15 mai 2019

Photo    Amin El Dib

L’éphéméride du 15 mai

L'homme serait un dieu s'il pouvait se suffire.

Proverbe suisse

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"On est chez nous" - voilà le danger du souverainisme résumé. Ce "chez nous" suppose un "chez eux", où ceux qui ne sont pas de "chez nous" seraient bien inspirés de rentrer ou de rester. Pour leur bien d'ailleurs, cela va sans dire, et celui de l'humanité, dont la "diversité des cultures" doit être respectée. Quelle belle façon de dire : "ici c'est l'Europe blanche, là-bas c'est l'Afrique noire." En termes "politiquement corrects", comme dit dans l'interview, cela donne : "Que les médecins africains restent en Afrique plutôt que de venir en France, leur peuple a besoin d"eux". En termes moins hypocrites, le sous-titre est : "La France aux français". Comme le Front National le sait depuis longtemps. Et c’est pourquoi un conseiller régional inconnu du courant “souverainiste” (minoritaire et exclu du mouvement, il faut quand même le rappeler) de la France Insoumise a pu rejoindre si facilement Marine Le Pen, en éclaboussant par son plongeon dans la boue de l’extrême-droite Jean-Luc Mélenchon, à qui il fait le baiser de Judas en affirmant à Ruth Elkrieff qu’il pense secrètement comme lui, et est devenu minoritaire dans son mouvement, et en affaiblissant l’opposition à Macron, qu’il prétend mettre au-dessus de tout, en légitimant son discours sur les populismes qui se ressemblent.

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France 2 a beau le censurer, - couper au montage, cela s’appelle réécrire l’histoire, rejouer une fake cérémonie, telle que le pouvoir la rêvait, sans ce grain de sable dans les plans qui s’appelle le réel, c’est donc la réalité que la chaîne publique a prise hier en otage (mot que sa direction a osé, et que nous lui retournons), un otage encombrant dont elle a décidé de se débarrasser, peine perdue évidemment depuis qu’existent les réseaux sociaux, mais une décision grave quand même, et qui en dit long sur le désarroi du pouvoir ! - le mouvement des Gilets jaunes s'étend, et prend de nouvelles formes, au point que les officiels, dont le pâle ministre de la Culture hier, ne peuvent plus mettre les pieds dans une ville ou une cérémonie sans qu'elles soient vidées de public, entourées de police, ou bien, comme hier soir, chamboulées, retournées contre eux. Même Le Monde commence à s'en inquiéter depuis quelques jours. Vieilli de dix ans en six mois, le président porte désormais sa défaite sur son visage. Les Gilets jaunes n'auront peut-être pas tout gagné. Macron n'a pas encore tout perdu. Mais il est clair que le perdant, c'est lui.

Dans son édition du 14 mai, Le Monde admet en Une l’existence de «violences policières», et leur consacre un inquiétant dossier. Il s’agit d’un tournant dans la bataille qui oppose depuis novembre le pouvoir aux Gilets jaunes. Mais toujours pas de photo à la Une du Monde. Face à la masse d’images qui hantent la mémoire, cette absence est un choix éditorial qui prolonge le déni partagé depuis six mois par le gouvernement et les grands médias. Mais comme l’explique le dossier du « quotidien de référence », ces images, tout le monde les a vues sur les réseaux sociaux: «Les séquences de policiers en train de molester des manifestants sont diffusées en boucle. Tout y est disséqué, commenté, relayé.»

Dimar Torres, assassiné et émasculé par des soldats de l’armée colombienne.

Dimar Torres, assassiné et émasculé par des soldats de l’armée colombienne.

L'assassinat atroce, précédé de tortures, de l'ancien guérillero Dimar Torres par l'armée colombienne nous amène à nous demander sérieusement si on peut encore qualifier de « paix » la réalité objective du terrorisme d'État. Depuis la signature des « accords de paix » après lesquels les FARC ont rendu leurs armes pour participer à la vie politique du pays, plus de 129 anciens guérilleros ont été assassinés. Et plus de 600 leaders sociaux, syndicalistes ou écologistes, tués par les instruments paramilitaires ou militaires de l'État colombien. Ces massacres d’opposants (entre 100.000 et 300.000 morts dans les années 50/60, connues en Colombie comme l’ère de “La violencia”) furent la raison première de la fuite dans la jungle (le maquis colombien) des militants de gauche, et de la création, en 1964, des FARC pour résister à l’armée. Il semble qu’on est bien parti pour recommencer le cycle répression/guerilla. Qui veut vraiment la paix en Colombie ?

La politique de santé semble se résumer en deux mots d’ordre : la réinsertion sociale et le contrôle de la violence. Reprenons les principes qui sont à la base du soin institutionnel. N’oublions surtout jamais qu’une personne qui a besoin de recourir au soin psychiatrique est quelqu’un qui ne peut plus vivre dehors dans la communauté sociale. N’ayons pas comme seule préoccupation de vite l’y retourner. Créons, au contraire, des conditions de vie collective qui lui permettent de doucement réapprivoiser la relation à l’autre tout en le responsabilisant dans son temps d’hospitalisation.

A gauche (au sens large, très large), quand tout le reste s’effrite ou s’effondre, une nouvelle force est apparue, dont tous les français ont désormais entendu le nom, au point qu’elle est devenue légende. S’obstiner à ne voir dans le Black Bloc qu’une horde de “casseurs”, et refuser catégoriquement de voir la dimension politique de son implication dans tous les mouvements sociaux qui comptent, est une belle preuve d’aveuglement, et une lourde erreur.

