Maryan, en ses années New-York aux relents d'art brut

L’exposition réunit une vingtaine d’oeuvres sur toile et papier, réalisées par Maryan aux États-Unis dans les années 70. Entre l’abstraction et la figuration des débuts, à son goût prononcé pour le grotesque avec ses personnages clownesques aux rires désespérés et aux couleurs vives, il déploie une œuvre aussi provocante que contrastée. Cette Comedia dell’arte aux allures Pop s’affiche comme exorcisme à la destinée tragique de l’artiste et ses blessures inguérissables.

MARYAN (Pinchas Burstein)

MARYAN (Pinchas Burstein)

L’œuvre de Maryan évolue selon ses déplacements. Après-guerre, il est contraint de quitter sa Pologne natale. En 1947, il se rend à Jérusalem, puis Paris et, enfin à New York au début des années 60, où il finira ses jours prématurément. Presque toutes les œuvres s’intitulent «Personnage». Elles n’ont en réalité pas de titre. Maryan n’avait pas coutume de titrer ses œuvres. Il leur donnait parfois des surnoms pour les identifier «Martian», «Coney Island», « Napoléon », ... Seules quelques rares œuvres ont été titrées comme la série « After Goya » et certains carnets de croquis avec textes et annotations. L’ensemble des oeuvres présentées à l’exposition est issu de la période dite « américaine » de l’artiste. Il s’agit d’oeuvres réalisées à New York de 1962, jusqu’à son décès en 1977.

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Considéré comme un des pères de la Nouvelle figuration, le travail de Maryan évolue au fil des ans, passant des années 1950 de l’abstraction à la figuration. Pour, dans les années 1960, basculer vers une figuration expressionniste et symbolique, représentant avec dérision des personnages solitaires. Auteur d'une œuvre originale autant que forte, ses œuvres sont toujours associées à des personnages « aux roulettes » et « aux boites » ( de 1959 à 1962), « dans le désert » (1955 à 1957), périodes des « chevaliers fleuris » (1953-1954) et des « chevaliers robots » (1957-1959), « période américaine » (des années 1960 à sa mort).

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Un texte écrit sous la dictée à ses amis sénonais en révèle beaucoup sur son état d’esprit :

Mon nom est Maryan S. Maryan.
Je suis né à Nowy – Sacz (I.I.1927), (Poland, Pologne subcarpatique), c’était vraiment le plus bel endroit du pays. à l’école j’étais très bon en dessin (comme tous les peintres...) sauf les autres matières. Quand j’avais 7 ou 8 ans, ma mère disait à tous ses voisins : « vous savez mon fils c’est le meilleur artiste de la ville. »

Je trouve maintenant, qu’elle était trop modeste. Elle était très gentille avec moi, mais je ne pouvais pas supporter les baffes et les torgnioles qu’elle flanquait à mon père. Tout le temps devant tous les gosses et ça m’a surement marqué et affecté.

Un jour de fête, on est rentré avec mon père. C’était d’une circoncision, il fumait un cigare avec une vodka et se sentait bien vivre, à ce moment - là ma mère lui a envoyé une baffe qui a fait trembler toute la maison. Je ne me rappelle pas avoir reçu une fessée moi. Même qui ne me paraisse pas affective.

J’étais envoyé à une colonie de vacances avec beaucoup de gosses qui venaient de toute la Pologne, et c’était à côté juste de ma ville. On se disait tous : « à l’année prochaine, au même endroit».
Les gosses repartaient, et moi je restais sur place. