Brésil : Bolsonaro vacille, mais peut-on le faire tomber ?
Le Brésil voit grandir un conflit entre les forces de la droite, dont certaines préparent déjà l’après Bolsonaro, qui se voit lâché par l’armée, et dont la popularité est en chute libre, après l’explosion du Covid dans le pays: comment les forces de la gauche vont-elles agir dans ce nouveau scénario ?
De bouche à oreille
La faillite du système de santé de Manaus, avec le manque de bouteilles d'oxygène dans les hôpitaux, semble avoir porté la situation brésilienne à un autre stade. La grande agitation provoquée par les vidéos, par les témoignages de médecins, par la nécessité de transférer les bébés prématurés dans d’autres villes, a conduit à la mobilisation de nouveaux acteurs sociaux, en démontrant la nullité et l’absurdité de la gestion criminelle de la crise du Covid par Bolsonaro et son équipe pour qui “il suffit d’avoir des couilles” pour échapper au virus. Certaines célébrités ont commencé à faire campagne pour les dons de bouteilles d’oxygène, ce qui, bien qu'insignifiant en termes d'échelle, donne l'impression que quelque chose doit être fait, car le gouvernement ne fait rien. Au même moment, l'appel pour des manifestations et des casserolades populaires est apparu sur les réseaux, à la fois pour exiger que l’on fournisse de l’oxygène aux hôpitaux et réclamer le départ de Bolsonaro.
Cela fait partie d'un contexte dans lequel le président semble affaibli intérieurement et extérieurement. Les élections municipales de 2020 ont démontré un renforcement des partis du centre et une progression de la droite, et en même temps une diminution du capital politique du bolsonarisme, qui n'a réussi à faire élire que 15 des 61 candidats soutenus publiquement par Bolsonaro. La défaite de Trump et l'invasion ratée du Capitole ont été interprétées, de la part des dirigeants brésiliens, comme une prophétie de ce qui pourrait se passer au Brésil, bien qu'elle n'ait généré rien de plus que des déclarations publiques signalant un mouvement institutionnel. La perte de confiance dans le Parlement, qui se faisait déjà sentir en 2020, s'est aggravée en raison de l'ingérence de Bolsonaro.
Pourtant, contrairement à l'usure institutionnelle qui se faisait déjà sentir à la fin de l'administration Trump, au Brésil, les élections présidentielles de 2022 sont encore très éloignées. Les institutions voyaient la situation avec calme. Rien ne devait se passer dans l’immédiat. C’est ce calme qui semble s'être estompé, laissant place à une montée en force de la droite non bolsonariste, qui pourrait être tentée de prendre sa place plus vite que prévu.
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Du point de vue des relations internationales, le Brésil s'est volontairement placé dans une situation d'isolement, qui devrait nuire aux intérêts brésiliens à l'étranger, à l'attraction des investissements étrangers et aux relations commerciales avec de grands partenaires, à savoir la Chine et les Etats-Unis post-Trump. Contre cette tendance isolationniste, il existe une position d'intégration de la part de certains gouverneurs, notamment João Dória (PSDB), qui a réussi à devancer le gouvernement fédéral dans la course à la vaccination en concluant un partenariat avec un laboratoire chinois, ignorant le désavantage géopolitique de la Chine sur la question. D'autres hommes politiques, comme le vice-président Mourão lui-même et le président de la Chambre des députés, Rodrigo Maia, désapprouvent publiquement les positions de mépris des partenariats économiques et les attaques politiques bolsonaristes contre la Chine.
Toujours au niveau international, il faut prendre en considération le processus de recrudescence du nombre de contagions et d'hospitalisations dues à la covid-19, obligeant les gouvernements à augmenter indéfiniment les mesures restrictives. Le rythme actuel de la vaccination et de la production de vaccins laisse présager une autre année de mesures restrictives rigides visant à réduire les infections à coronavirus, ce qui pourrait mettre l'économie mondiale sur une voie lente (voire en recul).
