Nancy-Kabylie Express

Autour d’un silence familial et de l’épais brouillard environnant les « regroupements » forcés de populations durant la « guerre d’Algérie », l’impressionnante et obstinée quête mémorielle d’une Franco-Algérienne pour saisir et reconstruire ce qui se dissimule dans certains angles morts de l’histoire coloniale française.

Mon père, Malek, frappe à la porte de ma chambre. Je l’attendais. Je lui tends avec empressement le CD que je viens fièrement d’acheter et lui demande ce que veut dire le mot « nostalgie ». Il est écrit en lettres bleues et rouges sur la pochette du disque : « Nostalgie, les meilleures chansons françaises du xxe siècle. » Mon père soupire, très fort. Un sourire à la fois ­ heureux et triste se dessine sur son visage. Ces deux émotions peuvent-­ elles coexister ? Je l’apprendrai plus tard en traversant moi-­ même ce double et curieux état. Aujourd’hui, j’ai 7 ans. Nous sommes en 1991.
« Nostalgie. » Je ne sais plus ce qu’il me répond. Je comprends que la nostalgie est liée aux souvenirs, à un temps révolu qui continue à vivre en soi. La nostalgie, c’est contempler un passé heureux dans un miroir brisé dont il ne reste que de petits morceaux tranchants. Ce mot-­ là m’accompagnera, comme une boussole. Nostalgie.
Mon père s’avance vers moi, regarde la liste des chansons et choisit « La maman des poissons » de Boby Lapointe. Il se met à chanter et à danser, les mains à hauteur de sourire. « Si l’on ne voit pas pleurer les poissons qui sont dans l’eau profonde, c’est que jamais quand ils sont polissons, leur maman ne les gronde. » Je chantonne le refrain en chœur avec lui : « La maman des poissons, elle est bien gentille. La maman des poissons, elle a l’œil tout rond. On ne la voit jamais froncer les sourcils. Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille. » Et mon père ponctue en riant : « Et moi je l’aime bien avec du citron ! » À la fin de la chanson, il me caresse le cou et me laisse l’écouter en boucle.
Nostalgie – en France, on la fait rimer avec ­ Algérie. Il existe même un néologisme qui désigne une affliction, paraît-­ il, profonde : la nostalgérie. Mais, aujourd’hui, ce mot-­ valise désigne surtout la nostalgie des « Européens » qui ne se sont jamais remis de la perte de l’Algérie. À la maison, mon père ne fait pas rimer Algérie avec nostalgie, il ne prononce ni l’un ni l’autre.
Je ne sais plus quand j’ai entendu le mot Algérie pour la première fois. Il est immédiatement devenu une obsession. Une image qui s’est imposée à mon esprit et ne m’a plus lâchée. Quand le bourdon de la nostalgie le pique, mon père se réfugie dans un troquet, il y retrouve un peu de l’Algérie. Entouré de ses amis « anars » et « immigrés », il s’étonne toujours quand, à la nuit tombée, ma mère et moi venons le repêcher. Est-­ ce qu’on peut se noyer dans le souvenir comme dans un verre d’eau ?
À ceux qui me demandent, je réponds : « Oui, je connais l’Algérie ! » Enfin, l’Algérie de la ville de Nancy, en Lorraine, ses cafés enfumés, où tous finissent « ronds comme des patates ». Cette expression, c’est ma mère qui l’a inventée. C’est joli. Ça adoucit la réalité. Ou peut-­ être l’a-­ t-­ elle lue quelque part ? Ma mère a constamment un bouquin entre les mains, elle est la reine des expressions, elle en a toujours une sur le bout de la langue. Mon père, lui, les déforme et les réinvente : elles tombent souvent « comme un cheveu sur la sauce ». « La soupe », rectifie ma mère en riant.

Journaliste, réalisatrice et autrice franco-algérienne, Dorothée-Myriam Kellou a publié en 2023 chez Grasset ce premier texte, un récit d’investigation se déployant à partir des silences de ses parents à propos de la guerre d’Algérie, de leur départ et de leur installation en Lorraine pour creuser certaines des zones d’ombre longtemps les plus euphémisées par l’histoire officielle française, à savoir ce qui concerne les mouvements forcés de population, regroupements dans des camps de transit visant principalement – selon les théories contre-guérillères plus ou moins bien digérées, après l’échec colonial en Indochine, par les fameux « colonels » racontés par Yves Courrière dans sa monumentale « Histoire de la guerre d’Algérie » (en quatre volumes,  1968-1971) – à empêcher le FLN d’être « comme un poisson dans l’eau », en lui enlevant l’eau, c’est-à-dire la population.

