Premier mai : le feu et la douleur, par Tristan Petident

Le cygne noir du Bloc. Photo Stuv :  LaMeute

Le cygne noir du Bloc. Photo Stuv : LaMeute

C’est fini, nous ne pouvons plus manifester. Le droit de manifester reste constitutionnel, mais la possibilité de manifester n’existe plus. Nous ne pouvons plus défiler avec cortège ou sans cortège, nous ne pouvons plus chanter des slogans et choisir si nous préférons le cortège de tête ou le cortège syndical. Nous ne pouvons plus aller en famille, avec nos enfants, en manif. Nous ne pouvons plus éprouver la joie de revoir des camarades, des proches, des ami.e.s, des collègues avec qui nous pouvons discuter, nous raconter les anecdotes de la dernière manif ou faire de grandes analyses sur la situation politique. Hier, tout le monde à été attaqué. Je suis arrivé vers 13h30 à Montparnasse et à peine 10 minutes après, j’ai vu les flics fracasser les cortèges pourtant inoffensifs comme celui de Lutte Ouvrière. J’ai vu la police noyer de gaz des cortèges syndicaux, toutes matraques sorties. Dès 13h30, pendant que les gens arrivaient pour la manif traditionnelle. Bien sur, il y a eu quelques espaces de la manifestation relativement calmes, mais c’est une petite partie de l’ensemble. Tout le monde a été visé. « Plus question de viser qui que ce soit : il faut juste terroriser tout le monde jusqu’à ce que ça s’arrête » comme le dit mon pote Matti. Fin du droit de manifester donc. Pas uniquement par la loi, mais par la terreur (quoique, ce n’est pas vraiment incompatible). C’est comme lorsque Macron à déclaré qu’il ne fermerai aucun hôpital public durant son mandat. C’est vrai, il ne fera pas ça. Ce qu’il fait par contre, c’est qu’il ferme des lits, supprime des postes, baisse les budgets. Il n’aura pas fermé l’hôpital, il l’aura poussé à la fermeture. Il n’a pas supprimé le droit de manifester, il nous pousse à fuir les manifestations. 

Nous avons eu droit à tout : les CRS, les GM, la BAC, les voltigeurs par groupes de 30/40, les nouvelles équipe d’intervention rapide (les DAR), les canons à eau, les gazs, les flashball, les interpellations préventives et dans les cortèges, les matraques, les grenades de désencerclements, les GLI-F4, les comparutions immédiates. Même des pavés. Tout l’arsenal répressif, comme annoncé depuis le début de semaine. Le prétexte de la « menace black bloc » à tourné en boucle dans les médias pour justifier un tel dispositif. Sur place, quiconque d’honnête aura pu constater qu’il n’y avait de black bloc solidement constitué (en tout cas dans le cortège parti de Montparnasse vers 14h). Quelques groupes oui bien sûr, mais certainement pas le feu et la fureur de « 2000 black bloc près à en découdre ». Par contre il avait des milliers de Gilets Jaunes, des milliers de gens « normaux ». Et il a fallu leur faire payer l’affront des 5 derniers mois. Peu de casse, peu d’affrontements, peu de slogans. Nous étions, très vite, terrorisés par ce dispositif répressif hallucinant. Comme le dit Marion, mon amoureuse, nous n’avons pas manifesté, nous avons essayé de rejoindre place d’Italie en un seul morceau (ce que je n’ai pas pu faire après avoir pris, avec mon camarade Simon, une grenade de désencerclement dans les jambes).

Le gouvernement à usé jusqu’à la corde l’argument « casseurs vs manifestants pacifiques » et il tente une dernière fois de justifier sa politique par ce clivage inventé, au point d’instrumentaliser avec des mensonges ignobles une prétendue intrusion dans un hôpital, relayé sans filtre par les médias aux ordres mais déjà démenti largement par les vidéos montrant des gens apeurés essayent de trouver un peu de répit dans un endroit public qu’ils imaginaient hors d’atteinte de la flicaille (ce qui ne fut même pas le cas). Le clivage casseurs / manifestants pacifiques ne signifie donc plus rien. Lutte Ouvrière et son porte parole Jean-Pierre Mercier n’hésitent jamais à dénigrer les « manifestants violents » sur les plateaux télé, pour autant ils se sont fait autant défoncer qui n’importe qui. Le cortège de la CGT à été attaqué. La CGT. Les flics ne tabassent plus les prétendus casseurs, ils tabassent tout le monde. Nous en sommes au point ou étant blessé.e.s par la police, nous hésitons à aller à l’hôpital pour nous faire soigner, craignant d’êtres ensuite fiché.e.s. Nous en sommes au point ou nous avons tou.te.s conscience que d’aller dans la rue, c’est prendre le risque de perdre un œil. 

