Algérie : le choc (bienvenu) de l’arrestation des généraux Toufik et Tartag (et de Saïd Bouteflika)

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L’annonce ce samedi 4 mai 2019 de la mise sous écrou des généraux Mohammed « Toufik » Médiène (80 ans) et El-Bachir Sahraoui, alias Athmane Tartag, dit « Bachir » (69 ans), est une des meilleures nouvelles que j’ai reçues depuis très longtemps. Je n’avais pas pensé jusqu’à ce jour que l’emprisonnement de quiconque me procurerait un tel sentiment.

Je suis extrêmement satisfait de l’arrestation de ces deux vils scélérats, abjects tortionnaires, criminels de masse, officiers sans honneur d’une armée nationale dont ils ont particulièrement souillé la réputation lors de la « sale guerre » des années 1990 (1). Je me réjouis de cet embastillement et, pour tout dire, même si je ne crois pas que cela sera, je souhaite qu’ils ne revoient plus jamais la lumière du jour, qu’ils croupissent à perpétuité en prison, qu’ils encourent à tout jamais l’infamie publique et une peine à la mesure de leurs crimes. Le sang qu’ils ont sur les mains et les souffrances qu’ils ont causées sont imprescriptibles, ineffaçables, impardonnables. Mais je ne souhaite évidemment pas que leur soit infligé ce qu’ils ont fait subir à des populations entières.

Les morts qu’ils ont sur la conscience se comptent par dizaines de milliers et ces généraux félons de la police politique (le DRS) en portent avec bien d’autres (au sein du DRS comme de l’ANP) les responsabilités directes et indirectes. Car ces deux personnages ne sont bien sûr pas seuls dans la commission de ce bain de sang : beaucoup de criminels de la même envergure sont hélas morts dans leur lit sans avoir jamais été inquiétés (comme Larbi Belkheir, Mohammed Lamari, Smaïn Lamari…), mais bien d’autres sont toujours vivants aujourd’hui et aussi coupables qu’eux (y compris ceux qui dirigent l’ANP et les ont embastillés). Des généraux et des émirs, des éradicateurs ou des djihadistes, conscients ou manipulés, tous amnistiés, enrichis et bien portants, dans la forfaiture d’une loi d’effacement des mémoires.

Il m’importe peu que ces deux généraux fascistes soient sous les verrous pour de mauvaises raisons : complot, tentative de putsch ou appartenance à un groupe d’intérêts concurrent… Qu’il s’agisse d’une diversion, d’une lutte de clans pour le pouvoir ou de manœuvres politiciennes, en vérité peu me chaut. Je suis heureux qu’ils soient en prison et je souhaite, sans y croire vraiment, qu’un jour un vrai procès leur sera intenté où toute la lumière sera faite. J’espère vivre ce jour où sera solennellement reconnue et condamnée par une justice souveraine – qui reste à créer – la perversité sanguinaire de l’interminable catalogue de leurs atrocités, et où ils auront à l’assumer devant le droit, l’histoire et le peuple algérien.

Il ne s’agit ici ni de ressentiment personnel, ni de joie mauvaise, ni même de vengeance politique. Simplement d’une intense satisfaction de savoir que ces assassins peuvent entendre désormais le claquement d’une porte de cellule qui se referme sur leur ignominie, eux qui se croyaient au-dessus de tous, intouchables et invulnérables. Eux dont on osait à peine murmurer le nom, de crainte que le moindre souffle critique ne parvienne à leurs oreilles. Eux qui se pensaient hors d’atteinte et se prenaient pour des dieux. Qu’ils survivent longtemps dans une geôle est infiniment moins cruel que ce que ces criminels contre l’humanité ont commis.

Toutes mes pensées vont aux morts oubliés, aux victimes désarmées, aux vies brisées, aux familles détruites, aux innocences bafouées. À cet océan de douleurs passé par pertes et profits, et pourtant au cœur – même si cela ne peut encore être pleinement exprimé – du formidable hirak (mouvement de révolte) qui mobilise la population algérienne depuis le 22 février 2019. À celles et ceux au chagrin infini et à celles et ceux qui ont plongé dans la folie. Aux dizaines de milliers de parents de disparus, enlevés au cœur de la nuit et jamais revus. Comme Oum Amine, dont les « forces de sécurité » ont pris son fils de seize ans le 28 février 1996, à 2 h 20 du matin (2)…

Omar Benderra,
Algeria-Watch, 5 mai 2019

  1.  Voici quelques éléments biographiques sur ces deux sinistres personnages, au cœur des horreurs infligées au peuple algérien depuis 1992, comme notre site Algeria-Watch (créé à cette fin en 1997) l’a documenté, au fil de centaines d’études fouillées et d’analyses originales, ainsi que de dizaines de milliers d’articles de la presse algérienne et internationale : Habib Souaïdia, « En finir avec l’impunité des généraux criminels », Algeria-Watch, 11 janvier 2012 ; Hocine Malti, « Lettre ouverte au général de corps d’armée Mohamed “Tewfik” Médiène, Rab Dzayer », Algeria-Watch, 16 février 2013 ; « De Tewfik à Tartag : un criminel contre l’humanité en remplace un autre à la tête des services secrets algériens », Algeria-Watch, 4 octobre 2015.

    2. Il s’agit de Mohamed Lamine Nateche, jamais réapparu depuis. Voir : « Algérie : un collégien de la banlieue d’Alger disparu depuis dix-sept ans », Alkarama, 2018 ; et le témoignage de sa mère (parmi des milliers d’autres), « Algérie 2013 de Bouteflika & DRS : la vérité sur les disparus arrive à grands pas, Inch’ Allah », YouTube, 10 mai 2013.