Le Chiapas en version zapatiste - et en photo-poche avec Mat Jacob

90 photographies commentées pour illuminer vingt ans de révolution zapatiste au Chiapas. Un Photo Poche d’une puissante intelligence et d’une étonnante grâce efficace que l’on doit au regard de Mat Jacob.

Tout commença en apparence avec le soulèvement du 1er janvier 1994, même si un processus long et complexe avait été nécessaire pour qu’un modeste foyer de guérilla, fondé en novembre 1983, dans la forêt tropicale du Chiapas, par six militants d’inspiration guévariste, se transforme en une organisation armée des communautés indiennes. Profitant du relâchement festif de la nuit de la Saint-Sylvestre, l’EZLN, Ejército Zapatiste de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale), occupait sept villes du Chiapas, dont San Cristóbal de las Casas, sa capitale historique, et rendait publique la Ière déclaration de la gorêt lacandone, une déclaration du guerre formelle à l’armée mexicaine et un appel à destituer Carlos Salinas de Gortari, le président de la République issu du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui gouvernait le pays sans interruption depuis 1929. La surprise – la sidération même – était totale.
Pour Salinas de Gortari, cette date devait marquer l’apogée de son projet de transformation néolibérale, avec l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, qui signait l’intégration de ce dernier dans le club des pays développés. Le Mexique devait commencer l’année arrimé à la modernité du Nord. Las ! Le Mexique d’en bas vint ruiner les réjouissances et rappeler la réalité d’un tout autre pays. Un Mexique profond, ancré au sud dans la tradition des luttes armées latino-américaines ; un Mexique indien qui, ce jour-là, lança un cinglant « Ya Basta ! » à cinq siècles d’oppression coloniale et de racisme toujours bien vivant. Ce jour-là, les oubliés, les plus petits, les invisibles avaient décidé de se couvrir le visage, d’un passe-montagne ou d’un paliacate, pour qu’enfin on les voie et pour récupérer leur dignité. Puis, au cours des années suivantes, le cri du 1er janvier allait se charger d’une autre signification encore : au moment où semblait triompher la pensée unique néolibérale, dont le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher était comme l’emblème, le geste audacieux des rebelles mayas est venu briser l’arrogante proclamation de la fin de l’Histoire qui faisait alors recette. En montrant qu’il était possible de rompre la chape de plomb du fatalisme et de la résignation, il a amorcé pour beaucoup, au Mexique et au-delà, un processus permettant de redonner force à l’espérance.

Au fil des années, depuis sa création en 1982, la collection Photo Poche (chez Actes Sud depuis 2004)  est devenue mythique, sans jamais perdre de vue sa double vocation, pointue et accessible, élitiste de masse en somme. Quoi de plus logique, donc, que de voir le travail photographique de terrain de Mat Jacob y trouver comme sa place naturelle, en 2015, dans la partie Photo Poche Histoire, qui regroupe depuis 1999 les images les plus directement en prise avec l’actualité du présent, du passé ou même, parfois, de l’avenir.

Documenter la révolution zapatiste au Chiapas mexicain, à hauteur de portraits individuels et collectifs comme de situations, apaisées ou explosives, mais toujours résolues et combatives : c’est ce que nous proposent en beauté – on serait tenté de dire en grâce efficace, mais plutôt celle de Jérôme Leroy que celle de Saint Augustin – les 90 photographies assemblées ici, fruit d’une observation minutieuse et empathique de plus de vingt ans, couronnées notamment par un prix World Press Photo en 2002. Elles sont précieusement éclairées par une lumineuse introduction et de fort justes textes d’accompagnement thématique de Jérôme Baschet (spécialiste s’il en est du sujet direct – « La révolution zapatiste », 2002 & 2019 – mais aussi des utopies réalistes contemporaines – « Basculements », 2021, on vous parlera aussi prochainement sur ce blog de son « Mondes postcapitalistes », collectif, paru en février 2026), par une postface de Christopher Yggdre, et par un conte du sous-commandant Marcos surgissant à point nommé pour nous rappeler la puissance de la forêt lacandone.

