Verts allemands, il est temps de démolir le mythe

Robert Habeck et Annalena Baerbock : "L'Europe, ce pour quoi nous nous battons"

Robert Habeck et Annalena Baerbock : "L'Europe, ce pour quoi nous nous battons"

Les deux anciens partis populaires (CDU/CSU et SPD) sont en crise et les bénéficiaires de ces problèmes dont ils sont eux-mêmes responsables sont les Verts. Une véritable vague verte a frappé le pays. Les YouTubeurs critiques mettent en garde contre le vote pour la CDU et le SPD et semblent considérer les Verts comme une alternative progressiste. Mais c’est un peu court et peut aussi être dû au refus du journalisme critique de faire son travail : les Verts et surtout leurs deux coprésidents (Robert Habeck et Annalena Baerbock) jouissent apparemment d'une complaisance sans limites. Il est temps de déconstruire le mythe vert irréel. Par Jens Berger.

De nombreuses phrases intelligentes ont déjà été écrites sur les Verts. La plus intelligente vient de l'ex-Verte Jutta Ditfurth, qui a dit un jour : « Tous les partis trompent leurs électeurs, mais il n'y a aucun parti qui ait une différence aussi grandiose entre son image et sa réalité que les verts ». Et c'est même le cas de l’ancien cœur de métier des Verts. Certes, si vous regardez "seulement" le programme, la politique environnementale et climatique du parti semble presque radicale par rapport à celle de beaucoup d'autres partis (à part  La Gauche). S'il n'y avait pas cette "différence grandiose" entre programmatique et realpolitik.

Protection de l'environnement et du climat : couçi-couça en théorie, malhonnête en pratique

Un "bon" exemple en est la sortie souvent citée du charbon. Le gouvernement fédéral et sa Commission du charbon ont fixé à 2038 l'année de sortie définitive. En comparaison, le scénario de sortie progressive des Verts, qui, en plus de nombreuses formulations vagues, anticipe la sortie de seulement trois ans jusqu'en 2035, ne semble pas non plus "trop ambitieux". C'est aussi la raison pour laquelle la porte-parole du mouvement Fridays for Future, Luisa Neubauer, critique vivement les Verts - dont elle est elle-même membre. Et là, on est toujours au niveau des programmes. L'image d’opposants au charbon s'effondre complètement une fois que les Verts sont au pouvoir. En tant que partenaires juniors du gouvernement rouge-vert de l'État de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, ils ont ouvert la voie à la déforestation de la forêt de Hambach avec l’ « arrêt » de 2016. Les Verts auraient-ils dû sacrifier la coalition à cause d'une forêt ? Si l'élimination progressive du charbon figurait en tête de leur liste de priorités, ce serait certainement le cas. Bien sûr, en tant que partenaire junior, vous ne pouvez pas mettre en œuvre tout le contenu de votre programme. Mais les contenus qui sont vraiment importants pour vous devraient quand même être mis en œuvre ; sinon, pourquoi être au gouvernement ? Si Annalena Baerbock rejoint aujourd'hui les manifestants dans la forêt de Hambach, c'est un autre symptôme de la "différence grandiose", que les électeurs ne veulent absolument pas percevoir.

Les Fridays for Future sont censés refléter les préoccupations d'une jeunesse qui ne sont pas prises en compte par les "vieux hommes blancs" des partis populaires. C'est peut-être le cas. Mais il ne fait aucun doute que les vieux hommes blancs des Verts ne se soucient pas plus de ces préoccupations. Winfried Kretschmann, le seul Ministre-président vert à ce jour [Bade-Wurtemberg, Stuttgart], par exemple, est beaucoup plus préoccupé par le respect de la scolarité obligatoire que par le climat mondial. Selon Kretschmann, les étudiants qui manifestent n'ont pas à s’étonner en cas de sanctions. C'est une bonne chose que la baguette ne fasse plus partie de l'inventaire scolaire dans le Bade-Wurtemberg.

Mais Winfried Kretschmann donne aussi d’autres exemples de la "différence grandiose" des Verts. Traditionnellement, il se fait transporter à travers son fief dans une Mercedes Classe S de plusieurs tonnes (Kretschmann : "Je ne roule pas en Smart !"), qui, malgré la technologie hybride, est principalement alimentée au diesel et a des émissions de CO2 supérieures à la limite européenne. En décembre, le constructeur automobile Mercedes, dans une démarche visant à améliorer son image et celle de son client, lui a présenté un 4X4 de 2,2 tonnes, équipé d'un moteur électrique et d'une pile à combustible. Kretschmann veut maintenant utiliser cette voiture comme "deuxième voiture" pour ses déplacements en ville - qu'en pensent les jeunes électeurs ?

