Le jour J, les camions n'ont pas pu entrer au Venezuela

Un exemple de la difficulté d’interpréter les photos : comme le rapporte l’AFP, cette femme a bien été heurtée par deux blindés légers vénézuéliens sur le pont, mais ils étaient conduits par des déserteurs de l’armée bolivarienne qui ont utilisé ces véhicules pour forcer le passage de la frontière et se rendre à l’armée colombienne qui les attendait de l’autre côté. De même, TeleSur, la télévision d’état vénézuélienne ne cesse de montrer des vidéos qui semblent bien prouver que les deux camions d’aide humanitaire brûlés sur le pont ont été incendiés par des cocktails molotov lancés par les manifestants, et pas par l’armée vénézuélienne.

Un exemple de la difficulté d’interpréter les photos : comme le rapporte l’AFP, cette femme a bien été heurtée par deux blindés légers vénézuéliens sur le pont, mais ils étaient conduits par des déserteurs de l’armée bolivarienne qui ont utilisé ces véhicules pour forcer le passage de la frontière et se rendre à l’armée colombienne qui les attendait de l’autre côté. De même, TeleSur, la télévision d’état vénézuélienne ne cesse de montrer des vidéos qui semblent bien prouver que les deux camions d’aide humanitaire brûlés sur le pont ont été incendiés par des cocktails molotov lancés par les manifestants, et pas par l’armée vénézuélienne.

Ureña, Táchira, Venezuela - Le 23 février, jour de l'entrée annoncée de l'aide humanitaire au Venezuela, est arrivé et s'est terminé. Les prévisions apocalyptiques ne se sont pas réalisées, Nicolás Maduro n'est pas tombé, Juan Guaidó est resté à Cúcuta, le pays n'est pas entré dans une confrontation hollywoodienne. Haute tension ? Oui, en particulier dans la zone frontalière qui sépare les deux pays par trois ponts sur une rivière presque à sec : Simón Bolívar, Tienditas, et Santander. D'un côté la Táchira, les villes de San Antonio et Ureña, de l'autre le Nord de Santander, avec la ville de Cúcuta. 

La journée a commencé tôt avec ce qui était attendu : une pression frontale avec impact médiatique sur les ponts. Les actions ont eu des moments d'euphorie, due par exemple au fait qu'une poignée de membres de la Garde nationale bolivarienne (GNB) ont décidé de rejoindre les troupes de Trump-Rubio-Duque-Guaidó. L'euphorie s'est dissipée et au fil des heures, la certitude s'est installée que ni les gens ni les camions ne passeraient de l'autre côté. 

Cette situation s’est traduite par deux éléments centraux. D'une part, le déroulement d'un affrontement permanent sur les ponts Bolívar et Santander, auquel s'est ajoutée une tentative d'occupation de l'aéroport de San Antonio qui a été neutralisé, et d'autre part, l'utilisation de camions avec l’aide humanitaire. 

L'affrontement a rappelé les stratégies de rue violentes déployées en 2014 et 2017 par la droite dans plusieurs villes du pays, appelées guarimbas. Avec la différence qu’elles se sont concentrées sur des ponts internationaux, et qu’elles ont reçu le soutien explicite des forces de sécurité de l'État colombien. Le cycle s'est répété : avancer vers le côté vénézuélien, reculer, essayer de passer sous le pont dans le cas de Simón Bolívar. Que devait faire un gouvernement face à une tentative d'invasion guarimbesque financée au niveau international ?

L'utilisation des camions a connu trois moments centraux. Le premier était de montrer des caravanes en route vers les ponts et d'exploiter les images médiatiquement, le deuxième était de mentir en affirmant qu'elles étaient entrées au Venezuela - comme l’a fait le chanteur vénézuélien Nacho à la fin de sa journée - et la troisième a été de commettre un “faux positif”, comme l'incendie de deux semi-remorques. Le bidonnage a consisté à en accuser la GNB, alors que des jeunes gens en première ligne de la confrontation ont été filmés en train de le faire.

