L'AUTRE QUOTIDIEN

View Original

Quelle histoire de terreur dit maintenant leur turbulence? Par Arnaud Maïsetti

Dans le consternant naufrage de l’époque, l’histoire ne se contenterait donc pas de se répéter, d’un hiver à l’autre, et d’une vague à l’autre (il en venait toujours : comme les étoiles), de la tragédie à la farce : cette fois, la farce elle-même se répétait, rejouant sa propre tragédie. La terre brûle, et les pyromanes décident du degré où l’incendie va tout emporter ; les maladies se propagent parce que les mêmes mégotent sur le prix d’un brevet qu’ils ne céderont jamais ; les cadavres meurent ; les vivants aussi — le ciel ne sait plus comment être noir jeté par-dessus les lumières des magasins où la magie de Noël ne cache plus ses tours ; c’est seul qu’on rêve, seul qu’on marche en enjambant nos semblables, et seul qu’on regarde la ville tomber et avec elle combien de nous-mêmes.

Par exemple, ce rêve : les couloirs de l’internat (encore eux), je cherche ma chambre, les portes sont murées, je cours, je ne sais pas pourquoi je cours, les lumières s’éteignent, quand elles s’allument, l’eau monte des escaliers, je cherche une fenêtre où je pourrai me jeter, pensant : il vaut mieux mourir noyer dehors que dedans.

Trois jours durant dans le bâtiment des Arts, à travailler avec les étudiants autour de textes « contemporains », tirés (c’est le jeu) des derniers palmarès de l’institution officielle : tous plus ou moins branchés sur l’indécrottable présent, ce présent réduit à de l’actualité, bandeaux défilants du temps réel — oui, pièces sorties pour la plupart tout droit des pages sociétés de n’importe quel quotidien ; peut-être est-ce cela, après tout, le théâtre, et tant pis pour moi ; le théâtre : cette chose qui voudrait « nourrir le débat » ; mais le débat est déjà repu, voudrait plutôt qu’on le tranche ; ensemble, ces jours dans Turbulences, on agitera plutôt le désir de l’intempestif, non pour la volonté de se réfugier ailleurs où le monde n’est pas, mais pour trouver d’autres positions où l’envisager, des lieux à l’écart pour troubler plus sûrement ses certitudes, des langues qui sauraient soulever le monde en crachant sur lui ou qui appelleraient avec des mots de brutalité et de douceur d’autres mondes enfouis en lui, et en nous — mais où sont ces langues, et ces mondes, où ?

Trop terrifiées pour parler, elles peuvent seulement s’écrier hors de ton, dans une clameur d’appel à la merci du feu, dans une remontrance au feu sourd et frénétique bondissant plus haut (plus haut, plus haut), avec un désespéré désir ou une recherche résolue, maintenant, de maintenant siéger, ou jamais, aux côtés de la lune à la face pâle. Oh ! les cloches, quelle histoire dit leur terreur — de Désespoir !

arnaud maïsetti - 8 décembre 2021


Arnaud Maïsetti vit et écrit entre Paris et Marseille, où il enseigne le théâtre à l'université d'Aix-Marseille. Vous pouvez le retrouver sur son site Arnaud Maïsetti | Carnets, Facebook et Twitter @amaisetti.