Le pire n’est pas normal mais qu’est ce je faisais quand il a commencé ?

Boire une tasse de thé, fumer une clope, faire ma revue de presse quotidienne, écouter de la musique en même temps pour empêcher à ma petite voix intérieure, qui hurle en lisant les infos, de prendre toute la place dans mon cerveau. Refaire une tasse de thé, rallumer une clope, penser qu’il faudrait que j’arrête de fumer, continuer ma revue de presse, ne pas relancer le CD qui vient de se terminer, et laisser ma petite voix intérieure qui hurle prendre toute la place. Ouvrir la fenêtre pour aérer et m’aérer, sentir le fioul provenant des usines de pétrochimie en face et me dire que, de toute façon, si je ne crève pas de la cigarette, je crèverais sûrement à cause des micro-particules. Savoir que c’est une excuse à la con et fumer une clope. Continuer ma revue de presse et me sentir accablée par cette avalanche de merde. Me demander à quel moment l’accablement a pris la place de la colère et surtout à quel moment l’habitude prendra celle de l’accablement.

Alors, comme un mantra, je me répète, inlassablement : non, le pire n’est pas normalnon, le pire n’est pas normalnon le pire n’est pas normal, pour qu’il ne se transforme pas en une routine, un quotidien, dont je m’accommoderais parce que c’est plus facile comme ça.

«Si le futur est flou, c’est parce qu’on est au pied du mur», écrit Brav dans Post-scriptum. Comme en écho, j’entends Shakespeare lui répondre : «un ciel si sombre ne pouvait s’éclaircir que par un orage». Il parait que les poètes ont toujours raison. Je dirais qu’ils ont rarement tort. En tout cas, à une époque où tout le monde à des réponses, j’ai besoin de leurs questions, j’ai besoin de leurs incertitudes. Ce sont elles qui me permettent de comprendre, au moins un peu. Et c’est déjà beaucoup.

En ce moment, ma carte de bibliothèque ressemble à une carte vitale. Je me plonge dans la littérature, la poésie et la musique, avec la même avidité qu’une personne perdue qui cherche dans son manuel de survie les astuces pour s’en sortir vivante. Et toi, tu en penses quoi des élections ? Rien. Je lis Neruda.

J’essaye de trouver chez les autres les mots qui me manquent. Parce que je n’arrive plus à penser, à écrire, à dire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je n’en sais foutrement rien. Je suis aphone. Et plus les élections approchent et plus ma tétanie mentale s’intensifie. Comme un lapin pris dans les phares, je vois la voiture s’approcher mais je ne bouge pas.

Je me souviens de mes années étudiantes où on allait manifester contre les quinze péquins bas du front qui priaient contre l’avortement devant la cathédrale. Eux nous traitant de sales putes en nous aspergeant d’eau bénite, et nous qui répliquions avec des jets de capotes au son de fachos ! 

A l’époque, l’extrême-droite ressemblait, à mes yeux, à cet oncle bourré aux réunions de famille qui vomit sa haine tout en rotant son pinard. Une caricature. Simple. Facile. Méprisante et méprisable. Inefficace. Une façon de ne pas les prendre au sérieux, tout en se sentant du bon côté de la barrière. On s’est planté. Je me suis plantée.

Dix ans plus tard, durant une manifestation pour défendre l’avortement en Espagne, ils nous attendaient au coin d’un grand magasin, bras tendus, faisant le salut romain. Ce n’était pas les mêmes que ceux que nous affrontions quelques années auparavant : plus jeunes, un peu plus nombreux aussi. Ils avaient su renouveler leurs rangs. Nous, non.

C’était pendant les soldes, les rues étaient noires de monde, et personne n’a moufté devant ce groupe qui faisait des saluts fascistes. Par peur ? Par lassitude ? Par habitude ? Parce qu’ils s’en foutaient ou parce qu’ils étaient d’accord ? Je ne sais pas. Un mélange de tout ça peut-être. La manif pour tous avaient déjà rendu ce genre de manifestation acceptable, alors pourquoi s’offusquer ?

Quelques insultes ont fusé entre notre cortège et eux, pour la forme, mais il n’y a pas eu de jets de capotes, ou d’autres choses, pas de face-à-face, rien. On est passé, en baissant la tête.

