Violences policières au lycée Bergson : un deuxième policier jugé vendredi dernier

C'était le 22 mars 2016 en plein mouvement contre la loi El Khomri. Une vidéo montrant un policier frappant au visage un élève du lycée Bergson avaient enflammé les réseaux sociaux. Jugé en novembre 2016, le policier en question, Sofian O., avait été condamné à huit mois de prison avec sursis. Vendredi dernier, un autre comparaissait lui aussi pour avoir frappé d'autres élèves, tous mineurs, de ce lycée du 19e arrondissement de Paris.

Ils sont finalement trois, ce vendredi 30 mars 2018, à déposer devant la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris, contre un policier, qu'ils accusent de les avoir frappés le 24 mars 2016, en plein mouvement social contre la loi travail. Achraf, âgé de 17 ans au moment des faits, est en terminale S. Thomas, lui aussi âgé de 17 ans lors des événements, est en BTS informatique. Sérénik, qui n'avait que 15 ans lors de la manifestation du 24 mars 2016, était élève au lycée Diderot, où il avait participé au blocage avant de rejoindre le lycée Bergson voisin. Il a finalement décidé de témoigner lors du procès. Tous mettent en cause Baris E. un policier âgé de quarante ans, dont 18 années passées au commissariat du 19e arrondissement de Paris, où se situe la cité scolaire Bergson. La ligue des droits de l'homme, la fédération de parents d'élèves FCPE (classée à gauche) et l'un des lycéens, Achraf, sont parties civiles.

Le 24 mars 2016, alors que des manifestants défilent dans tout le pays contre la loi El Khomri, le lycée Bergson est bloqué par des poubelles et quelques barrières, depuis le début de la matinée. Quelques jets d'oeufs et de farine, un feu de poubelles : il n'en faut pas plus pour que des policiers soient appelés en renfort sur les lieux. Des policiers qui se livreront à des violences inouïes contre les lycéens, pourtant très calmes, comme en témoignent les vidéos. Ce sont justement les vidéos filmées ce jour-là par des élèves, qui ont amené l'IGPN a ouvrir une enquête, sur l'injonction du parquet. On se souvient notamment de ces images montrant un lycéen frappé au visage qui avaient particulièrement choqué. On y voit Adam -comme sa famille souhaite qu'on l'appelle-, un élève âgé de seulement quinze ans, maintenu par deux policiers, tandis qu'un troisième lui assène un violent coup de poing en pleine face. Bilan : un nez cassé et six jours d'ITT. Le 23 novembre 2016, Sofian O., le policier qui l'a agressé, a été condamné à huit mois de prison avec sursis. Aucune interdiction d'exercer ni l'inscription au casier judiciaire de la condamnation n'ont été requises contre lui.

Il y a eu aussi Steven, 17 ans, élève de première S. Le 24 mars, une vidéo le montre perché sur le muret d'enceinte du lycée : il s'accroche aux grilles qui surplombent son lycée. Trois policiers s'emparent de lui et le mettent à terre sans ménagement. Il reçoit des coups avant d'être emmené au commissariat, où il sera à nouveau frappé et insulté. Alors qu'il est mineur, à aucun moment ses parents n'auront été prévenus de sa garde à vue, qui a duré 48 heures. Malgré les témoignages d'élèves ayant assisté aux violences contre lui, devant le lycée et au commissariat, sa plainte a été classée sans suite. En revanche, les policiers ont, comme cela est quasi systématique, porté plainte contre lui pour se couvrir. Jugé le 27 novembre 2017 pour outrage, rébellion et violences volontaires, Steven a été condamné à trois de prison avec sursis et 18 mois de mise à l'épreuve. Le tribunal pour enfants n'avait pourtant pas retenu les violences volontaires. Profondément choqué, il en est aujourd'hui à sa deuxième hospitalisation en psychiatrie. Le jeune homme, qui a refusé de faire appel de la condamnation -mais comment croire encore en la justice ?- souffre de crises de paniques, de bégaiement causés par le stress post-traumatique.

Après le procès de Sofian O. et celui de Steven, c'est au tour de Baris E., un policier dont le comportement violent est dénoncé par de nombreux lycéens, d'être jugé ce vendredi après-midi. Le 24 mars 2016, il est entièrement vêtu de noir, porte une capuche et un passe-montagne qui dissimule son visage mais aucun brassard permettant de l'identifier comme policier. Une tenue pas franchement réglementaire. Hypothèse de la présidente du tribunal, Caroline Viguier : le policier ne souhaitait pas être identifié sur d'éventuelles vidéos. Ce que le policier justifie, car il a deux enfants, dont "les copains ignorent qu'il est policier", explique-t-il à la barre. Les scrupules de ce père de famille n'iront cependant pas jusqu'à regretter les violences commises ce jour-là à l'encontre de jeunes lycéens qui ont l'âge d'être ses enfants... Invité à s'exprimer après la plaidoirie de son avocat, il n'exprime aucun regret ni excuses à l'encontre des jeunes victimes, toutes mineures au moment des faits.

