L'AUTRE QUOTIDIEN

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Oublier la guerre civile ? Une saisissante leçon de philosophie de Ninon Grangé sur la guerre intérieure

Publié dans la stimulante collection Contextes des co-éditions Vrin / EHESS, le deuxième ouvrage de la philosophe Ninon Grangé devrait à nouveau, après son fondamental « De la guerre civile » de 2009, faire date. L’auteure poursuit ici avec détermination le travail accompli dans sa thèse et autour d’elle, en proposant une lecture à la fois plus ciblée, plus accessible au profane sans doute, ouvrant aussi de nouvelles directions à la recherche et à la compréhension, autour d’une question centrale : saisir la manière dont le concept grec multivarié de stasis (στάσις) a été dès l’âge romain, consciemment ou inconsciemment, simplifié en « guerre civile », c’est tôt ou tard saisir certains aspects politiques et philosophiques de la guerre, dans son ensemble, qui persistent encore et toujours à se dérober à nos tentatives de pensée, d’une part, et c’est d’autre part saisir les points aveugles qui sont discrètement à l’œuvre dans nos sociétés pour occulter l’indicible que peut représenter un concept qui associe, comme autant de traductions parcellaires, imparfaites et diablement partiales, en réalité, aussi bien la guerre civile que la sédition, les troubles, les émeutes et la révolution.

La « guerre vraiment guerre », c’est ainsi que Platon invite à penser la stasis. Dans Les Lois, au livre I, la stasis, mot traduit d’ordinaire par tous les substantifs décrivant la discorde intérieure (le plus souvent guerre civile, mais aussi sédition, insurrection, révolution), est dite « la plus grande guerre ». Tout le début du dialogue joue sur la comparaison entre polemos et stasis, cette dernière étant reconnue comme la plus pénible, la plus dangereuse, la plus révélatrice du courage et donc digne d’intéresser le législateur ; le jeu est impossible à rendre en français qui utilise deux fois le mot « guerre ». Dans tout le passage, polemos devient peu à peu le terme référent abstrait pour distinguer la stasis de la guerre contre des étrangers ; la stasis est en quelque sorte plus « guerre » que polemos, elle est une « guerre vraiment guerre », une plus-que-polemos. Comment se fait-il que la tradition philosophique ait ignoré ce qui passait pour la guerre par excellence, la guerre intérieure ?

Si Héraclite et Démocrite ne sont convoqués, à juste titre, que presque uniquement pour mémoire, le premier comme introducteur (connu de nous en tout cas) de l’opposition entre polemos et stasis, le deuxième comme assignateur résolu de la stasis au champ politique, c’est l’étude détaillée du paradigme historique rencontré chez Thucydide qui fournit les premières munitions essentielles à l’analyse, avant que l’étude de la conjuration constitutionnelle de la stasis chez Aristote ne fournisse l’un des éléments que j’ai trouvés personnellement les plus prometteurs de tout l’ouvrage, ouvrant notamment une perspective précieuse et inquiétante en direction de ce qui rend acceptable la destruction créatrice du point de vue d’un pouvoir en place – les conditions d’acceptabilité (et de banalisation relative) de la stasis en matière de cité ayant ainsi leur propre écho contemporain, entre révolutions souhaitées et révolutions inacceptables, quitte à devoir rappeler aux incrédules que l’économie est toujours politique, surtout lorsqu’elle prétend le contraire. Même si Ninon Grangé ne s’est pas donné comme mission ici d’explorer les possibles retentissements économiques de certains sous-jacents de philosophie politique, il y a là à mon sens une piste très stimulante en matière de décryptage de certaines impasses fondamentales et soigneusement occultées d’une certaine vulgate néo-libérale en la matière.

Thucydide, sans vouloir en faire la démonstration puisque son but est ailleurs – découvrir les vraies causes de la guerre – présente l’enchaînement des guerres limitées, restreintes à un affrontement entre deux ou trois cités, comme une vaste guerre ayant entraîné dans son sillage la Grèce entière, sans que l’on sache quelle entité est ainsi désignée par « Grèce » tant celle-ci est protéiforme au fil de la lecture. Dans cette intrication de conflits limités et de vastes opérations d’invasion, les guerres prennent successivement des formes différentes, dont la tendance est de passer de la stasis au polemos et inversement.

