacement du Bengale à Rotterdam, Clara ce drôle d’oiseau javanais un animal géologique peint avec grand art et occupant l’espace d’une manière parfois d’une autre. Exposée comme jamais ultra visible elle disparaît pourtant dans les plis et les replis de sa masse, c’est un petit théâtre de marionnettes où chacun hébété regarde de travers, tout s’échange sur la ligne d’animalité de la grenouille à l’homme elle porte le masque fait d’après son visage découpe une forme d’une manière parfois différemment, occupée pour l’heure elle est aussi fixe qu’une statue tombée de la lune apportée par la mer ou trouvée dans un buisson, elle ne se voit pas plus qu’un oiseau de nuit à tous leur tache aveugle et médusée. Ils ne voient rien alors que personne ne se montre autant en mode camouflage ou non et font de cette absence le point culminant, ils cherchent les images mais en rencontrent d’autres elle ou sa copie, des variétés de noir de velours d’Espagne ou de fumée, quand elle sera partie ils sauront encore moins qui ils sont
elle ou sa copie personne ne vient au monde sans dans l’ombre un faux double un somnambule, Pline la prend pour l’antilope et Dürer pour un reptile ou alors un crustacé, Longhi la peint d’après nature son vrai portrait en pied et de profil ou celui d’une autre car deux fois au moins il faut répéter ce qui le mérite. La vérité est qu’elle se tient là tout entière tête jambes et le reste mais il se trouve qu’elle est invisible et pourtant le meilleur regard reste à mi-pente pas en plein soleil et pas à la chandelle, c’est ennuyeux mais c’est ainsi huit personnes bien disposées sans air et sans marque sont en plein carnaval
au-dessus la fête bat son plein des attractions et des distractions des vertiges et des éblouissements la tête tourne l’œil tourne, on ne peut rien leur cacher sauf en contrebas ce faux double un somnambule soustrait au temps et au milieu ni proche ni lointain, si aérien un frôle d’oiseau javanais venu pour amuser la galerie. La vache voit les étoiles et les égale à zéro, elle voit à peine le jour encore moins les parures et les garnitures, pour qui se prend-elle à regarder ailleurs bien cadrée dans une belle scène de genre, l’âme d’un ancêtre la reine des forêts ou un vrai rhinocéros
cara Clara dear Sudan deux statues sonores en noir et blanc et entre vous un fil non visible, vous n’allez plus doublés de vos oiseaux perchés un mainate un héron regarder l’eau la nuit traîner presque à l’arrêt dans le paysage vous prenez la pose pour mieux adhérer aux choses. Et au temps tout est comme on l’a laissé non pas une vue de l’esprit plutôt une photographie, une cabane élargie plus une petite société en habits d’apparat qui s’amuse à changer d’allure histoire de donner le change, au premier rang un jeune homme avec perruque et chapeau un pipeau entre les dents en vue d’enchanter l’animal qui voit peu mais entend bien
Que ce soit avec « Le détail » (1992), « Le sujet dans le tableau » (1997) ou « On n’y voit rien » (2000), Daniel Arasse (1944-2003) nous incitait puissamment à regarder la peinture de près, à séparer le visible de l’invisible, le solide et le spéculatif, mais aussi à aimer la rêverie et la résonance personnelles, sans nous laisser perdre par les injonctions sur ce qu’il faut y voir. Suzanne Doppelt, avec ce « Un beau masque prend l’air », publié chez P.O.L. en 2024, a appliqué sa poésie analytique si particulière – et si enthousiasmante – à 17 tableaux de maîtres, petits ou grands si l’on veut, dans lesquels une présence animale, discrète ou pleinement assumée, parcourt la folle gamme des inquiétudes et des arrière-mondes ainsi rendus possibles.
Pietro Longhi, Victor Hugo, Hokusaï, les peintres rupestres anonymes de la grotte du Pech Merle, Camille Corot, Albrecht Dürer, Hans Holbein le Jeune, Le Caravage, Samuel van Hoogstraten, Hans Baldung Grien, Georges de La Tour, Lucas Cranach l’Ancien, Jean Siméon Chardin, Pieter Brueghel l’Ancien, Piero di Cosimo, Francisco de Goya et Le Tintoret, (et bien d’autres, de fait, dans les plis et replis de la démonstration poétique) prêtent ainsi leur matière au jeu de correspondances qui les distingue et les englobe, avec cette acuité rêveuse si caractéristique de l’autrice chimiste et alchimiste de « Rien à cette magie » (2018), ouvrage par lequel j’avais découvert ces univers de merveilles, poursuivis avec « Vak Spectra » (2017) et « Meta donna » (2020), dont l’araignée, tarentule ou non, rôde de plus d’une manière dans cet ouvrage-ci. Les 17 toiles figurent en fin de volume sous forme de vignette en noir et blanc, je n’en ai reproduit que trois sur cette note de blog : « Le Rhinocéros » (1751) de Pietro Longhi, « Vianden à travers une toile d’araignée » (1871) de Victor Hugo et « Les Ambassadeurs » (1533) de Hans Holbein le Jeune.
