Avec Ansiedade, la batida électro de DJ Danifox élargit encore le Tage

Depuis douze ans, Principe Discos à Lisbonne a inventé un nouveau son qui, parti des banlieues, a investi ses clubs puis ceux du monde entier ; à mixer électro pointue et sons de la diaspora portugaise, entre Afrique et Amériques pour promouvoir le kuduro puis la batida, dernière évolution du genre.

A l”origine, ce style musical né dans les quartiers nord de Lisbonne, est une musique mutante structurée par des codes bien à elle. "Batida", peut être traduit par "beat" mais aussi par les battements du cœur après un choc. Ce son particulier est en réalité un mélange de plusieurs genres de musique principalement angolaise comme le kuduro, la kizomba, la semba, la tarraxinha, mais aussi des genres musicaux issus du Cap-Vert comme le funana, le tout fusionné à des beats house et techno.

Voilà pour la forme ; le fond est tout aussi important qui a vu cette musique créée par et pour les fils et filles d’immigrés. En effet, la batida est la synthèse et le pur produit des enfants de la diaspora des ex-colonies portugaises (Sao Tomé, Guinée-Bissau, Mozambique, Angola, Cap-Vert, Brésil). C’est au début des années 2000 que cette génération de jeunes producteurs nés au Portugal révolutionne la musique au sein des banlieues de Lisbonne. DJ Nigga Fox et DJ Nervoso, les pères de la batida, façonnent à leur image ce nouveau genre dont la force tient dans la capacité à faire des liens avec leurs origines. En plus de proposer un son qui lui est propre, ce label a, dès sa création, un rôle social. Par sa culture indépendante, il ouvre une voie nouvelle dans les quartiers et prouve qu’il est possible de se réaliser personnellement par la musique. D’autres labels se sont aussi emparés du son batida, comme le label Enchufada porté par le collectif Buraka Som Sistema.

Danifox qui propose une musique teintée de tarraxo, de kuduro, de techno et de percussions africaines, évolue en solo tout en étant un des membres du collectif Tia Maria Produções (composé également de Puto Márcio, Bboy et Lycox). Pour DJ Danifox, c’est aussi sa versatilité qui l’érigera au rang de jeune producteur très prometteur. Bien qu’installé à Leeds depuis 2014, c’est auprès du label lisboète Príncipe Discos que le jeune rookie a sorti son dernier EP. Ces collaborations, entre autres, avec Príncipe Discos feront de lui un ambassadeur du son underground de Lisbonne et le verra programmé, de plus en plus, à l’interantional. Il était ainsi à La Flèche d’Or le mois dernier dans le cadre de Banlieues Bleues.

"Ansiedade" élargit la batida révolutionnaire caractéristique de Dani, étirant et ajoutant au modèle, une véritable percée créative signalée par le précédent EP "Dia Não Mata Dia". Lâche et brut, ne se conformant même pas aux règles non écrites communément acceptées du genre, il s'agit d'un songwriting avant-gardiste, et non d'une simple production de musique de danse.

Mais la musique renvoie également à une certaine ambiance expérimentale, nue et facile à vivre du début des années 2010, qui s'écoule sans effort à travers les canaux comme une brise chaude venue du Sud. Les percussions organiques indiquent une construction rythmique très bien ancrée et intuitive, ajoutant des touches, de la basse, de la guitare et de la batterie dans l'esprit d'une jam. Les voix entrent et sortent, répétant quelques mantras pour soutenir le rythme, criant des afflictions personnelles, révélant quelques situations tendues.

Dans "Robert Johnson", on entend "levanta a cabeça / segura". Regarder les choses en face. La musique bégaie avec conviction, comme pour démontrer la fragilité de ces décisions personnelles. Inspirée par l'un des noms les plus emblématiques et irremplaçables du blues, la chanson est tout sauf une simulation de la réalité. C'est en fait sa propre réalité, illuminée par la conception intérieure de Dani de ce que Robert Johnson représentait.

L'album entier s'ouvre comme une fleur, dont les idées musicales soigneusement conçues sont les pétales, une expérience de composition joyeuse et intime à laquelle nous sommes réellement exposés. Je ne sais pas comment décrire cela au mieux, mais nous avons l'impression que la musique se forme au moment même où nous l'écoutons. Comme l’été en avance ou une vue plongeante sur les quais de Lisbonne, le long du Tage, à remonter vers le quartier piétionnier pour entrevoir la statue de l’immuable Fernando Pessoa.

Jean-Pierre Simard le 8/05/2023
DJ Danifox - Ansiedade - Principe Discos