Au milieu de leur groupe, j’en ai vu un sourire. Un petit rictus, lèvres serrées, menton relevé.
Je le vois encore et j’y pense régulièrement ces derniers temps. Ça peut paraître anecdotique mais c’est à ce moment précis que je me suis dit qu’on avait perdu.
Seuls les vainqueurs se permettent ce genre de sourire.

Est-ce que le Front National va gagner ces élections ? Je n’en sais rien. C’est possible. Enfin, ce n’est plus impossible. Est-ce que l’extrême-droite va gagner ces élections ? Peut-être. De toute façon, elle a déjà gagné dans les mentalités. Les mots utilisés pour parler de notre société sont les siens : bobos, gauchiasse, merdias, grand-remplacement, racisme anti-blanc, système, journalopes, islamo-gauchiste, traître à la nation, islamo-complaisant, cinquième colonne, ennemi de l’intérieur, peuple dans le peuple, français de souche, bien-pensance, droit de l’hommiste, assisté, politiquement correct, grand-remplacement… Qu’on les utilise au premier ou au second degré, ils sont là et modèlent notre façon de penser, d’une manière ou d’une autre. Ils changent notre point de vue, ils changent notre façon d’appréhender le monde. Ils nous changent. Ils me changent. Il n’y a pas de colère derrière ces mots, il n’y a que de la haine. Qu’est-ce que ça dit de nous ?

Mes mots ont aussi été volés, détournés, tordus, moqués, et pas seulement par le FN : laïcité, vivre-ensemble, solidarité, fraternité, égalité, liberté, multiculturalisme, paix, lutte des classe, exploitation, justice sociale, justice tout court…

Quand le FN chante Le chant des partisans, on réplique en chantant La Marseillaise. Ça veut dire quoi ça ? La prochaine fois qu’ils mettront Jean Jaurès sur leurs affiches, on mettra Brassilach sur les nôtres ?
Piller les mots, piller les morts, réécrire l’histoire.

Je sais très bien que tout ça ne tombe pas du ciel, que cela a été théorisé depuis plusieurs années par des gens d’extrême-droite comme Jean-Yves Le Gallou et Alain de Benoist, qui n’ont pas hésité à dépouiller, tout en le simplifiant à l’extrême, le travail de Gramsci et son analyse sur l’hégémonie culturelle. Qu’importe si Antonio Gramsci était un communiste italien emprisonné par le pouvoir fasciste de Mussolini : le voila aujourd’hui grande référence de ceux qui l’aurait fait taire quelques décennies plus tôt. Comme Jaurès. Comme Orwell. Comme Pasolini.

Mais ce n’est pas seulement ça.
Non, le pire n’est pas normal mais qu’est ce je faisais quand il a commencé ? Regarde toi en face ma grande : t’as vraiment cru que ce que tu faisais suffisait ? Le nez dans tes bouquins, le nez sur ton écran, tu l’as vu venir depuis longtemps, toute cette haine. Tu l’as entendu dans les conversations autour de la machine à café, dans les bus, sur les terrasses, dans la rue, dans les magasins. Tu l’as vu dans les regards, tu l’as vu dans les gestes. Ce n’est pas arrivé d’un coup, comme une comète qui percuterait la Terre, mais petit à petit, par petites touches par ci par là. Et maintenant que le tableau se dresse fièrement devant toi, tu balances à des gens déjà convaincus qu’il s’agit d’un portrait de Dorian Gray à l’échelle nationale.

Tu l’avais vu venir : et alors ? Qu’est ce que ça change ?

Rien.
Ça ne change rien.
Et je m’en veux de me sentir accablée et impuissante.

Alors, comme un mantra, je me répète, inlassablement : non, le pire n’est pas normalnon, le pire n’est pas normalnon le pire n’est pas normal, pour qu’il ne se transforme pas en une routine, un quotidien, dont je m’accommoderais parce que c’est plus facile comme ça.

Mouise Bourgeois, le 22 avril 2017

Une journée particulière, Ettore Scola

Une journée particulière, Ettore Scola

Mouise Bourgeois vit au Havre et tient un blog, essentiellement sur la musique, mais pas que. 
https://mouisebourgeoispresents.wordpress.com