"Murs de Papiers" : sans aucun artifice, le film d'Olivier Cousin montre la longue bataille que les travailleurs sans papiers doivent endurer jusqu’à leur éventuelle régularisation

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

Apres la brillante action des «Gilets noirs » qui avaient manifesté contre les conditions déplorables réservées aux sans papiers en France il y a quelques jours a l’aéroport de Roissy, le documentaire d’une heure et quart d’Olivier Cousin "Murs de papiers" nous emmène dans le vif du sujet.

Immigration, détresse mais aussi compassion et professionnalisme, puisque le réalisateur choisit de nous plonger au coeur du travail de l’association La Cimade qui a pour but de « de manifester une solidarité active avec les personnes opprimées et exploitées. Elle défend la dignité et les droits des personnes réfugiées et migrantes {...} » Certains vous racontent leurs épreuves avec un sourire gêné, d’autres des larmes dans les yeux. Des parcours tous plus singuliers les uns que les autres, et pourtant étroitement liés par la quête du même but, celui d’exister. Et d’abord aux yeux d’un état qui ne veut pas les accueillir, mais accepte de les faire travailler...

A La Cimade, bénévoles comme sans papiers, personne ne compte ses heures, et au coin d’une table ou dans la file d’attente, les langues se délient en ce lieu d’écoute, et on constate que le mot « survie » revient dans plusieurs bouches. Pendant un entretien avec la bénévole qui la suit, Marie demande avec gravité “Comment vais je m’en sortir ?”. Même si son rire chaleureux estompe vite la lourdeur du silence qu’elle laisse à la suite de cette question , la question n’en reste pas moins sans réponse. On entendra aussi le récit d’une mère qui, après s’être enfuie du Burkina Faso en passant par la Libye puis la Méditerranée, accompagnée de ses enfants, nous dira qu’ils ne comprennent pas en face qu'elle n’avait pas le choix : “ C’est la mort ou la vie “. Malgré la difficulté de traiter un sujet aussi délicat, on sent à travers la caméra épaule d’Olivier Cousin qu’il est parvenu à garder assez de distance pour être respectueux, mais assez de sensibilité pour montrer de la compassion quand c'est opportun. Et c’est appréciable.

Nous suivons ainsi des bribes de la longue bataille que ces hommes et femmes doivent endurer jusqu’à leur éventuelle régularisation. Avec pour seule bande originale le tumulte quotidien de ce local situé à Paris, Belleville, “Murs de papiers” émeut, mais pas seulement, il révolte et pousse à agir, à être solidaire de ces hommes et de ces femmes, car s'il y a indubitablement du charisme et de la poigne chez les protagonistes, il n’y a en revanche aucune poésie dans la réelle injustice et l’enfer administratif auxquels ils font face. Prise de conscience ou piqûre de rappel, ce documentaire nous touche par sa justesse et donne l’importance qu’elles méritent a ces victimes du système, devenues des guerriers invisibles.

Shanti Mouget, Le 29 mai 2019

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

ENTRETIEN AVEC OLIVIER COUSIN

Pendant deux ans, Olivier Cousin a filmé une permanence de personnes sans papiers à La Cimade, dans le quartier de Belleville à Paris. C’est dans ce décor qu’il peint les difficultés rencontrées par les étrangers désireux d’obtenir des papiers, pour continuer leur vie en France.

Comment avez-vous eu l’idée du film ?


Le hasard a voulu que je pousse la porte de l’antenne Belleville-Fessart à Paris pour régulariser une amie. Je me suis retrouvé dans une grande salle face à Céline, Sabine, Marie-Ange et Naïla, qui recevaient les personnes sans papiers. Leur enthousiasme et la force de leur engagement m’ont touché. Leur lutte obstinée contre le non-respect de la loi. J’étais admiratif et respectueux. En face d’elles, une quarantaine de personnes faisaient la queue. L’attente était longue mais, contrairement à la file de la préfecture, c’était convivial : on bavardait, on souriait, on prenait des nouvelles des uns des autres, on racontait sa propre expérience, on partageait de la nourriture, on parlait du pays avec parfois des larmes, des cris. Une énergie incroyable se dégageait de cet endroit.

Pourquoi avoir choisi le point de vue des personnes migrantes ?

Après seulement quelques jours à la permanence, j’ai découvert avec stupeur la réalité que vivent les personnes migrantes (le regroupement familial ne fonctionne quasiment plus ; il faut avoir travaillé illégalement en France pour obtenir le droit d’y travailler ; les personnes sans-papiers travaillant avec une fausse carte paient des charges pour des prestations sociales dont elles ne verront jamais la couleur – puisqu’elles n’ont pour seuls droits la scolarisation de leurs enfants et l’aide médicale d’urgence – etc.). Les personnes migrantes sont mises dans des situations de vie impossibles à cause de l’iniquité de la loi, l’arbitraire et le caractère discriminant des décisions de la préfecture. Je voulais montrer cela.

Alors que l’actualité médiatique ne cesse de parler de « crise des migrants », comment avez-vous trouvé la distance nécessaire pour filmer ?