Si Thucydide semble être l’historien le plus à même de restituer une vérité comprise dans la comparaison entre guerre étrangère et guerre interne, il faut également reconnaître un inestimable avantage à son histoire : il nous emmène dans tous les camps en présence, sans la fausse assurance rétrospective de celui qui a déjà vécu les événements.

Barcelone

Ninon Grangé, tout en s’appuyant de manière décisive sur le grand « La cité divisée (L’oubli dans la mémoire d’Athènes) » (1997) de Nicole Loraux, pratique à nouveau ici avec discernement l’heuristique puissante que permet l’anachronisme tempéré, dont elle avait déjà explicité le principe dans « De la guerre civile ». Elle peut ainsi aussi bien, par exemple, faire résonner Thucydide avec les massacres d’ex-Yougoslavie et du Rwanda que laisser entendre l’écho de Platon, qui procède à un rusé retournement à base principalement d’évitement lexical et de dévoiement de significations alors trop concrètes, dans les soucis du confinement des classes laborieuses qui traversent le XIXème et le XXème siècles occidentaux.

Toutes les constitutions existantes sont valables parce qu’elles font qu’une cité fonctionne, mais aucune n’est parfaite, puisqu’aucune cité n’est à l’abri de la stasis. Au lieu d’être le mal absolu, la stasis est une imperfection de la constitution. Dès que la constitution ne correspond plus à l’idée que les citoyens s’en font, alors éclatent les staseis. Les citoyens se divisent en n’étant plus unanimement d’accord sur les fondements de la constitution. Au lieu de la discorde qui prendrait l’aspect du choc frontal comparable au polemos, la stasis exprime l’inadéquation entre les citoyens et leur constitution, elle résulte de la perte d’un accord unanime. Moins destruction du lien social que « déliaison », la stasis est pourtant inhérente au politique puisqu’elle provoque dans la cité un changement de constitution et donc de forme, d’essence. La constitution défectueuse dépend de la défection des citoyens. La mobilité succède à l’immobilité. Aristote édulcore la violence qui travaille la cité. Il y a seulement métamorphose, d’où l’insistance sur la metabolè (μεταβολή).

Nous donnant à comprendre chez les Grecs, en repassant par Thucydide puis par Eschyle, la nécessaire mise en place d’un monumental euphémisme politique devant achever de normaliser le potentiel de foisonnement, de prolifération et de total hors contrôle de la stasis, l’auteure peut alors nous entraîner vers la plus grande partie de l’ouvrage, celle traitant de l’oubli de la stasis, et de son orchestration extrêmement déterminée chez Cicéron.

Rome est une héritière infidèle, quant à la guerre civile. Au moment même où toute la culture romaine s’imprègne des lettres grecques, où elle fait sienne cette culture vaincue, elle abandonne irrémédiablement la notion de stasis. C’est en grande partie pour comprendre cet oubli volontaire, cette ignorance, cet abandon d’une notion et d’une réalité, que ce livre a été entrepris. Non pas dans une perspective historique ou d’histoire des idées, mais bien parce que, nous-mêmes, héritiers de Rome et d’une bonne partie de ses concepts juridiques et politiques, avons emboîté le pas de la Ville pour ne jamais revenir sur ce qui pourrait être stasis. Qu’avons-nous oublié, comme les Romains l’ont fait, en n’appelant plus aucun événement stasis ? Pourquoi les Romains ont-ils préféré, eux qui furent en proie aux guerres internes au point d’en faire le fléau principal auquel l’Urbs était continûment exposée, forger de nouvelles expressions, de nouveaux concepts ? Certes, une hypothèse facile et probable est que la réalité de la stasis grecque ne correspondait pas au contexte politique de Rome, profondément différent de ce qui avait cours dans les cotés grecques indépendantes ou semi-indépendantes. Pourtant, je soupçonne que quelque chose se joue, crucial dans la définition du politique, dans un tel refus de la guerre interne. Bellum civile est le seul nom presque acceptable d’une réalité que les Romains ont de grandes difficultés à nommer sans en déplacer le sens, sans l’euphémiser ou la transformer.

