Denis Maillard : ce que pourrait impliquer la disparition des syndicats

Hyper-présidence, élimination des corps intermédiaires et gilets jaunes : ce que cela pourrait impliquer pour l’avenir, par un fin connaisseur du corps social en entreprise.

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Avril 2014. « Tu vois ça, c’est la pièce des négociations sociales. Eh bien, c’est fini, je ne vais plus perdre mon temps avec les syndicats ! » La salle, désormais vide, que Matteo Renzi désigne à Manuel Valls, lors d’une visite du palais Chigi, à Rome, est celle dans laquelle les Premiers ministres italiens recevaient traditionnellement les partenaires sociaux. Pour Renzi, cette époque est révolue. Il s’agit maintenant de gagner du temps en ignorant les corps intermédiaires pour réformer sans état d’âme dans un dialogue direct avec l’opinion.

10 décembre 2018. En France, après trois semaines de mobilisation et un discours présidentiel de treize minutes, les Gilets jaunes obtiennent plus que toutes les manifestations syndicales d’ampleur nationale depuis douze ans. La dernière fois qu’un pouvoir a ainsi reculé face à la rue, c’était en 2006. À l’issue de grandes manifestations, généralement pacifiques, où la jeunesse a défilé aux côtés du monde du travail, Jacques Chirac avait alors enterré le projet de contrat première embauche (CPE). Mais depuis lors, quelle que soit leur ampleur, toutes les mobilisations syndicales se sont heurtées à un mur de refus. Pire, tout au long de la crise des Gilets jaunes, les syndicats ont été fermement écartés. Une preuve de leurs insuffisances ? De leur obsolescence ? Emmanuel Macron a-t-il finalement adopté cette politique « à l’italienne » ?

Dès 2017, tout au long de sa campagne, celui-ci a annoncé la couleur. Pour le jeune candidat, syndicats et associations ne représentent pas l’intérêt général, mais se contentent d’assurer la défense de leurs adhérents, autrement dit… la défense d’intérêts particuliers. Dès qu’il accède au pouvoir, le Président met en pratique cette vision. C’est à l’État d’assurer son rôle de puissance publique et à son chef, directement élu par les Français, d’incarner le bien commun.

Philosophe politique de formation, consultant en relations sociales depuis plusieurs années, Denis Maillard ne nous propose pas, dans ce « Une colère française » paru en mars 2019 aux éditions de l’Observatoire, un récit proprement dit de la « crise des Gilets jaunes », mais bien une stimulante tentative de mise en perspective d’un mouvement de revendication particulièrement emblématique, à son sens – et l’argumentation en est fort convaincante -, de mutations sociales et sociétales profondes, au moins autant que d’évidentes maladresses politiques de la part d’une frange non négligeable des élites dirigeantes.

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Il ne nous revient pas de définir ce qu’a été le mouvement des Gilets jaunes : sondeurs, géographes, démographes, économistes et sociologues se sont rendus à son chevet dès le 17 novembre 2018. Leurs constats peuplent les journaux. Il en ressort un portrait composite. Avec une certitude : ce mouvement populaire qui est né et s’est épanoui dans les zones périurbaines, soutenu jusqu’au bout par une grande majorité de l’opinion, marque un tournant dans l’histoire des relations sociales. À l’instar donc de l’élection d’Emmanuel Macron, en mai 2017, qui a écrit un chapitre inédit de notre histoire politique. Ces deux événements signent une nouvelle ère, une entrée fracassante dans une nouvelle société où les règles d’hier sont brutalement abolies.

Il ne s’agit pas de ce « nouveau monde » un peu factice tant vanté par les fans du président de la République. Il s’agit d’une autre société. En gestation depuis de nombreuses années, elle est arrivée à maturité en moins de deux ans (avril-mai 2017 – novembre-décembre 2018) et se donne enfin à voir pour ce qu’elle est : une « société de marché » travaillée par un processus d’individualisation qui lui confère un aspect hyper-démocratique certes, mais… quasiment irreprésentable. À ce titre, la crise des Gilets jaunes lui sert de révélateur et nous permet d’en dessiner les contours à gros traits avant d’analyser plus finement les soubassements de cette nouvelle grammaire sociale et, surtout, de discerner ce qui vient prendre le relais des anciennes médiations.

