Wichita Lineman, le classique country à plusieurs vies

Après avoir s’être longuement époumoné de rage sur les Red Hot, retrouver Nick Cave chanter sur Honora, premier album de Flea des mêmes Red Hot Chili Peppers a de quoi surprendre. Sauf que, refaisant le génial coup de Costello pour Shipbuilding avec Chet Baker et Robert Wyatt, on y trouve avec leur version du Wichita Lineman de Jimmy Webb et Glen Campbell, le tube millésimé de ce printemps qui voit le Rassemblement des Niais monter en farce. Au procès Marine, au procès… 

En 1968,  Glen Campbell chanteur country et émérite guitariste du Wrecking Crew de Phil Spector demande à Jimmy Webb une chanson évoquant un lieu, pour faire suite à sa série dont le précédent titre était By the Time I Get to Phoenix ( au passage écoutez la sublime version d’Isaac Hayes) et celui-ci lui envoie rapidement une démo avec des paroles incomplètes et une absence notable de pont ; en disant que, si on lui laisse le temps, il va l’améliorer. Mais Campbell embarque ses acolytes en studio et ils en sortent une version hantée à laquelle viennent s’adjoindre des cordes ; dont Bob Dylan dira “c’est juste la meilleure chanson jamais écrite “

Et maintenant, un peu de cuisine: Webb a trouvé l'inspiration pour les paroles alors qu'il traversait en voiture les hautes plaines du Panhandle de l'Oklahoma, passant devant une longue rangée de poteaux téléphoniques, sur l'un desquels était perché un monteur de lignes parlant dans son combiné. Webb s’est imaginé au sommet de ce poteau, le téléphone à la main, en imaginant le monteur de lignes en train de parler à sa petite amie. Bien que les racines réelles se trouvent ailleurs, Webb a situé sa chanson à Wichita, au Kansas. La bassiste Carol Kaye, a contribué à l'intro descendante de six notes. Un deuxième motif de basse de six notes improvisé par Kaye a été repris pour les cordes par De Lory et utilisé comme transition entre les deux couplets rimés de chaque strophe. Et De Lory a imaginé quelques trucs, comme faire sonner les cordes comme des harpes éoliennes et utiliser un motif de code morse à la flûte pour évoquer le bruit de la ligne téléphonique. Enfin, Jimmy Webb a finalisé le tire en ajoutant les notes électroniques évocatrices et réverbérantes ainsi que les accords ouverts que l'on entend respectivement dans l'intro et le fondu de la piste finale, joués sur son orgue électrique Gulbransen. Au final, on a le premier titre de country existentiel dont le son ne revient jamais à la tonique – ni dans les couplets, ni dans le fondu. Ce magnifique arrangement musical amène de manière subliminale ce que les paroles suggèrent poétiquement : le compagnon solitaire qui reste suspendu au sommet de ce poteau téléphonique face à ce paysage de prairie désolé, aspirant à rentrer chez lui. Fin du ban.

Et, juste pour rigoler, une petite énumération des repreneurs du tire : côté variété ( MOR) Tom Jones, Johnny Mathis, Robert Goulet, Andy Williams, Bobby Goldsboro et Engelbert Humperdinck, côté reggae : Dennis Brown. En plus sérieux, on note une version instru de José Feliciano ainsi que nombre covers millésimées : Ray Charles, the Dells, Billy Joel, Freedy Johnston, O.C. Smith, Willie Hutch, the Meters, Fatback Band, These Animal Men, Maria McKee, Reg Presley of the Troggs, Shawn Lee, Smokey Robinson and the Miracles, James Taylor, R.E.M., The Clouds, Earl Van Dyke, Zucchero Fornaciari, King Harvest, Johnny Cash, Dwight Yoakam, Tony Joe White, Stoney LaRue, B.E.F. , George Benson, Urge Overkill, Black Pumas. A noter aussi, pour le côté barré, une version de 43 minutes du Dick Slessig Combo. Il existe aussi des versions en allemand et en finnois. Et si vous voulez vraiment tout savoir, Dylan Jones a écrit en 2019, chez Faber & Faber : The Wichita Lineman: Searching in the Sun for the World's Greatest Unfinished Song.

Qu’est-ce qui nous intéresse dans la version de Flea, cet exilé australien qui jouait du jazz dans son enfance, et de la trompette en particulier, se demandant que faire ado, à moins de devenir musicien de jazz ? Pour comprendre l’envergure du personnage, il faut absolument regarder le docu sur Netflix qui retrace les premiers pas très très envapés des Red Hot : The Rise of the Red Hot Chili Peppers: Our Brother, Hillel . Honora , l’album dédié à sa belle-mère iranienne s’offre comme un télescopage réussi de bop, d’avant-garde, d’électronique et de chansons revues et superbement corrigées par des compagnons de route comme Jeff Parker de Tortoise et sa bande de potes de chez International Anthem ( le label à surveiller à chaque parution), Thom Yorke de Radiohead et de son projet Atoms for Peace ou encore ceux de Damon Albarn et Tony Allen (Rocket Juice & The Moon). On y trouve aussi Warren Ellis et Nick Cave, ce dernier sur Wichita Lineman, enfin débarrassé de ses cordes et ré-arrangé pour un somptueux solo de flumpet ( hybride de trompette et de bugle) qui transfigure le standart pour lui redonner une nouvelle jouvence. Le petit jourdain bordello est attendu à la caisse par ses parents… 

Jean-Pierre Simard, le 1/04/2026
Flea - Honora - Nonesuch