Sur les deux vidéos qui seront projetées lors de l'audience, on le voit distribuant copieusement des coups de "gomme administrative" -un type de matraque qui fait partie de l'équipement policier-, pour faire reculer des lycéens, qui ne se dispersent pas assez rapidement à  son goût. On le voit asséner des coups à plusieurs d'entre eux, dont Thomas. D'abord à l'épaule puis aux jambes, avant de frapper un autre lycéen au visage. On le voit sur l'une des vidéos traînant sur une vingtaine de mètres un autre élève, qu'il étrangle au niveau du cou, avant de le matraquer à terre. Achraf explique que le policier voulait qu'il efface les vidéos qu'il était en train de filmer. Non seulement le policier l'a frappé et menacé mais en plus il lui a mordu l'oreille jusqu'au sang, comme le montre une photo, selon son avocat, Me Arié Alimi. Quant à Sérénik, 15 ans à l'époque, il est lui aussi ciblé parce qu'il filme. Le policier lui a asséné une balayette pour le déséquilibrer et l'a frappé également à terre, alors qu'il tentait de récupérer sa caméra Go pro. Déjà confronté à ce même policier devant le lycée Diderot, Sérénik explique que ce dernier l'avait menacé de le violer. "Si tu reviens on va te tuer", lui aurait aussi lancé le policier. La mère de Sérénik, qui pense que le problème vient de plus haut, s'interroge : "que faisait sur place ce policier affecté habituellement à des tâches administratives ?"

A l'audience, Baris E. -dont le prénom en turc signifie pourtant paix- comme le rappellera Me Sylvie Boitel, avocate de la Ligue des droits de l'homme, qui était partie civile lors de ce procès- reconnaît n'avoir aucune formation au maintien de l'ordre, mais ce jour-là il donnait un coup de main à ses collègues. Il explique qu'il a fait des "mouvements" avec sa gomme, mais sans porter les coups. Des coups qu'il avait pourtant reconnus face aux enquêteurs de l'IGPN et qui sont consignés dans le procès-verbal de son audition. Mais, à la barre, il s'emmêle dans ses explications, incapable d'expliquer pourquoi il est passé de gestes de balayage avec sa matraque -des mouvements de dissuasion- à des coups offensifs à la verticale sur de jeunes lycéens pacifiques. Il a donné des coups "pour faire peur", mais sa matraque "n'a pas touché corporellement" les lycéens, s'enferre-t-il. Ou s'il les a touchés, c'est "involontairement", selon son avocat Me de Menou. Il reconnaît seulement la balayette à l'encontre de Sérénik, qu'il a jugé "arrogant". "Affirmer une position politique en manifestant c'est arrogant ?", l'interroge Me Boitel ? Le policier se contente de répondre que les lycéens n'obtempéraient pas assez rapidement".

Revenant sur le procès-verbal de son audition par l'IGPN, Baris E. explique -ce qui ne manque pas de saveur- que la garde à vue a été pour lui "très difficile". "J'étais déstabilisé et je me suis mal exprimé", bredouille-t-il. Pourtant, impossible de penser que le policier du commissariat central du 19e arrondissement, ignore la valeur d'un procès-verbal de police. Ce qui n'empêchera pourtant pas son avocat de défendre une curieuse théorie. Selon Me de Menou, un procès-verbal n'est qu'un "élément d'information", pas "un document authentique". Un argument savoureux qu'on imagine pas dans la bouche d'un policier... L'avocat dénonce un harcèlement contre son client, le surmenage des policiers quatre mois seulement après l'état d'urgence et s'en prend à la réputation du lycée Bergson, "où il n'y a pas que des enfants de chœur".

L'argument n'aura pas ému la procureure, Aude Duret. Celle-ci dénonce des coups qui ne sont absolument pas justifiés, le policier n'étant "à aucun moment en danger" et qui ont été reconnus par l'accusé pendant sa garde à vue. "Il appartient à un policier d'analyser la situation pour s'extraire d'un simple ressenti", explique la magistrate, pour qui il aurait suffi de procéder à des sommations face à des jeunes qui ne manifestaient aucune violence. Elle demande donc que soient retenues les "violences volontaires aggravées" puisque commises par un représentant des forces de l'ordre sur de jeunes mineurs. Et requiert neuf mois de prison avec sursis assortis d'un sursis simple (sans mise à l'épreuve).

Me Arié Alimi, lui, a insisté sur quelques singularités de ce procès. Notamment le fait qu'il aura été très difficile de convaincre les jeunes de venir témoigner des violences qu'ils ont subies. Ma lecture, explique l'avocat, c'est que "quand vous avez 15, 16 ou 17 ans et que vous participez pour la première fois à une manifestation, c'est compliqué de dire qu'on y était et qu'on a été frappé par des fonctionnaires de police". Achraf, qui habite dans un quartier populaire du 19e arrondissement et entend souvent parler de bavures policières, a pensé que sa parole ne pèserait pas bien lourd face à celle d'un policier et que ce procès "ne servirait à rien". Thomas, lui, ne voulait pas inquiéter ses parents. Sérénik a décidé au dernier moment de témoigner. Tous ont donné la priorité à la poursuite de leurs études. Ils ont été retrouvés sur la base des vidéos, ce qui n'a pas permis de constater les traces de coup juste après les faits, d'où des violences sans ITT (interruption temporaire de travail, dont l'échelle détermine en partie la gravité des faits).

Selon Stéphanie Durand et Gwenaël Cau, membres de la fédération de parents d'élèves FCPE et du comité du 24 mars qui s'est formé à la suite des événements, d'autres élèves de Bergson ont subi des violences ou en ont été les témoins, mais n'ont pas souhaité témoigner. "Sans la vidéo", aura rappelé Me Alimi, "toute cette affaire n'existerait pas". L'avocat aura aussi dénoncé une police radicalisée sous la pression de syndicats, avec des membres des forces de l'ordre qui adoptent des comportements de milices d'extrême droite et un culte du mensonge et de la violence qui n'a cessé d'augmenter. Il a aussi regretté que les vrais responsables, la hiérarchie policière et les ministres, qui ont donné les ordres, ne soient jamais convoqués dans le box des accusés. Le jugement a été mis en délibéré au 24 mai prochain.

Véronique Valentino

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