Quête autobiographique à la fois pudique et déterminée, sachant merveilleusement jouer des strates successives de secrets et de non-dits accumulés autour de ses propres racines algériennes comme autour des conditions villageoises avant, pendant et après le conflit armé de 1954-1962, « Nancy-Kabylie » est une véritable réussite, de précision et de finesse, de persévérance et de nuance, de constance et de sens historique aussi, et a d’ailleurs été couronnée par plusieurs prix littéraires s’intéressant aux essais mémoriels.

Mon père est algérien, je suis algérienne. Entre-temps, mon père est devenu français. C’était dans les années 1990, au moment des lois Pasqua qui durcissaient les conditions de séjour des étrangers. Craignant qu’on le chasse, ma mère l’avait encouragé à demander la nationalité française. L’Algérie ayant été française, mon père l’avait été lui aussi, ai-­ je appris plus tard. En vérité, la situation était plus complexe que cela.
L’Algérie était une colonie de peuplement. Parmi les « Européens d’Algérie » (les « colons », me susurre Djamel au troquet), il y avait des Français, mais aussi des Maltais, des Italiens, des Espagnols, des Allemands… Des lois favorisèrent leur naturalisation. Les populations autochtones, les « indigènes », musulmans et juifs, étaient des sujets français. Leur nationalité ne correspondait à aucun droit politique. Ils n’avaient pas le droit de vote par exemple. Les juifs d’Algérie n’accédèrent à une citoyenneté française pleine et entière qu’après le décret Crémieux en 1870. À la différence des juifs qui reçurent la citoyenneté collectivement, les musulmans devaient faire une demande de naturalisation à titre individuel. Très peu en prirent l’initiative, car devenir français de plein droit impliquait de renoncer aux droits et coutumes de la législation musulmane, ce qui les coupait de leur communauté.
Mon père est né « français musulman », en février 1945. S’il avait vu le jour un an plus tôt, il serait né sous le régime de l’indigénat, une législation <d’exception qui prévoyait une série d’obligations et de délits pour les populations autochtones. En 1958, les « Français musulmans » purent enfin jouir de tous les droits, et être soumis à tous les devoirs, des « Français non musulmans ». Mais la lutte pour l’indépendance de l’Algérie était déjà engagée. Le principe d’égalité des droits sous souveraineté française ne séduisait plus. En juillet 1962, mon père est devenu algérien. Vertige de dates et des circonvolutions de l’histoire.
Mon père est donc algérien, et je suis algérienne. L’équation est simple. Je le pensais.
Je le clame haut et fort dans la cour du collège. « Tu dis que t’es algérienne mais tu ne parles pas arabe ! » me répond, provocateur, Djibril, un camarade de classe. Karim, Soufiane, Fayçal m’observent. Le sol se dérobe sous mes pieds. Je n’y ai jamais pensé. Ils causent arabe en Algérie ? Au troquet, ils s’expriment surtout en français. Quelle autre langue me parle mon père ? Parfois, quand on part se balader, il me dit « vamos bella ». Mais ce n’est pas de l’arabe, c’est un mélange d’italien et d’espagnol. On dit de mon père qu’il a une « tête d’Arabe ». Quant à moi, ma peau est claire, malgré mon « nez bossu » et mes « cheveux frisés ». Faut-­ il avoir une « tête d’Arabe » pour parler arabe ?
Djibril sourit, l’air triomphant. Il m’a cloué le bec. Lui non plus ne maîtrise pas l’arabe. Il est sénégalais, ou plutôt ses parents le sont. Son père du moins, je crois que sa mère est française. Peut-­ être qu’il est comme moi, sans langue paternelle, qu’il parle français avec la sensation d’un manque. Est-­ ce pour ça qu’il s’acharne ? Suis-­ je si fragile à cet endroit ? Où est-­ elle, ma langue ? Je la sens pourtant dans ma bouche. Je l’attrape avec mes doigts, elle est intacte. À moins que je sente une coupure, une entaille profonde. Est-­ ce qu’on peut réparer une langue ?
Karim vient me voir. Il porte du noir, comme un jour de deuil. Il me demande, la tête légèrement penchée, l’air compatissant :
— Tu ne connais rien de l’Algérie ?
— Non, rien.

Hugues charybde, le 26/10/2026
Dorothée-Myriam Kellou - Nancy-Kabylie - Grasset

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