Guerre et paix : casques à pointe vert olive

Lorsque les Verts, issus du mouvement pacifiste, ont envoyé, la mano en la mano avec le SPD, la République fédérale d'Allemagne dans la première guerre d'agression de son histoire, ce fut rien de moins qu'un tournant pour le parti.

Il convient de souligner en particulier la façon dont les partisans de la guerre ont poussé l'aile pacifiste de leur parti sur la défensive. Le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Joschka Fischer, a légitimé la guerre du Kosovo dans un discours prononcé lors congrès extraordinaire des Verts à Bielefeld en 1999 en ces termes : « Je me base sur deux principes, plus jamais de guerre, plus jamais d’Auschwitz, plus jamais de génocide, plus jamais de fascisme. Les deux, pour moi, vont ensemble ». Les rapports auxquels Fischer se référait étaient cependant des mensonges éhontés dont le but était d'utiliser la Bundeswehr, autrefois conçue comme une armée de défense, comme une armée de guerre offensive et d'éradiquer une fois pour toutes la retenue de l'ancienne République fédérale dans sa politique de paix. Le général allemand à la retraite Heinz Loquai, qui était alors le plus haut représentant allemand de l'OSCE au Kosovo, décrit le mensonge de Fischer dans le documentaire "Ça commencé par un mensonge" de la WDR comme suit : « Ici je dois vraiment me contrôler, car la comparaison d'Auschwitz avec la situation au Kosovo est une affirmation scandaleuse. En tant qu'Allemand, on doit avoir honte que des ministres allemands aient fait une telle chose ; car un Allemand normal est traîné en justice s'il banalise Auschwitz dans une telle mesure ».

Avec l'approbation de la guerre d'agression contre la Serbie, la glace a été brisée et depuis lors, les Verts sont tombés dans le rôle du parti probablement le plus joyeusement va-t-en-guerre au Bundestag. Bien sûr, les Verts n'enverraient jamais la Bundeswehr à la guerre pour le pétrole ou les matières premières et les intérêts commerciaux de l'économie allemande. Les Verts envoient l'armée lorsqu'il s'agit d'urgences humanitaires ou de droits des femmes et appellent cela Responsibility to protect, la "responsabilité de protéger". Il est bien entendu pratique que les catastrophes humanitaires soient toujours signalées dans les pays qui sont précisément la cible des intérêts économiques occidentaux. La situation de la communauté LBGT au Qatar, des femmes en Arabie Saoudite ou des prisonniers à Guantanamo est rapidement passée sous silence - voilà à quoi ressemble la "différence grandiose".

Aujourd'hui, les Verts, parmi les partis représentés au Bundestag, sont également celui ayant la position antirusse la plus claire. Cette évolution malheureuse est également le résultat de décennies de politique d'influence de lobbys néo-conservateurs et transatlantiques de l’arrière-cour allemande.

Ralf Fücks, ancien haut responsable politique des Verts, a fait de la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts, une organisation de combat du libéralisme et un haut-parleur de la politique de sécurité transatlantique, au cours de ses vingt années à la tête de la fondation. Déjà en 2004, le politicien écologiste Ludger Volmer déplorait la dérive de la stratégie de dialogue de la fondation "loin vers la droite". Ce déplacement vers la droite s'est poursuivi depuis lors. On préfère coopérer avec les faucons néo-conservateurs de Washington plutôt qu'avec le mouvement pacifiste de leur pays, on se soucie per de la politique de détente et on ne craint pas non plus de se frotter aux va-t-en-guerre. Par exemple, les deux responsables du parti pour la politique étrangère, Cem Özdemir et Reinhard Bütikofer ont été parmi les premiers signataires d'un appel demandant à l'UE et à l'OTAN de mettre fin à leur partenariat avec la Russie et d'introduire une "Pax Americana". L'initiateur de l'appel a été le "Projet pour un nouveau siècle américain" - les NeoCons qui ont influencé de manière décisive la politique de guerre de George W. Bush.

Cem Özdemir est (comme Katrin Göring-Eckardt et Claudia Roth auparavant) membre de l'Atlantic Bridge, de l'Initiative Atlantique, et a été financé par le German Marshall Fund of the United States pendant sa "pause politique" - le Souabe, qui avait déjà été nommé "Global Leader of Tomorrow" par le Forum économique mondial en 2002, n'a pas pris sa déclaration fiscale trop au sérieux et n’a rien trouvé de mieux que de se faire secourir financièrement par  entrepreneur foireux de relations publiques Moritz Hunziker. Reinhard Bütikofer siège au conseil d'administration de l'Institut Aspen et le politicien vert Omid Nouripour siège carrément au conseil d'administration de l'Atlantic Bridge et de la Société Atlantique allemande.