Les zapatistes ont également créé leur propre système de santé (avec des « promoteurs de santé » dans chaque communauté, des dispensaires au niveau des communes et une clinique centrale dans chaque caracol), ainsi que leur propre système éducatif. Ils ont édifié des centaines d’écoles primaires et secondaires, en ont élaboré les programmes et conçu l’organisation, ont formé les jeunes qui y enseignent sans percevoir de salaire, mais en comptant sur l’engagement de la communauté de couvrir leurs nécessités matérielles ou de les aider à travailler leur parcelle, pour ceux qui en disposent. Excluant toute intervention de l’État mexicain, l’éducation fait l’objet d’une mobilisation collective considérable, peut-être la plus intense de toutes celles qu’implique la construction de l’autonomie. Dans ces écoles, apprendre fait sens, parce que l’éducation s’enracine dans l’expérience concrète des communautés comme dans le souci partagé de la lutte pour la transformation sociale.
Mais l’autonomie ne peut se construire sans une base matérielle solide. Celle-ci est notamment constituée par les dizaines de milliers d’hectares de terre qui, alors aux mains des grands et moyens propriétaires, ont pu être récupérées à la faveur du soulèvement de 1994. L’essentiel de ces terres est exploité de manière collective afin de soutenir les projets et les dépenses liés à l’établissement de l’autonomie. De façon plus générale, en matière de production, l’autonomie vise à fortifier une agriculture paysanne fondée sur l’usage de terres communales et ejidales (deux formes proches de propriété sociale), et alliant cultures traditionnelles d’auto-subsistance (maïs, haricots, courgettes) et culture commerciale du café sur de petites parcelles familiales. Défendre un tel modèle est une lutte ardue, d’autant qu’il est en passe d’être entièrement détruit, dans le reste du Mexique, par les réformes néolibérales qui transforment la propriété sociale de la terre en propriété privée, par les programmes cherchant à développer une agriculture commerciale reposant sur la monoculture, par la diffusion des modèles de la consommation moderne, ainsi que par la multiplication des grands projets d’infrastructure et de tourisme qui tendent à spolier les peuples indiens de leurs terres. C’est à tout cela que les zapatistes s’opposent, dans leurs territoires et ailleurs, pour préserver et revivifier le mode de vie qui est le leur et qui, sans nullement s’enfermer dans une tradition supposément immuable, entend rester ancré dans un rapport privilégié à la terre, au territoire et à la communauté.
« Ils ont peur que nous découvrions que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes », a lancé Eloisa, l’une des maestras de l’Escuelita. Invitant à conclure à la nuisible inutilité de tous les experts de la chose publique, une telle sentence est aussi un parfait résumé de ce qu’est l’autonomie selon les zapatistes : une démocratie d’auto-gouvernement qui rompt avec la forme État. Ce refus d’être gouverné par d’autres, et au nom de normes imposées, conduit à développer un art de se gouverner soi-même, à partir des formes de vie localement assumées, par la fédération et la coordination des entités communautaires et communales, et avec pour souci essentiel d’empêcher la reproduction d’une séparation entre gouvernants et gouvernés.
Ce faisant, les zapatistes font la démonstration qu’il est possible de commencer à bâtir dès maintenant un autre monde, fondé sur le respect de la singularité des territoires et de la multiplicité des modes de vie, et s’écartant des normes de la société de la marchandise, de l’individualisme compétitif et du productivisme compulsif qui détruit la planète. Ils montrent que la construction du commun et de la vie bonne pour tous et toutes ne passe pas nécessairement par le modèle de l’État.
Malgré d’extrêmes difficultés, les hommes et les femmes zapatistes ont fait le choix de la liberté. Ils élaborent eux-mêmes leur manière de se gouverner. Ils défendent et fortifient les formes de vie qu’ils ressentent comme leurs. Ils décident effectivement de leurs propres vies. C’est cet air de liberté – et de dignité – que l’on respire en terres zapatistes. Et c’est ce par quoi cette expérience, aussi fragile et singulière soit-elle, nous touche et nous regarde.

Hugues Charybde, le 22/04/2026
Mat Jacob - Chiapas, l’insurrection zapatiste au Mexique - Actes Sud/ Photo poche

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