En cherchant ce qui se manifeste derrière une crise de la représentation – voire de la représentativité -, et en pesant le caractère profondément déstabilisant d’un mouvement sans chefs, pour les praticiens du jeu politique habituel, jouant d’un écart plus béant qu’il ne semblait jusqu’alors entre « ceux qui conduisent » et « ceux qui nous conduisent », Denis Maillard jalonne avec brio les symptômes avérés d’un épanouissement paradoxal de la société de marché, à l’opposé des intuitions politiques qui croient avoir assisté à l’acceptation de l’économie de marché en tant que telle. En s’appuyant sur les travaux et les questionnements de Marcel Gauchet, mais aussi de Jean-Claude Milner (dont il rappelle au passage, à raison, à quel point « Le salaire de l’idéal » est un ouvrage essentiel), voire d’Alain Ehrenberg ou de Gilles Lipovestky, l’auteur donne à penser les significations possibles d’un certain nombre de faits que l’on ne songe pas toujours à relier entre eux, et avance de très intéressantes interprétations de l’érosion des représentations collectives, et tout particulièrement syndicales.

Dans de plus en plus de cas, les salariés ne vont plus chercher un représentant du personnel ou un délégué syndical pour les aider à régler le problème qu’ils rencontrent avec leur chef, leurs collègues ou leur employeur. Ils n’en voient pas l’utilité. En revanche, ils s’adressent de plus en plus fréquemment directement à un avocat qui prend alors contact avec l’entreprise qui, à son tour, transfère le dossier vers son propre avocat. Ainsi, la conflictualité est externalisée et déportée à l’extérieur de l’entreprise. Les personnes en conflit peuvent donc continuer à vivre les unes à côté des autres sans avoir à assumer directement leur litige. Si cette pratique reste encore pour l’heure l’apanage des cadres et surtout des plus jeunes générations, elle tend à se propager. Et la profession calque aujourd’hui de plus en plus son modèle économique sur la capacité à financer son action à travers ce type d’intervention : l’avocat se rémunère sur les sommes qu’il arrive à obtenir pour son client.

Qu’y a-t-il derrière tout cela ? Le triomphe de l’individu de droit, bien évidemment. Ce qui explique le passage de l’acceptation du conflit collectif au triomphe du seul conflit individuel. En effet, il faut se figurer que dans le rapport à ses propres droits, l’individu s’est également transformé.

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Même si la lectrice ou le lecteur ne sera sans doute pas d’accord avec l’ensemble de ce qu’exposent ces 120 pages intenses (et c’est mon cas, par exemple), l’ouvrage de Denis Maillard a l’immense mérite d’oser proposer une grille interprétative robuste, englobante, comportant relativement peu d’a priori, et résolument orientée vers l’avenir. Si les pistes pour l’action qui sont ici intelligemment esquissées semblent s’adresser avant tout à des acteurs réformistes, concernés au premier chef par les particularités de cette crise-mutation de l’action collective (et tout particulièrement à la CFDT, longuement évoquée dans l’ouvrage), la qualité du questionnement mis en oeuvre, et ses ramifications paradoxales, font sans doute également de « Une colère française » une lecture tout aussi utile pour des parties plus radicales du corps social et politique, confrontées elles aussi, sous une forme différente bien entendu, à une possible modification en profondeur de l’appréhension des conflits – comme en témoignait par exemple, par de tout autres angles, des textes tels que « Des châteaux qui brûlent »  (Arno Bertina, 2017) ou « Un œil en moins »  (Nathalie Quintane, 2018).

Denis Maillard

Denis Maillard

Denis Maillard - Une Colère française - éditions de l’Observatoire
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