La rétrospective Teresa Villaverde à Beaubourg ne sera pas laissée pour compte

Au moment où sort en salle le nouveau long métrage de Teresa Villaverde, Contre ton cœur, Beaubourg propose de (re)venir à ses huit premiers longs métrages qui jalonnent trente ans de carrière. Pour saisir la singularité de cette cinéaste inclassable qui a imposé, une radicalité formelle au service d’une prise en charge sans faille des laissés-pour-compte de la construction européenne.

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Se plaçant indéfectiblement « du côté des fragiles », enfants et adolescents, femmes isolées, candidats à la migration, « parce que leur force témoigne de la beauté, là où celle des puissants est une chose obscène»,
la cinéaste met en scène des héroïnes du quotidien, magnifiées par le jeu des actrices qui travaillent en totale osmose avec elle. Ainsi en va-t-il de Maria de Medeiros, Beatriz Batarda ou encore d’Ana Moreira, dont le regard bleu fou hante Os Mutantes puis Transe.

Sélectionnés dans les festivals internationaux, les films de Teresa Villaverde restent peu connus en France. Le Centre Pompidou est fier de faire entendre cette voix particulièrement engagée, pour la première fois ici, sous la forme d’une rétrospective intégrale, incluant le dernier opus inédit de la cinéaste, le court métrage expérimental Six Portraits of Pain, à partir d’une composition du musicien portugais António Pinho Vargas. La cinéaste lusophone présente également Où en êtes-vous, Teresa Villaverde ?, tourné à la demande du Centre Pompidou, dans le cadre de sa collection éponyme. Réalisé au printemps dernier pendant le Carnaval de Rio de Janeiro, dans l’école de samba de Mangueira dont l’hymne cette année était dédié aux peuples oubliés de l’histoire du Brésil et à la mémoire de Marielle Franco, conseillère municipale assassinée pendant la dernière campagne présidentielle. Le film ausculte de façon sourde les premiers échos de l’élection du Président d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Il confirme ainsi la volonté de Teresa Villaverde d’affronter la complexité du monde avec ses récits, du côté du courage et de la dignité.

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Née à Lisbonne en 1966, la cinéaste portugaise débute la réalisation à vingt-cinq ans, après un apprentissage très bref à la Famu, l’école de cinéma de Prague, et des expériences en tant que scénariste et monteuse. Avec d’autres, Pedro Costa et João Canijo notamment, elle forment une bande dont l’émergence s’inscrit dans la rupture avec les normes de l’école portugaise. Au fil d’une œuvre dense et complexe, composée de plus de quinze films à ce jour, qui alterne les genres et les formats, mêle la grâce et l’extrême violence, la lumière et l’abîme, Teresa Villaverde raconte la difficulté de vivre au sein de l’Europe libérale. De ce magma d’images protéiformes surgissent des conditions, l’abandon en tête, mais surtout une obstination à faire habiter le centre de l’écran par les corps les plus « fragiles » et une volonté d’ausculter sans relâche les fragments d’un drame, de donner à entendre ses échos, plutôt que de le présenter dans sa nudité.

« En Europe, on sent de plus en plus le poids du cinéma narratif que l’on cherche à imposer. L’auteur écrit un scénario qu’il envoie aux bureaucrates de la télévision. Avant de naître, le film est déjà chez le médecin ! Pourtant, le cinéma est bien plus qu’un fil narratif. C’est le temps, le silence, l’image, le son, le cinéma est plus proche de la poésie... Du moins, il devrait. »

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La singularité de Teresa Villaverde, dont le cinéaste Joaquim Pinto fut un temps le producteur et qui produit aujourd’hui elle- même son travail, réside donc dans ce jeu de mouvement avec les codes classiques de la fiction, sa croyance dans le rythme de la poésie et son goût pour le surnaturel, qui peut frôler l’animisme dans sa façon de considérer les lieux de vie et leurs présences animales. Mais la puissance inébranlable de son cinéma trouve sa source dans la collaboration avec des actrices, inoubliable Maria de Medeiros, qui fit ses débuts dans Três Irmãos (1994) en donnant son propre prénom au personnage, Ana Moreira, revue par la suite dans le Tabu de Miguel Gomes, Beatriz Batarda ou encore Alice Albegaria Borges, autant de femmes- miroirs aux côtés desquelles la cinéaste « part en récits », comme on irait au feu. Ensemble, elles racontent depuis le premier film les combats contre le patriarcat, les déraisons du couple, la maternité, la nécessaire émancipation, dans leur complexité. À ce titre, il n’est pas exclu d’envisager Teresa Villaverde comme une portraitiste, talent qu’elle prolonge ces dernières années avec des documentaires autour des figures d’artistes. Ainsi peut-on voir le peintre Pedro Cabrita Reis, dans A Favor da Claridade (2004), mais aussi plus récemment le cinéaste italien Tonino De Bernardi, dans Le Thermomètre de Galilée (2018) ou encore le compositeur Antonio Pinho Vargas, dans l’hommage détourné qu’est Six Portraits of Pain (2019). Villaverde qui dit elle-même se sentir proche de la peinture, revendiquant un travail plus « intuitif que cérébral » dresserait à petites touches les contours d’une communauté de vivants, en marche contre les gouffres.

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Teresa Villaverde occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage cinématographique

européen. Qu’il s’agisse de l’impossibilité des liens sociaux et affectifs pour trois adolescents qui vivent à la rue (Os mutantes, 1998) ; d’une famille qui se déchire en bord de mer (Eau et sel, 2001) ; de la descente aux enfers d’une jeune émigrante russe piégée par la prostitution (Transe, 2006) ou de la détresse silencieuse d’une famille portugaise précaire (Contre ton cœur, 2017), le regard de la cinéaste portugaise se tourne vers les plus jeunes, les femmes, les minorités, et tous ceux que les crises successives que connaît l’Europe mettent à mal. Rageur et engagé mais aussi irrémédiablement féminin, le cinéma de Teresa Villaverde entretient un lien extrêmement fort aux actrices à qui la cinéaste offre de très beaux rôles : Maria de Medeiros (Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine au Festival de Venise pour son rôle dans Tres Irmaos en 94), Anna Moreira (Transe), Galatea Ranzi (Eau et sel), Alice Albegaria Borges et Beatriz Batarda (Contre ton cœur).

La rétrospective se déroule en trois temps, en dehors de la programmation ci dessous : ouverture le 14 à 20 h, avec présentation en avant-première de Contre ton cœur, en séance semi privée, une masterclass le 22 juin à 17h dans le cadre de l’École du Centre Pompidou. Animée par Antoine Guillot, la rencontre portera sur ses débuts de cinéaste, dans le Lisbonne des années 1990, aux côtés d’auteurs de sa génération comme Pedro Costa et João Canijo, ses influences et ses projets aujourd’hui, alors que ses films sont présentés dans les festivals internationaux. Et enfin, la série des séances présentées par la cinéaste elle-même avec des invités.

Nonosse Fératu le 14/06/19 (avec le service de presse de Beaubourg)

Rétrospective Teresa Villaverde en présence de la cinéaste du 14/06 -> 30/06/19,
Centre Pompidou ( Cinéma 1 & 2 , petite salle) Place Georges Pompidou 7004 Paris

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