Photo Stuv :  LaMeute

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De nombreux témoignages circulent pour expliquer en détail ce qui s’est passé à tel ou tel endroit, je ne vais pas faire de même ici. Je n’ai rien de plus à dire que tous ces témoignages. Je tiens simplement à signaler deux choses. C’est la première fois que je suis sérieusement blessé au court d’une manif (sérieusement mais pas gravement: je marche, je vais aller chez le médecin etc. J’en parle non pas pour faire le martyr ou la victime, mais pour relâcher la pression, faire surtout passer le choc psychologique) et la solidarité même dans la panique la plus totale est immense, totale, entière. Qu’il s’agisse des manifestant.e.s qui subissent elles et eux aussi les risques et qui prennent malgré tout le soin de protéger les blessé.e.s, les porter, chercher les médics, faire des cordons de sécurité sous les gazs c’est très beau, c’est très fort. Les médics aussi. Sans ces gens qui ne retirent aucune gratification sociale, aucune gratification financière, qui prennent des risques insensés pour aider les gens, sans ces gens donc, les dégâts seraient mille fois supérieurs. Mais la solidarité aussi des habitant.e.s, qui ne manifestent pas, même peut être des gens qui sont contre les Gilets Jaunes, les « casseurs », les syndicats, voire les trois à la fois. Nous avons été hébergé dans un hall d’immeuble pour que les médics puissent nous soigner, les gens nous ont apporté de l’eau, nous ont soutenu moralement, nous ont même fait sortir par une arrière cour, en vérifiant que l’endroit serai safe, c’est dire sans flics. Franchement, c’est très fort. De mes ami.e.s, ma famille, mes camarades qui étaient présent.e.s, beaucoup ont vécu la même chose : les gens les ont aidé. Donc merci à elles et eux, ces anonymes, et merci aux médics. 

Après cet état des lieux, il faut passer au bilan et à la critique. 50, 60.000 personnes peut être à Paris. C’est très peu pour une telle journée, dans un tel contexte. Ce qui peut cependant être souligné, c’est que la majorité était hors cortège syndical, pas comme l’année dernière ou il y avait nettement une distinction entre cortège de tête et cortège syndicaux. Hier, tout n’était qu’un immense cortège de tête avec quelques cortèges syndicaux à l’intérieur. Cela montre que malgré la peur, des dizaines de milliers de personnes sont venues d’elles mêmes. C’est une bonne chose, mais pas une bonne chose en soi : les syndicats, qui craignait un « flop historique » comme le titrait le Point il y a deux jours, n’ont pas mobilisé, ils se sont retrouvés noyés au point d’être aussi une cible pour les flics. Nous pourrions nous en féliciter mais ça serait une erreur : même 60.000 personnes se font défoncer par la police, la preuve. Les directions syndicales ont une responsabilité énorme, et Martinez n’est même pas capable de dénoncer vraiment la répression policière dont ses propres camarades ont été victimes. Nous vivons une déliquescence des organisations « traditionnelles » et à l’heure ou le tournant ultra-libéral avance à marche forcée, ce n’est pas une bonne nouvelle. Pour ma part je n’attends rien de la direction de la CGT, mais j’attends des syndiqué.e.s de base. Regardons l’Algérie et voyons que ce qui fait reculer un gouvernement, nettement plus autoritaire que celui de Macron bien qu’en fin de vie, c’est la masse, ce sont des millions d’hommes et de femmes dans les rues. Avec un tel contexte, même les forces de répression sont débordées. Sans mouvement de masse, pas de réelles contraintes pour Macron Le Progressiste, et donc entrée dans l’ère du néo libéralisme autoritaire contre lequel nous ne pourrons pas grand-chose. 

Je suis très critique de l’agitation émeutière qui fait croire qu’un petit effort, qu’un sursaut permettrai de faire basculer la situation. Très critique aussi (depuis le début) de l’appel «Paris capitale de l’émeute ». On ne décrète pas une émeute, on la vit. La décréter, c’est permettre d’anticiper la répression, d’anticiper l’usage de la force à tous les niveaux. Ça ne veux pas dire que sans cet appel il n’y aurai pas eu de répression, ça veux dire qu’avec ce type d’appel, ça permet de focaliser l’attention sur ce point précis. C’est une erreur, que même Lundi Matin, dans un éclair de lucidité, n’a pas manqué de remarquer et de signaler la veille du 1er mai. Oui il y a un rapprochement GJ/BB dans les actes. Un rapprochement qui se vit, qui ne se décrète pas. 1000 ou 2000 black bloc ne peuvent rien contre 9000 flics. Rien. Le 1er mai dernier en a été la preuve : un Macdo cassé, un pelleteuse brûlée, tout le monde défoncé ensuite. Alors que la tactique de Macron en terme de maintien de l’ordre était de tenir à distance. La propagande par le fait ne fonctionne pas : ce n’est pas le black bloc qui a radicalisé les Gilets Jaunes, ce sont les Gilets Jaunes qui ont obligé le bloc à apparaître dans les manifs, à l’époque ou une large frange de l’extrême gauche refusait de se positionner, voir critiquait officiellement les GJ.