Mais c’est le le couple de politiciens vert Marieluise Beck/Ralf Fücks qui décroche le pompon du transatlantisme : ils ont même créé leur propre think tank, Liberale Moderne (LibMod), qui suit les traces des faucons yankees et s'est fait un nom en Allemagne surtout grâce à son agitprop antirusse, qu’on ne peut que qualifier de pathologique. Il n'est donc pas surprenant que le centre ait été choisi comme partenaire de coopération allemand par la campagne de relations publiques pour  l’ OTAN "Integrity Initiative", organisée par les services secrets britanniques. L'ancien politicien vert Robert Zion compare donc à juste titre le couple Beck/Fücks avec les politiciens américains néoconservateurs Victoria "Fuck the EU" Nuland et Robert Kagan.

Beck et Fücks n'ont jamais fait l'objet de critiques significatives de la part de membres de la direction des Verts, et l'adhésion ouverte de leurs deux plus éminents responsables de politique étrangère Özdemir et Bütikofer aux faucons de Washington, qui ont déterminé la politique de guerre des USA depuis maintenant presque vingt ans, est donc purement et simplementacceptée. Il faut donc supposer qu'il s'agit également de la ligne pratique officielle des Verts. On imagine mal une "différence plus grandiose" qu'entre les racines pacifistes du parti et sa réalité comme parti de guerre sous l'aile des faucons de Washington.

Quiconque - à juste titre - prône une politique humaine en matière de réfugiés tout en coopérant avec les faucons responsables des guerres qui forcent des millions de personnes à fuir se comporte de manière déloyale. Il est important et juste que des jeunes YouTubeurs  comme Rezo critiquent les meurtres par drones commandés depuis la base de Ramstein. Mais ce sont justement  les Verts qui font partie des partis qui ont le moins de problèmes avec la politique de guerre US et qui, pour l’essentiele, la soutiennent pleinement.

Le social, l'économie et le "chambard" : pas des thèmes -clé pour les Verts

Alors que le SPD souffre encore aujourd'hui aux élections des conséquences de la politique de son agenda de mesures austéritaires, dont Hartz IV, dont il est responsable avec les Verts, ces derniers sont étonnamment rarement étrillés pour leur ligne néolibérale. En 2003, 90% des eurodéputés verts ont voté pour l'Agenda 2010, qui n'a jamais été un simple "projet Schröder", mais a toujours été soutenu par les Verts - et même avec moins de contradiction dans leurs rangs que dans ceux-du du SPD lui-même.

Pour cette seule raison, il est grotesque que le YouTubeur Rezo, fustige d'une part, de manière extrêmement bien informée, les conséquences de la politique néolibérale, dont l’écart massif des revenus et de la richesse qui en découle, et les politiques de coupes et de privatisation vendues comme "politiques d'austérité", mais qu'il ne fasse pas le lien et ne tienne pas les verts pour coresponsables de ce développement. Il n'y a aucune raison rationnelle à cela. Les Verts sont un parti adulte sans immunité diplomatique, qui doit également être tenu responsable des conséquences de ses politiques dans des domaines qui ne relèvent pas de ses compétences fondamentales. Il est parfaitement clair que les Verts ne s'intéressent pas particulièrement aux questions socio-économiques et qu'ils sont plus enclins à la politique clientéliste vis-à-vis de la bourgeoisie académico-urbaine libérale dans ces domaines politiques. Toutefois, il faut voir clairement que c'est précisément cette politique qui est responsable des misères, qui, à part la politique climatique et de la politique d’Internet, figurent en tête de liste des doléances, en particulier chez les jeunes électeurs. La folie des loyers, les contrats en chaîne, les emplois précaires, les universités sous-financées avec des filières d'études resserrées canalisées vers les intérêts de l'économie ont surgi non pas malgré, mais à cause de la politique des Verts.

Démolir la CDU ? Mais pas du tout. Avec qui les Verts devraient-ils alors former une coalition ?