Deux camps se sont distingués dans le débat pendant la semaine de la fête nationale (israélienne) cette année : l’un qui se réjouit et est fier du pays, et l’autre qui en a assez et qui a honte. L'écart entre eux n'a jamais été aussi grand. Le premier groupe est identifié avec la droite, le second avec la gauche, et les deux se trompent.


BONNES LECTURES

 
Yves Robert - La guerre des boutons

Yves Robert - La guerre des boutons

Raoul Vaneigem publie son dernier livre aux éditions Libertalia : Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande. Il n’est aucune pertinence, selon lui, à s’emparer du pouvoir central (par les urnes ou par les armes) : fort des dernières expériences menées au Chiapas, au Rojava et dans les ZAD françaises, l’auteur enjoint à rompre en masse avec l’État et ses relais, à faire sécession pour « fonder des territoires » auto-administrés.
(Ballast)

Dans son livre Gayfriendly. Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New York, Sylvie Tissot propose un détour par la gayfriendliness revendiquée par des hétérosexuels fortunés et cultivés, pour en dégager les caractéristiques bien particulières, ainsi que les importantes limites. Le texte qui suit, et qui en est extrait, analyse et déconstruit l’autorité morale dont les habitants de quartiers gentrifiés s’investissent eux-mêmes, par le biais notamment d’une dénonciation vertueuse de certains lieux et de certaines populations.
(Les Mots sont importants)

Le livre de Vincent Piolet, Paradis fiscaux : enjeux géopolitiques, explique sous un angle nouveau pourquoi les paradis fiscaux ne sont pas un problème pour les grandes puissances, tant qu’ils réussissent à conserver leur pré carré offshore. Toucher à ces territoires, c’est toucher à leur contrôle sur le système financier mondial, et donc à leur souveraineté. D’où leur résistance commune à tout réel changement des règles, qui aurait un effet immédiat sur leur rapport de force et leurs stratégies.
(Diploweb)



Barbara Probst

Barbara Probst

Coup de cœur pour la nouvelle expo de Barbara Probst au BAL. Cette Allemande qui navigue entre Munich et New-York à faire déraper le sens de l’image photographique ; tout en filant, mine de rien, à la fois les clés du camion de la lecture et un dispositif qui ouvre sur une polysémie bienvenue.

+ de photographie dans L’Autre Quotidien


Mac de Marco

Mac de Marco

Si les débuts du canadien nous avaient charmés par l’équation minimale guitare-voix qui fait mouche avec un humour décalé, la suite des opérations l’avait vu se perdre un peu en étoffant la production avec des albums dispensables. Mais là, merveille, entre spleen et humour vache, il retrouve, avec la simplicité, le bonheur des mélodies minimalistes qui lui siéent.

+ de musique dans L’Autre Quotidien


MIXES & BANDES-SON

 

Comment ne penser qu’à ça. En musique. Et sans un seul morceau de Julio Iglesias.


 
Vue de l’exposition Le Navire de Thésée de Raphaël Fabre

Vue de l’exposition Le Navire de Thésée de Raphaël Fabre

Dans un monde contemporain dopé au numérique, Raphaël Fabre révèle les dangers des deepfakes, ces vidéos truquées plus vraies que nature… Ses décors réels et ses images 3D — faites par ordinateur - jouent avec les notions de vrai et faux, d’authenticité, de virtualité et de fiction…

+ d’art dans L’Autre Quotidien


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 Les «Haïkus de prison» disent la prison, la déportation et l’enfer des camps, dans un chant lancinant de 489 haïkus, qui tend vers l’hiver et la noirceur absolue. Voix des dominés, des minoritaires, de ceux qui sont aux marges, ce sont les récits des Tadjiks, du Mandchou, du boucher moldave, du boxeur fou ou du bonze, de tous ceux qui tentent de survivre dans le chaos de l’enfermement, de raccommoder ensemble des morceaux de vie au milieu des suicides et des meurtres, de tous ceux qui succombent.

Les derniers jours, Lutz Bassmann les passa comme nous tous, entre la vie et la mort. Une odeur de pourri stagnait dans la cellule, qui ne venait pas de son occupant, encore que celui-ci fut à l’article de et se négligeât, mais du dehors […] Bassmann, lui n’attendait rien. Il s’asseyait en face de nos visages abîmés et il les regardait. Il contemplait les photographies mal lisibles, spongieuses, les portraits obsolètes de ses amis hommes et femmes, tous défunts, et il se remémorait on ne sait de quoi de trouble et, en même temps, de merveilleusement scintillant, qu’il avait vécu en leur compagnie.

Lutz Bassmann, Haïkus de prison (Verdier) 

Carlos Drummond de Andrade

Carlos Drummond de Andrade

De 1930 à 1980, une poésie subtile, incisive et ironique des résistances souterraines à l’abrasion sociale et économique.

CONGRÈS INTERNATIONAL DE LA PEUR

Provisoirement nous ne chanterons plus l’amour,
il s’est réfugié plus bas que les souterrains.
Nous chanterons la peur qui stérilise les étreintes,
nous ne chanterons plus la haine car elle n’existe pas,
il n’existe que la peur, notre mère et notre compagne,
la grande peur du sertão, des déserts, des océans,
la peur des soldats, la peur des mères, la peur des églises,
nous chanterons la peur des dictateurs, la peur des démocrates,
nous chanterons la peur de la mort et la peur d’après la mort,
puis nous mourrons de peur
et sur nos tombes surgiront des fleurs jaunes apeurées.

Carlos Drummond de Andrade - Mort dans l’avion & autres poèmes - éditions Chandeigne

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