L'AUTRE QUOTIDIEN

View Original

Macronique, ou le déni de la réalité. Par Émilie Notéris

“Les choses qui n’existent pas existent quand même. “ Une plongée sagace et terrifiante dans le langage dominant du déni ou de la justification de la violence policière. Salutaire.

Une députée porte-parole de La République en marche n’a pas constaté de violences policières mais veut bien qu’on lui en montre. Elle précise ensuite, lorsqu’on lui présente des images, que ce qu’elle appelle violences policières seraient en fait des condamnations avérées pour violences policières, et non des représentations de violences policières.
Les violences policières qui n’ont pas été jugées  en tant que violences policières ne sont pas des violences policières.

Depuis de nombreuses années, la parole gouvernementale, exécutive, dominante, nantie de tout le poids de son pouvoir induit, s’affranchit toujours davantage de la signification, et se discrédite, impavide, au fil des discours vides et des petites phrases se voulant agencements malicieux mais témoignant surtout d’un mépris souverain pour l’intelligence des dominés. Sandra Lucbert analysait tout récemment, violemment, dans son « Personne ne sort les fusils », à l’occasion du procès France Télécom, à quel point cette langue de l’automatisme total, cette langue de la moelle épinière, débarrassée de la nécessité ancienne de la réflexion et de l’authenticité, a pu contaminer en profondeur le discours et la pratique du management au cœur du capitalisme tardif. Émilie Notéris, dont on avait pu déjà apprécier la puissance du travail dans, par exemple, la revue TINA, s’attaque, avec ce « Macronique » publié en septembre 2020 chez Cambourakis, à un autre pan de la confiscation et du détournement du langage commun, en se plongeant dans le vocabulaire et la syntaxe macroniennes (et aussi de celles de quelques-uns des prédécesseurs de « Jupiter ») du déni gouvernemental en matière de violences policières.

Les violences policières ne pouvant pas être qualifiées de violences policières, elles peuvent simultanément se produire mais ne pas exister.
Le plan d’existence légal des violences policières diffère du plan d’existence social des violences policières.

Zineb Redouane, Geneviève Legay, Steve Maia Caniço, Gabriel Pontonnier, Frédéric Roy, Ayhan P., Antoine Boudinet, Maxime Peugeot, Adama Traoré, Cédric Chouviat, Lilian Lepage, Vital Michalon, Rémi Fraisse : quelques noms dans l’effroyable litanie des victimes de la violence policière, personnes tuées ou « simplement » mutilées, personnes vis-à-vis desquelles les formes du déni, rappelées impitoyablement par Émilie Notéris  – qui les relie logiquement et habilement au déni qui entoure d’autres violences exercées par les dominants, violences sexistes ou violences homophobes, notamment -, varient régulièrement entre « les policiers n’y sont pour rien » et « les victimes l’avaient bien cherché », deux pôles cruels du mensonge et du cynisme d’un État placé ainsi presque tout entier, dans sa force la plus régalienne, au service de la domination.

Les violences policières n’existant pas, il est interdit de les filmer.

Les choses qui n’existent pas existent quand même : ce magnifique sous-titre de « Macronique » synthétise avec brio le mur des dénis répétitifs que le pouvoir oppose sans ciller aux évidences enregistrées et répertoriées. Depuis un angle différent de celui retenu par David Dufresne, d’abord dans sa ligne de blog « Allô place Beauvau », puis dans son roman « Dernière sommation » et son film « Un pays qui se tient sage », il s’agit bien de rappeler inlassablement, face à un pays hypnotisé par la parole médiatique de l’information continue aux ordres, pays hésitant dans sa majorité encore entre incrédulité, minimisation, indifférence et complicité, que non seulement la violence policière ne saurait jamais être même vaguement admissible, mais que, peut-être davantage encore, elle constitue le bourbier innommable où se noie chaque jour un peu plus la parole politique exprimée par les dominants satisfaits.

Il n’y a pas de violence de classe, seulement une classe violente qui doit apprendre à se tenir sage.

Sous sa forme initiale, moins développée, « Macronique » a fait l’objet d’une lecture-performance, « Foules sentimentales », créée avec la réalisatrice Callisto McNulty au Centre Pompidou en janvier 2020 (plus d’informations : ici).

Emilie Notéris - Macronique - éditions Cambourakis, collection Sorcières
Hugues Charybde le 2/10/2020

l’acheter chez Charybde ici

Emilie Notéris