Le grand succès des Verts aux élections européennes a été en partie aussi une rébellion des jeunes électeurs contre la CDU, perçu - ce qui n'était certainement pas faux- comme un parti de vieux. Mais il y a de « bons » signes que ces jeunes électeurs recevront une leçon de "flexibilité" de la part de leurs Verts. D’emblée la tête de liste Ska Keller n'a pas exclu un vote en faveur du politicien Weber de la CSU à la tête de la commission, lequel Weber, soit dit en passant, ne cache pas sa sympathie pour les Verts et les considère comme une "option réaliste de coalition" à l'échelon fédéral. Cette "flexibilité", qui frise l'abnégation, a une tradition fâcheuse chez les Verts, en particulier au niveau européen, même parmi les politiciens responsables de dossiers. Après les élections européennes de 2014, Sven Giegold, deuxième candidat des Verts, expert financier et fiscal, a également soutenu Jean-Claude Juncker, le candidat du PPE conservateur, dans sa candidature à la présidence de la Commission. Les Verts comme Giegold sont de véritables contorsionnistes politiques et parviennent d'une part à tonner contre les paradis fiscaux et d'autre part à faire de l'architecte du modèle luxembourgeois de dumping fiscal le chef du gouvernement européen. Ceux qui votent vert se réveillent trop souvent sous un gouvernement noir.

Jusqu'à récemment, dans le système politique de la République fédérale, les Verts assumaient principalement la fonction assumée par le FDP pendant des décennies - celle de partenaire junior dans les coalitions, de complément majoritaire, de "petit plus faisant pencher la balance". Actuellement, les Verts de huit Länder participent au gouvernement dans sept formations de coalition différentes - l'option rouge-vert souvent mentionnée en premier n'existe aujourd'hui à Hambourg qu'après l'effondrement du SPD à Brême.

L'éventail s'étend des partenariats juniors avec la CDU en Hesse et Jamaika (Chrétdems-libéraux-verts) dans le Schleswig-Holstein aux partenariats rouge-rouge-vert (SPD-Linke-Verts) sous différentes directions à Berlin et en Thuringe. Dans un gouvernement d'État sur deux dans lequel les Verts sont impliqués, la CDU est également impliquée. Au moins au niveau régional, les Verts sont déjà aujourd'hui la béquille stratégique pour la CDU, qui est si impopulaire auprès des jeunes électeurs.

Et cette évolution devrait s'intensifier à l'avenir. En ce moment, bien sûr, les Verts surfent sur une vague de succès. Ils disposent d'un duo de dirigeants extrêmement talentueux, médiagénique et sympathique, bien qu'assez faible sur le plan du contenu, qui, surtout par rapport à la concurrence des autres partis, a simplement l'air frais et moderne. Toutefois, il convient également de noter que Robert Habeck et Annalena Baerboc, s’ils bénéficient toujours d’une immunité médiatique, pourraient voir le vent tourner et se transformer en blizzard. La dynamique insufflée par une peur tournant à l’hystérie du changement climatique et l'autodestruction des concurrents politiques, du parti de gauche, et du SPD jusqu'à la CDU, va sûrement bientôt retomber. Mais même sans ces "effets spéciaux", les Verts sont susceptibles de devenir la deuxième force la plus puissante du pays à moyen et long terme, ce qui en fait les fournisseurs de majorité et les partenaires idéaux de la CDU dans un système multipolaire. Pour une "grande coalition" (CDU-SPD-Verts), ça ne le fera pas, en purs termes de calcul, car le SPD passera progressivement dans  le camp des petits partis et la CDU ne sera plus en mesure de retrouver sa gloire du passé avec des résultats de 40% et plus  et tant Die Linke que l'AfD sont pour la CDU au mieux des solutions d'urgence comme partenaires potentiels.

A l'avenir, le modèle de coalition noir-vert devrait donc devenir la "norme" au niveau des Etats et au niveau fédéral. Conservateur, libéral avec une pointe de "bio" pour la bonne conscience et les votes des jeunes électeurs. Toute personne qui mise sur les Verts mise donc sur la poursuite de la politique actuelle avec de légères corrections cosmétiques. Mais il n'y a là rien de progressiste ou carrément de révolutionnaire. Bien au contraire. Le renforcement des Verts empêcherait le renouveau politique dans la plupart des domaines et constituerait même un grave revers pour la politique étrangère et de sécurité ainsi que pour la politique sociale. Les jeunes électeurs le remarqueront aussi, bien sûr. Il vaudrait mieux, cependant, pouvoir sauter cette phase d'apprentissage. La seule chose qui manque, c'est un YouTubeur progressiste qui "démolisse" les Verts. Le collègue Tom Wellbrock l'a déjà essayé dans un podcast. Imitateurs recherchés !

Jens Berger, le 5 juin 2019
Traduit par  Fausto Giudice
Jens Berger est un blogueur allemand, journaliste, chroniqueur 


Merci à Tlaxcala
Source: https://www.nachdenkseiten.de/?p=52285
Date de parution de l'article original: 04/06/2019
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=26194