Il y a deux clichés sur les migrants : ils sont très nombreux et ils coûtent cher. Même si les scientifiques démontent ces affirmations, de nombreux médias préfèrent véhiculer des informations qui viennent renforcer ces stéréotypes. C’est un magma assourdissant. Je ne voulais pas entrer là-dedans. J’ai essayé de proposer un autre regard, une autre lecture. Je voulais redescendre à une hauteur humaine. Montrer ce que c’est, réellement, d’être sans papiers. Je voulais témoigner de ce que je voyais, et de toutes les histoires que j’entendais. Ce film est donc là pour donner un espace de parole à ces hommes et ces femmes, victimes ou bénévoles ; montrer la richesse extraordinaire de ces échanges. Un condensé d’humanité.

Pourquoi le choix d’une unité de lieu alors que vous pouviez suivre des personnes dans leur vie quotidienne ?

Suivre les protagonistes, c’est multiplier les lieux, donc multiplier les plans d’exposition. Tout est à refaire à chaque séquence, et au bout du compte, c’est risqué parce qu’on s’attarde moins sur le fond et le film peut paraître superficiel. Je l’ai fait pour d’autres films, mais pour ce film, l’unité de lieu s’imposait, pour pouvoir creuser la situation des sans-papiers en France.

Pourquoi avoir choisi de filmer la permanence ?

Lors des permanences, contrairement à la préfecture, les sans-papiers se sentent accueillis et ils parlent en confiance de leurs combats. C’est un des rares endroits où l’on peut filmer à découvert le bras de fer qui se joue. Grâce à l’étroitesse des lieux, autour de ces tables, autour de ces papiers, la liberté des échanges n’y a pas son pareil. Chaque histoire est déjà un film en soi. On a sous les yeux une illustration patente de la réalité que la France propose aux étrangers qui souhaitent s’y installer. La permanence c’est aussi ses bénévoles. Et le film s’attache aussi à décrire leur travail.

Quel est-il ?

La permanence fonctionne avec une dizaine de bénévoles. Céline, Marie-Ange, Jean, Marie-Jo, Dominique sont de jeunes retraités. Naïla, Amandine, Jérôme, Sabine, Laure sont avocats, profs et bien d’autres activités. Ils sont à la permanence depuis quelques années. C’est à eux d’informer les migrants sur la loi française, de les aider, et aussi de faire face au manque de solutions. Ils les écoutent, ils téléphonent aux avocats, aux familles, aux patrons, aux tribunaux, aux associations d’aide pour le logement, etc. Mais ils sont aussi là pour discuter, créer du lien. On le voit bien avec la scène avec Naïla. Quand elle dit à Mariam de garder son travail malgré le coté illégal, il y a une interaction humaine ; on sort de la relation utilitaire.

Pourquoi vouloir parler des bénévoles ?

Les bénévoles donnent aux personnes migrantes une autre vision de la France, par leurs actes, leur présence, leur écoute. Ils montrent une autre politique d’accueil. Ils donnent une autre lecture de la loi, plus positive. Les bénévoles sont admirables, à aucun moment je n’ai eu l’impression d’être à coté de « dames patronnesses » qui agissaient pour avoir bonne conscience. Ils agissent et réagissent en professionnel. Je filme leur travail, leur courage. La bataille juridique et politique à laquelle ils se livrent, dans ces murs non-subventionnés.

Vous présentez le film comme un film politique et non un film militant. Pouvez-vous expliquer ?

Le film militant véhicule un mot d’ordre, une propagande ; le film politique montre une réalité sociale. Il est politique parce qu’il concerne la « polis », la cité, l’ensemble des citoyens. Pour moi, il n’y a pas de propagande dans ce film. On parle de la loi et de situations concrètes.

Mais le film interroge le spectateur : quelle société voulez-vous ? Qu’est-ce que cela implique à la caméra et au montage ?

Chaque situation a une tonalité, une configuration et une dynamique différente. On sent que certains y croient parce que c’est le début ; que d’autres sont épuisés. On le voit sur leurs corps, leurs visages. Pour montrer la diversité des situations, j’ai fait varier les places des personnages dans le cadre.

D’où le choix de la caméra portée ?

Oui. Mais j’ai aussi choisi la caméra portée parce que je pense qu’elle rend l’énergie et l’ambiance de la permanence. Elle me permet d’être avec les personnes plutôt qu’en face d’elles, caché derrière le matériel. Elle me permet de partager avec eux, sans être intrusif. Elle me permet aussi d’être plus réactif face à ce qui se passe, de privilégier la narration à la « belle » image. Ça me semblait la forme juste : filmer leur beauté, leur sensibilité, leur fragilité ; mais pas les enfermer dans le cadre.

Le « tremblé » de la caméra, c’est leur fragilité ?


C’est aussi un frémissement : ma place, mes réactions, ma pensée au moment du tournage. Je suis là mais on ne me voit pas. Je suis à l’intérieur de l’échange. C’est ce qui porte l’émotion, il me semble. Je crois et j’espère que c’est la porte d’entrée pour le spectateur.

Extrait du dossier de presse

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

"Murs de Papiers" - Un film documentaire d'Olivier Cousin

Bande annonce - https://vimeo.com/270056781
Site du film - mursdepapiers/auteursetcies.com
Facebook - https://www.facebook.com/mursdepapiers/