L'incendie des semi-remorques semble avoir été planifié et a permis d’accuser Nicolás Maduro d'avoir commis un crime contre l'humanité (sic), l'escalade des menaces internationales, comme celle que le sénateur US Marco Rubio a également tweeté, qui a déclaré que le Venezuela avait ouvert le feu en territoire colombien et que les USA allaient défendre la Colombie en cas d'agression.

Ce qui est certain, c'est qu'en dehors de ces épisodes, ce qu'ils avaient annoncé ne s'est pas produit. L'aide humanitaire n'est entrée au Venezuela par aucun point, ni par la Colombie, ni par le Brésil, ni par la mer, la Force armée nationale bolivarienne ne s’est pas décomposée, les ponts ont rappelé les images déjà connues de la stratégie violente de la droite, dans un cadre désormais plus complexe. Ce devait être le jour final et ça ne l’a pas été, ce devait être le point de basculement et il ne semble pas non plus que ça l’ait été dans les dimensions annoncées. Une fois de plus, la base sociale de l'opposition a vécu une désillusion, confrontée à la distance entre les promesses de ses dirigeants -maintenant internationaux- et les rapports de force réels. 

Les chavistes, pour leur part, se sont mobilisés à Caracas ; c'était leur cinquième mobilisation consécutive en cinq jours. Dans ce contexte, le gouvernement a annoncé la rupture des relations avec le gouvernement colombien comme mesure centrale, en plus des décisions prises les jours précédents de fermer les frontières avec le Brésil, la Colombie et les îles d'Aruba, Bonaire et Curaçao. 

Le résultat à la fin du 23  février a été une grande offensive qui se proposait d'être le dernier baroud et n'a pas atteint ses objectifs, et un gouvernement vénézuélien qui a résisté à l'assaut qui, comme on le sait, a frappé simultanément sur plusieurs fronts : armé, médiatique, psychologique, diplomatique, territorial. Ce bilan final était celui auquel on pouvait s’attendre au vu des forces réelles -sans l’effet de gonflement par les réseaux sociaux- et sans que rien de nouveau ne vienne du côté d'Elliot Abrams, Iván Duque ou Marco Rubio. 

Il y a un autre bilan à faire, qui est la quantité de fausses nouvelles, de fabrication de rumeurs, de données non vérifiées, sans sources crédibles. Cela entre dans la stratégie de l'avalanche, du bourrage de crâne, de la justification de nouvelles actions possibles. Le plus clair le 23 février a été l’affaire des camions incendiés. La difficulté réside souvent dans la confirmation des sources, des chiffres, de la véracité des faits, qui a tendance à être balayée dans les logiques de guerre qui ont l'opération de communication comme épine dorsale. Personne ne peut être surpris par un mensonge yankee dans le cadre d'une agression, le droit à l'innocence est interdit, le besoin de suspicion est permanent. 

Que se passera-t-il le 24 ou le 25 ? Il est encore trop tôt pour le savoir, il semblerait, d'après la façon dont les événements se sont déroulés, que les pressions sur les ponts sans réelle capacité d'entrer au Venezuela vont se poursuivre, que les menaces et les réunions internationales vont augmenter et qu'il y aura peut-être un faux positif de grande envergure. Rubio en a donné un avant-goût lorsqu’il a évoqué dans la nuit du 22 au 23 la possibilité que l'Armée de libération nationale colombienne tue des civils. Il a annoncé ce qu'ils semblent prêts à faire eux-mêmes, comment le travestir, et à partir de là justifier de nouvelles actions, et passer de la forme "aide humanitaire" à un nouveau schéma.

Le cirque à la frontière se termine dans une nuit tendue, comme si quelque chose pouvait arriver à tout moment. Nous sommes dans des heures et des jours complexes, où l'un des objectifs centraux du gouvernement vénézuélien, du chavisme, est de prévenir les actions-piège, les images de violence, la violence elle-même, qui a fait 42 blessés du côté vénézuélien le 23. Une idée du climat du samedi soir sur les réseaux sociaux est donnée par la tendance de Twitter, où cinq des hashtags les mieux positionnés sont ceux demandant une intervention internationale. La certitude qu'ils ne parviendront pas à renverser par la force un Nicolás Maduro démocratiquement élu par leurs propres moyens semble être dominante.

Marco Teruggi 
Traduit par  Fausto Giudice

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