un trou d’air ou de lumière il en suffit d’un pour commencer à peindre et voir une partie réduite du monde, un tas mal entassé un cadre confus et provisoire sans bords ni bâti qui travaille continûment donne sur le grand jour le 13 août 1871 vers le Luxembourg, un modèle devenu si complexe quand la forme se change en une autre. C’est le souvenir d’une fenêtre plus large que haute percée au centre d’un mur doublée de sa vitre vert mousse riche en fougère ou duplex une feuille d’air solidifiée détachée d’un livre de voyage laissant maintenant passer les odeurs les voleurs et les sons, risquée pour les somnambules et les chats prisée des araignées
un seul fil remué la fait sortir et sa nature est telle qu’elle se cache dans un angle sa toile définie mais sur la feuille colorée et grattée avec art elle s’expose au beau milieu à contre-jour silencieuse elle fait le guet une une vraie besogne d’un 13, il y a là une araignée commune elle pourrait être n’importe où excepté aux pôles, elle n’entend rien ne sent pas sauf les vibratos de son réseau, elle a huit yeux mais ne voit presque rien. Près du seuil elle mémorise les choses à demi pensées des histoires à dormir debout celle notamment d’un homme venu là et qui lui donne vie au fond d’un rectangle invariable
le 13 août 1871 Hugo dessine en couleur dans son livre de voyage « une grande toile d’araignée à travers laquelle on aperçoit la ruine de Vianden comme un spectre », une silhouette vague tout juste un schéma des taches d’ombre et ce calme inquiétant, c’est un fantôme d’image figurant l’endroit vide de matière un non-lieu après sa double échappée. Une toile sans fond qui fait un très bon poste d’observation, il y voit le monde et ses histoires sa ville en émoi un mouvement continu un paysage délavé dans ce souvenir de fenêtre qui en contient une autre et encore une son motif extérieur
l’araignée n’apprend pas cet art elle le possède par droit de nature dit Sénèque et la tisse selon, en tube en cloche en zigzag en étoile ou croissant de lune tôt le matin elle flotte entre les herbes, un fil lui sert de pont aérien mais là elle est bel et bien fixée devant un trou d’air et de lumière un peu usée pourtant un étonnant spectre graphique autant que la scène autour, y bougent lentement les ondes et le silence. Celui de la nuit des forêts des temples celui de la peinture la montrant au centre de son réseau noire charnue et commune, elle pourrait être n’importe où excepté aux pôles à Paris où on s’insurge à Rome qui devient capitale
le 13 août 1871 Hugo dessine en couleur il a tiré des fils un seul fait venir l’araignée ou alors un paysage lunaire, trois siècles plus tôt Dürer faisait pareil dans un cadre en bois plus une vitre aux carrés il invente une fenêtre il veut reproduire ce qu’il a sous les yeux, la vue n’est qu’une affaire de réglage et la géométrie est la vraie science des aveugles, l’araignée en a huit mais ne voit que les variations. Un bel ouvrage celui d’un homme en voyage forcé et d’un petit animal tranquille qui a finement tracé les plans d’une ville Paris Bruxelles ou Vianden, un témoin hors pair il ne meurt pas il change juste de peau
quand d’espèce tarentule elle s’associe avec un homme lui infusant son venin mélancolique alors il marche et il danse à sa façon plusieurs jours d’affilée, les pieds usés une fureur un beau déraillement général pour se figurer comment les choses absentes imposent leur présence et comment une forme en une autre s’en va, une vraie besogne d’un 13 qui fait courir le monde et le met de travers une expérience unique – l’araignée l’a fait araignée – donnant le ton et la manière
Dans son entretien avec Emmanuèle Jawad au moment de la parution de l’ouvrage (dans Diacritik, à lire ici), Suzanne Doppelt explique la constitution de ce corpus pictural, et y cite Jean-Christophe Bailly, parlant de l’animal qui en constitue le motif, le fil conducteur et le prétexte : « C’est depuis ce silence insensé qu’il nous regarde ». Silence et cécité (la fameuse fable indienne des aveugles est ici détournée subtilement à propos de la troisième toile, celle d’Hokusaï) : dissection patiente et orientée de l’invisible qui est pourtant bien là, comme de l’inaudible qui murmure pour créer son vital système d’échos. L’autrice, on a pu l’apprécier dans les trois ouvrages déjà cités, excelle à extraire du sens des kaléidoscopes et des anamorphoses que proposent toujours comme incidemment la culture populaire et la culture savante. Tiphaine Samoyault, dans son bel article du Monde des Livres (à lire ici) insiste sur une phrase de « Un beau masque prend l’air » : « La vue n’est qu’une affaire de réglage ». Variant les focales et les contre-focales (par instants fugaces, on songerait au traitement malicieux opéré par Christian Prigent sur « Les lavandières » de Goya dans son « Les enfances Chino » de 2013), Suzanne Doppelt laisse souvent planer le doute (voit-on ce que l’on croit voir ? écrit-on ce que l’on croit écrire ?) mais résout à la vitesse de la pensée les équations même qu’elle pose, usant de son art de l’ellipse, du sous-entendu et de l’association d’idées, évitant de ressasser les évidences culturelles pour mieux porter le fer là où il est nécessaire, dans la résonance et dans l’insoupçonné. Et c’est ainsi que cette prose poétique d’exception nous enchante et nous stimule une fois de plus.