Déchiffrant minutieusement, et à certains moments quelque peu malicieusement, aussi bien les Catilinaires que les Philippiques, ainsi qu’un certain nombre de discours isolés de l’avocat et homme politique romain nous étant parvenus, Ninon Grangé montre avec patience et brio la manière dont chaque assaut de Cicéron répond bien entendu à ses objectifs de ligne politique intérieure, mais en ne perdant jamais de vue la nécessité de transférer à chaque fois que possible, fût-ce au prix de contorsions particulièrement admirables au plan rhétorique, l’ennemi à l’extérieur, de ne pas lui laisser la possibilité conceptuelle d’être là, parmi nous, ou alors d’aussitôt, par le fait même, devenir monstrueux : plutôt inhumain que ennemy within, semble-t-on dire tout au long de ces discours enflammés avec Cicéron. La structuration rêvée et voulue de l’espace politique romain passe plus que jamais par une dialectique de l’hostis qui fait de la stasis disparue une simple manifestation de l’agresseur extérieur « déguisé », une « cinquième colonne » au sens rappelé par Alexandre Koyré, ou un ennemi intérieur à forcer hors des enceintes, ennemi dont la néo-genèse contemporaine peut renvoyer aux travaux de Mathieu Rigouste, par exemple.

La détermination de l’entité politique est fluctuante, celle-ci n’a pas une identité guerrière fixe. Le genre de la guerre, qui s’en déduit, consiste dans l’auto-proclamation de l’ennemi mais aussi dans le contenu de négativité que la cité attaquée lui confère. Par là, il ne s’agit pas de déclarer illégal, criminel ou terroriste l’ennemi, mais bien d’ajuster sa désignation à un état de crise non maîtrisable complètement. On peut ainsi dire que les pouvoirs qui désignent un ennemi comme terroriste préfèrent un nom facile parfois en désaccord avec la réalité. L’usage de la fiction a ceci de problématique qu’il peut aisément devenir sans rapport nécessaire et adéquat avec la réalité.

Rituels forcenés de conjuration, les Catilinaires comme les Philippiques ont bien ainsi pour objet fondamental la construction de l’ennemi interne et sa désolidarisation de la cité pour éviter la stasis en tant qu’apocalypse conceptuelle, et que risque devenu, au sens propre, innommable. Et c’est là, notamment, comme l’indique la citation ci-dessus, qui renvoie très directement à l’excellent article de l’auteure dans le n°12 des Cahiers critiques de philosophie, en 2012 (« Le terrorisme et l’état de guerre. Tentative de définition définitive »), qu’apparaît en un creux saisissant que les qualifications assénées par la rhétorique sécuritaire et par le storytelling guerrier contemporains sont absolument dépourvus d’innocence, que leur inadvertance apparente est bien un écho forcené de la peur politique fondamentale que représente le spectre grec de la stasis pour la cité ordonnée et aux ordres. La dernière partie de l’ouvrage en parcourant rapidement la « remontée » de la stasis, à partir de Machiavel et de Carl Schmitt, émergeant malgré tous les efforts qui lui sont opposés de l’impensé des guerres irrégulières et des conflits asymétriques, constitue bien l’aboutissement logique de ce flux souterrain ignoré avec force, confirmé par un ultime détour anthropologique et historique appuyé par Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet et, à nouveau, Nicole Loraux, mais aussi Christian Ingrao et Grégoire Chamayou, détour que le Victor Davis Hanson du « Modèle occidental de la guerre » et de « Carnage et culture » ne renierait certainement pas.

Et c’est ainsi que Ninon Grangé démontre ici brillamment à nouveau à quel point l’authentique philosophie politique, lorsqu’elle dépasse – comme elle devrait toujours le faire, mais comme une part non négligeable de la production contemporaine l’oublie allègrement – l’assemblage journalistique de lieux communs pour aller creuser en profondeur les sources qui façonnent nos modes de pensée, de conceptualisation et d’action, est toujours pleinement actuelle, précieuse, et puissante.

L’expression « fictions politiques » ne met pas seulement l’accent sur un objet imaginaire censé faire retour à une réalité dotée ainsi de plus d’épaisseur. Il s’agit de liens artificiellement établis pour expliquer le politique et faire fonctionner les liens politiques et sociaux. La distinction entre guerre civile et guerre étrangère en est une figure : la séparation est une fiction établie politiquement. (…) La fiction est une permanence des conceptions de la guerre.

Il faut écouter l’heure passionnante que consacrait Marie Richeux à Ninon Grangé sur France Culture, dans son émission « Nouvelles vagues » du 7 septembre dernier, au cours d’une semaine faste où elle s’entretenait aussi avec Marie Cosnay à propos de "Cordelia la guerre".

Oublier la guerre civile de Ninon Grangé (Collection Contextes des co-éditions Vrin / EHESS)

Charybde 2

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Ninon Grangé