Je ne suis pas pessimiste, mais je ne suis pas optimiste non plus. Je suis lucide. L’historien Eric J. Hobsbawn (qu’on peux largement critiquer pour ses positions politiques, notamment d’être resté au PC si longtemps) déclarait « Dans les années 1960, à la suite de la Révolution cubaine et de la radicalisation étudiante, un troisième élément est venu s’ajouter à la situation : la montée de nouveaux mouvements insurrectionnels et terroristes qui étaient essentiellement des tentatives de groupes minoritaires visant à créer des situations révolutionnaires par des actions volontaristes. La principale stratégie de ces groupes était la polarisation. En démontrant que le régime qu’ils combattaient avait perdu le contrôle, ou bien – lorsque la situation était moins propice – en l’incitant à une répression générale, ils espéraient pousser les masses jusqu’alors passives à soutenir les rebelles. ». Nous ne sommes pas dans les années 60, la situation sociale et politique n’a rien à voir et certain éléments sont discutables. Pour autant nous ne pouvons manquer de souligner les similitudes. La répression n’est pas de la responsabilité des petits groupes politiques « révolutionnaires » mais d’abord des grandes centrales du « mouvement ouvrier » qui, par leur mutisme, on permis qu’elle se généralise. Pour autant, une part de responsabilité existe : non pas celle de commettre des actions « violentes » mais bien de croire et de faire croire que c’est uniquement par la radicalisation que nous gagnerons (gagner quoi d’ailleurs, qui croit sérieusement que c’est par une manif même émeutière que nous obtiendrons quoi que ce soit…?). C’est faux et c’est dangereux. 

Le cygne noir du Bloc. Photo Stuv :  LaMeute

Le cygne noir du Bloc. Photo Stuv : LaMeute

Nous vivons une période historique : historique par le surgissement des Gilets Jaunes, historique par la politique autoritaire du gouvernement, historique par la polarisation qui se met en place. Des camps apparaissent, des rivaux prennent place dans l’octogone. Pour autant, un des eux camps est structurellement supérieur, pour l’instant : celui de l’État, de son appareil idéologique et répressif, celui de sa gestion et de l’encadrement des moyens de production. Le camp du capital, le camp de la bourgeoisie. Pour l’instant, l’autre camp, le mien, le notre, subit des défaites. Des défaites militaires, sur le terrain, dès que le gouvernement à décidé de reprendre la main à partir du 8 décembre mais avant aussi, avec l’évacuation de la ZAD par exemple (comme je l’ai déjà dit, pour moi le 16 mars n’a pas été un débordement mais une façon de contenir la situation). Des défaites sociales aussi : en deux ans, Macron à fait passer plus de contre réformes que Hollande en cinq. Des défaites idéologiques enfin, il suffit pour ça de penser à la propagande autour de Notre Dame ou du Grand Débat. Mais pour autant, ces cinq derniers mois ont permis de retrouver ce que nous partagions de profond, ce que nous ne pouvions pas nommer, ce en quoi nous ne croyons plus vraiment. Certain.e.s parlent de peuple, d’autre de classe. Pour ma part j’aime bien le terme prolétariat, bien plus englobant. Nous retrouvons ce sentiment d’appartenance à une condition commune qui nous révolte. Nos subjectivités sont maintenant profondément nourries d’un imaginaire et de souvenirs irremplaçables. Et cela nous a permis de faire des brèches dans la bête, d’y faire des fractures. 

Pour conclure, et comme il n’y a rien à spoiler dans Game Of Throne, étant donné que la dernière saison est merdique, je me permets une comparaison. Ce qui fait gagner contre les Marcheurs Blancs, ce n’est pas simplement la lame d’Arya Stark plantée dans l’œil bleu du Night King. Ou plutôt, ce qui permet de mettre fin au Roi de la Nuit, ce n’est pas simplement la lame de Arya Stark. C’est l’ensemble des forces qui ont été mobilisées, ce sont les masses qui, en menant le combat, ont permis à Arya Stark d’accéder au Roi de la Nuit pour le buter. Sans les masses, pas de Arya Stark. Sans les masses, pas de black bloc. Sans les masses pas de victoires possibles. Détruire le Roi de la Nuit, ce n’est pas détruire le capital, c’est détruire une partie du problème. Le reste du problème demeure entier, et ce n’est certainement pas un nouveau roi ou une nouvelle reine qui le réglera. Ce sont les masses. Nous sommes les masses. Nous devons nous organiser au-delà du fantasme et sérieusement, car notre hiver arrive.

Tristan Petident

Photo LaMeute