la table est mise une table à niveau bien garnie, ça aurait pu être une cruche antique des fruits gâtés du pain séché mais sur un tapis d’Anatolie c’est astronomie et chronométrie vers le haut, de quoi s’intéresser au ciel penser ses qualités le temps qu’il fait et celui qui court, en bas littérature et musique de quoi mesurer la terre au besoin la monnayer avec L’arithmétique des marchands ou un bon livre de cantiques un luth à 10 cordes moins une, l’étui dans l’ombre retourné comme un gant plus 4 flûtes à bec pour reproduire l’harmonie des sphères soit pousser la chansonnette
devant un rideau vert champs – les verts ne sont pas toujours de l’herbe – digne d’un riche théâtre, le mouvement des ombres le vol des simulacres, une drôle de machination qu’il faudra démêler, l’affaire de Jean de Dinteville âge 29 ambassadeur de François Ier, fan de peinture la pelisse doublée d’hermine le bonnet orné ou celle de Georges de Sève âge 25 diplomate lui aussi, évêque de Lavaur la robe ecclésiastique le bonnet carré peints grandeur nature par Ioannes Holbein le Jeune autour de l’année 1533, ils posent calmes et inexpressifs même air même stature baignés d’un jour égal
des voisins de table des faux doubles rattachés à jamais capables ou pas de tomber d’accord sur une chose, elle flotte à leurs pieds une punaise lumineuse une soucoupe volante un os de seiche rongé par un rat omnivore qui aime autant les livres devient savant jusqu’aux dents deux longues dents permanentes, le solide goût du savoir Rat, tu soupes et tu déjeunes. Avec des romans refroidis, Des vers morts, et des quatrains jeunes, plus les fils électriques, il a même le don des présages, Holbein le Jeune meurt de la peste ou selon d’une simple infection
un coquelicot peut être bleu la nuit les chats sont gris les rats sont parfois des souris et un objet louche une tête de mort, il suffit de s’éloigner et de changer d’axe un regard oblique le convertit alors la scène se défait, disparus les modèles de choc introuvables les produits maison, fermé pour inventaire le magasin des savoirs, ne reste que le mouvement de l’œil pris entre deux scènes ou entre deux eaux un mouvement unique qui les vide puis les remplit à tour de rôle leur redonne des proportions, un beau manège une fieffée ruse elle redresse les torts perd la raison
la mort en ce jardin plutôt dans cette pièce cossue où deux dignitaires posent sages comme des images – à leurs pieds un fantôme optique défie les lois de la pesanteur, le haut côtoie le bas et derrière le rideau vert les souris deviennent des rats pressés d’en savoir plus, l’art commence sans doute avec l’animal même la vue nasse en noir et blanc mais le don des présages, les rats quittent le navire avant le naufrage et le décor avant qu’il ne passe laissant voir par un jeu expert un jeu de dupes un autre temps, chaque fois la fin du monde
ou le début du suivant rien n’est jamais arrêté, des passages les tremblements d’air des brusqueries, Holbein le Jeune grand maître en magie dynamique ange gardien à ses heures avertit : qui a deux credo perd le repos et celui qui mesure la terre l’atmosphère la bonne chère est malvenu, il dispose des crânes un peu partout la broche dédoublée de l’ambassadeur Dinteville et cette punaise lumineuse une forme longue retenue et suspendue très savamment dépravée, un regard de côté la démasque
Hugues Charybde, le 25/05/2026
Suzanne Doppelt - Un beau masque prend l’air - éditions P.O.L.
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