Mal tenues ou oubliées, les “Promesses orphelines” de Gilles Marchand

D’une boule à neige et d’un aérotrain, extraire toutes les Trente Glorieuses et une histoire d’amour paisible et fou. Un nouveau grand roman de Gilles Marchand.

Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Succès professionnel ? Succès amoureux ? Succès familial ? Amical ? Social ? Moral ?
J’ai longtemps cru que c’était une espèce de combinaison de tout cela. Une belle vie professionnelle et une famille aimante et souriante. Des pâtes dans l’assiette et un enfant dans le landau.
À l’adolescence, je me suis dit qu’une vie réussie était une vie qui changeait le monde ou, du moins qui participait au progrès. C’était au siècle dernier, c’était après les guerres mondiales. Dans ces années où on priait le ciel pour que ça reste de l’histoire ancienne et où on lisait les journaux pour vérifier si la guerre froide n’avait pas pris quelques degrés. Depuis, on a lancé des trains toujours plus rapides à travers les plaines, creusé un tunnel sous la Manche, construit des tours vertigineuses, permis aux hommes et aux femmes de tous les pays de se connecter en même temps sur les mêmes réseaux, on a envoyé des Concorde et des fusées dans le ciel. Et surtout, je dis surtout parce que je ne supporterais pas que l’on s’habitue à cet événement : on a marché sur la Lune.
C’est que ça nous a apporté du rêve, cette histoire de conquête spatiale. C’était quand même mieux que de s’envoyer des missiles à la gueule. On rêvait grand, on rêvait loin, on rêvait ambitieux, aérien, rapide. On avait de l’amplitude dans les idées et de l’essence dans les moteurs. On ne manquait de rien, niveau fantasmes. Et ceux qui abandonnaient leurs rêves les laissaient pour les autres.
Il y avait Gandhi, il y avait Martin Luther King… Il y avait aussi Youri Gagarine et Neil Armstrong. À l’époque, on parlait uniquement des hommes, mais ça m’allait bien dans la mesure où je m’apprêtais à en devenir un.
Ça m’allait bien, mais je sentais que je n’avais pas les épaules. Je n’avais pas de prédispositions pour changer le monde. Je n’étais pas doué en maths, ni en physique, encore moins en chimie ou en biologie. Je n’étais pas non plus habile de mes mains : lorsque je coloriais, je débordais, lorsque je voulais coller un objet à un autre, c’était mes doigts qui se retrouvaient englués ; mes parents ont rapidement compris qu’il était plus sage d’exclure scies, sécateurs et autres objets tranchants de mes loisirs. Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus déterminant si l’on a l’ambition de changer le monde, je n’avais pas une âme de chef.
Alors, je n’étais pas exigeant, et je me disais que je me serais bien contenté d’un rêve d’occasion, un que j’aurais trouvé sur le trottoir quand j’étais gamin. Je l’aurais retapé, un peu lustré, et j’en aurais fait un beau projet de vie. Alors que les Trente gloriaient, j’étais enfermé dans une petite maison isolée au centre de la France. Il n’y avait même pas de trottoir devant chez moi. De l’herbe, ça oui, il y en avait. Des mauvaises, pour la plupart. Et un peu de gravier. Personne n’irait abandonner un rêve sur le bas-côté d’une départementale. À la limite, un automobiliste ingénieur en trop-plein de projets. Mais qu’est-ce qu’il serait venu faire ici ? Il n’y avait rien à ingénier là où j’habitais.

Depuis « Une bouche sans personne » (2016), Gilles Marchand nous surprend à chacun de ses nouveaux romans par sa capacité presque unique à saisir les complexités et les intrications d’une époque, dans ce qu’elle provoque au plus intime des êtres, à travers une poignée de personnages et quelques emblèmes inattendus, sujets et objets dont la fausse simplicité explose peu à peu sous nos yeux par la magie de sa langue et de son inventivité narrative, pratiquées avec une profondeur réelle et sans emphase. À un poème et une cicatrice dont sourdent la dureté apparente de la ville contemporaine et l’ombre si longtemps portée de la deuxième guerre mondiale succèderont ainsi une bizarrerie physique incompréhensible par la médecine et un fil d’équilibriste pas uniquement métaphorique, qui porteront toute la place ambiguë du handicap et de la différence dans la société (« Un funambule sur le sable », 2017), un juke-box hors d’âge et un comptoir à bière, pour forcer la place due aux humiliés et offensés de toute nature, fût-ce en forme de Fort Alamo (« Requiem pour une apache », 2020), et enfin une main amputée et une légende du no man’s land pour raconter une autre première guerre mondiale, conquérante improbable et amoureuse des cœurs et des esprits (« Le soldat désaccordé », 2022).

Avec « Les promesses orphelines », publié en août 2025, toujours chez Aux Forges de Vulcain, place à une boule à neige et à un aérotrain, pour saisir, d’une immense poésie à rebours, les Trente Glorieuses, et bien d’autres choses dont elles sont aussi, peu ou prou, le nom.