La situation est aggravée par la dégradation économique évidente dans laquelle le pays vit. Avec la fin de l'aide d'urgence, des millions de personnes devraient retourner à l'extrême pauvreté, tandis que la fermeture de l'usine Ford est interprétée comme une crise du secteur industriel. Bien que la non-prorogation de l'aide et le non-accord de subventions soient considérés comme des engagements en faveur de l'ajustement fiscal, les acteurs financiers semblent commencer à prendre en compte le manque d'engagement du président en faveur des réformes et la profonde instabilité dans laquelle il place le pays. Le problème structurel de l'éducation brésilienne va accroître la difficulté de reconversion des travailleurs en raison de l'accélération des tendances technologiques dans le monde du travail. Dans le même temps, l'augmentation du coût de la vie aggrave encore la situation de la masse des travailleurs indépendants dans les grandes villes, ce qui fait à nouveau pression sur les autorités publiques pour qu'elles créent des formes d'aide financière pour les personnes vulnérables.
En ce sens, l'argument de Bolsonaro selon lequel il faut choisir entre l'économie et la vie révèle ses contradictions ; l'effondrement des systèmes de santé et les décès en masse rendent impossible une reprise économique complète, obligeant les travailleurs à réduire leur circulation et à suivre des protocoles d'hygiène et de soins. D'autre part, il existe également des preuves de la contradiction de ces dirigeants qui prétendent être guidés par la "science" et défendre des "vies", dans la mesure où ils n'ont pas fait d'effort pour assurer des garanties économiques de stabilité aux travailleurs pendant la période d'isolement, qui a fait place à une tourmente boursière qui a mobilisé les travailleurs et les patrons contre les mesures restrictives, voir le cas de Búzios, Angra dos Reis, Manaus et Belo Horizonte. Pourtant, même pour de nombreux partisans du président, la nécessité de lutter contre le virus est plus importante que son combat acharné pour faire remonter sa popularité, qui peut être représenté de manière comique dans la commercialisation de masques de protection estampillés du visage de Bolsonaro.
La crise du Bolsonarisme coïncide avec les moments de plus grande aggravation de l'épidémie au Brésil. Le scénario actuel est relativement différent de la situation à laquelle nous étions confrontés au cours du premier semestre 2020. À la fin du mois de mai de cette année-là, avec des niveaux d'occupation des lits plus contrôlés dans les États, mais un nombre élevé de décès, environ la moitié des Brésiliens ne connaissaient pas quelqu'un qui avait contracté le coronavirus, ce qui rendait apparemment les discours conspirationnistes de Bolsonaro plus séduisants. Dans une nouvelle enquête réalisée en décembre, ce pourcentage est tombé à 21 %, ce qui indique que l'expérience la plus directe de la maladie a atteint le quotidien de la grande majorité. En outre, c'est au cours des mois de mars et d'avril que le Brésil a enregistré le pic des taux d'isolement social, peut-être grâce au soutien financier des familles à leurs membres les plus vulnérables. Une nouvelle reproduction de ce scénario est-elle possible ?
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Cet ensemble de facteurs permet de comprendre pourquoi des secteurs de la droite, qui avaient officiellement rompu avec le président depuis le début de l'année dernière, et qui n'avaient guère mobilisé leurs forces pour le faire démettre de ses fonctions, ont commencé à bouger. En ce moment, ils semblent avoir changé d'avis et ont commencé à plaider ouvertement en faveur d'une mobilisation autour de la destitution, appelant à la fois le panel et les carrefours à renverser le président. Il est trop tôt pour dire si la capacité de mobilisation de groupes comme MBL et Vem Pra Rua se maintiendra, mais ce qui est certain, c'est qu'ils font le pari, en ce moment, de pouvoir profiter de l'instabilité politique pour reprendre un rôle de premier plan au sein des forces de droite, en même temps qu'ils veulent prendre le devant sur la gauche comme éléments d'opposition au Bolsonarisme.
Bien que ces forces de droite fassent le pari de se présenter comme plus modérées que Bolsonaro, une hypothèse à soulever est que l'extrême droite au pouvoir connaît un processus similaire et avec des signes inversés à ce que la gauche modérée a connu en 2013. Le Bolsonarisme, qui, comme le Parti des Travailleurs de Lula en son temps, pense avoir sous son contrôle la contestation et la manifestation de rue, pourrait être débordé par d'autres secteurs de l'extrême droite dans ces manifestations.
Comment les forces de gauche réagiront-elles à ce nouveau scénario ? Seront-elles capables de construire une opposition au bolsonarisme qui ne s’en tienne pas aux discours ? Seront-elles capables de mobiliser les travailleurs indépendamment de la droite et des patrons ? Ou bien se rangeront-elles derrière la droite et les partis de l'ordre dans l’espoir de se débarrasser déjà de Bolsonaro ?
Passa Palavra
Traduction et édition L’Autre Quotidien
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