Nous nous sommes rencontrés dans une boule à neige. Une boule à neige avec un couple de danseurs à l’intérieur.
Elle était derrière les flocons, derrière les danseurs. Elle m’a dit faut secouer, très fort. Elle a fait le geste, comme ça, au cas où je n’aurais pas compris.
Je n’ai pas osé secouer, je n’ai pas osé toucher. C’était comme si la boule était sacrée. Ou que j’avais peur qu’elle disparaisse.
Je n’ai pas bougé, j’ai attendu et elle est partie entre les flocons. J’ai plissé les yeux pour la regarder s’éloigner. Alors j’ai demandé combien coûtait la boule et je l’ai achetée. À n’importe quel prix, je l’aurais prise. Ce n’était rien que des francs, en ce temps-là les boules à neige se payaient en francs. J’ai ouvert mon porte-monnaie, j’en ai sorti deux pièces. Tant pis pour le tour de manège, tant pis pour la limonade.
Je suis ressorti à toute allure de la cahute. Rien à droite, rien à gauche. À part l’odeur des gaufres. Et puis celle des saucisses. Et les notes d’un accordéon qui se frayaient un chemin dans la poussière. C’est que ça tapait du pied, c’est que ça dansait, ça tournait sur soi-même, une valse en guinguette. La fête foraine battait son plein. Je suis allé devant la scène où un nouvel orchestre se préparait.
Elle n’y était pas.
Elle avait disparu.
En ce jour d’été 1954, du haut de mes huit ans, j’ai ressenti ce drôle de sentiment contradictoire : je savais que je ne serais plus jamais seul et, pourtant, jamais je n’avais été aussi seul.
J’ai sorti la boule à neige de ma poche au cas où elle y serait revenue. Le couple de danseurs m’a regardé d’un air désolé. Elle n’y était pas. Et l’accordéoniste avait arrêté de jouer.

(…)

Une année est passée. Le temps d’avaler quelques pages de manuels scolaires. L’école élémentaire, la cour de récré, l’ennui du dimanche après-midi, une saison de pluie, une saison de froid avant de revenir. J’avais posé la boule à neige sur mon bureau. Je n’osais pas la secouer, de peur de l’user. Mon frère me disait que ça ne servait à rien d’avoir une boule à neige si c’était pour laisser la neige en bas. Et il ajoutait que c’était une boule à neige pour les filles. Parce qu’il y avait un tutu et un danseur en collants. Je lui répondais que Robin des Bois aussi avait des collants. Et Guy l’Éclair. Et Superman. À chaque fois, je trouvais un nouvel exemple. Mais lui me certifiait qu’il n’avait pas le souvenir d’avoir croisé un tutu dans les comics. Il était comme ça mon frère : intransigeant.
Dès qu’il sortait de la chambre, je secouais mollement la boule à neige, juste de quoi soulever les flocons de quelques millimètres pour qu’ils atteignent les chevilles de mes danseurs. Je me disais que si je devais danser avec mon inconnue, ça serait mieux pour tout le monde qu’elle ne me demande pas de porter des collants.

On se gardera bien, naturellement, d’essayer de raconter « Les promesses orphelines ». On préfèrera épouser le tourbillon tranquille d’une vie plongée dans ces années-là, dans l’entrechoc étrange entre cinéma populaire et cinéphilie (avec en guise de petit clin d’œil habituel, le joli Soda désaccordé), dans la conquête de l’espace qui est aussi celle des cœurs et des esprits (comme le rappelait magnifiquement Hugues Jallon ici), dans la réclame omniprésente (et savamment distillée par l’auteur au fil des pages) qui lie indissolublement progrès et consommation, dans ces fêtes foraines modestes et pourtant flamboyantes, éparpillées aux quatre coins de cette « France des petites lignes » chère au Éric Bohème du « Monico », dans un football du quotidien qui conduira patiemment de Raymond Kopa à Zinedine Zidane, beaucoup plus tard, ou dans une photographie humble et pourtant proprement saisissante (on songera peut-être aussi bien au Patrice Robin du « Visage tout bleu » qu’au Jean-Michel Espitallier du « Centre épique »).

En un peu plus de 250 pages, Gilles Marchand nous offre une salutaire f(r)iction autour de la notion même de classe sociale (dans une tonalité par moments que ne renieraient sans doute ni le Thierry Metz du « Journal d’un manœuvre », ni son fils spirituel à distance et de facto, Joseph Ponthus), une précieuse mise en abîme de la participation au progrès – dans laquelle l’ingénieur Jean Bertin et son aérotrain assument une position pourtant bien différente de celles qu’ils occupent dans le magnifique « Une vie en l’air » de Philippe Vasset), et – peut-être surtout, in fine ? – une fantastique histoire d’amour, à nouveau, l’un de ces amours authentiquement fous, sous leurs formes les moins évidentes et les plus discrètes, dont aussi bien André Breton que le George du Maurier de « Peter Ibbetson » seraient certainement fiers.

Le temps filait et j’observais ça depuis chez moi. J’attendais les nouvelles de Paris, où j’étais né, parce que j’avais la sensation que c’était là-bas que ça se passait. Ou aux États-Unis d’Amérique. N’importe où plutôt que dans mon hameau qui n’avait même pas de vrai nom. On l’appelait « le hameau ». À l’école, quand on me demandait où j’habitais, je devais indiquer le numéro de la départementale. Et mes camarades voyaient en gros où c’était. Entre la forêt et la forêt. Entre un champ et un champ.
Pour autant, je me suis accroché. C’était une époque folle. On y croyait. Tout était possible. Et je dévorais les magazines et les articles de journaux. Je voulais en être, je voulais participer d’une manière ou d’une autre à cette grande course en avant. Et si je n’avais pas une âme de chef, j’étais persuadé que je pouvais être un bon second. Au moins un bon troisième. Disons un bon équipier. Je savais que je ne serais pas celui qui irait dans l’espace, mais je voulais être de ceux qui allaient lancer la fusée. J’étais prêt à gratter l’allumette, à appuyer sur le bouton, et tant pis si la lumière allait sur les autres.
Et j’ai touché du doigt l’inatteignable.
Et le progrès s’est pris un choc pétrolier dans la gueule.
Et puis un TGV.
Tout ça, c’est un peu la même histoire.
C’est la mienne, en tout cas.
J’ai failli réussir ma vie.

Hugues Charybde, le 18/02/2026
Gilles Marchand - Les Promesses orphelines - éditions Aux Forges de Vulcain

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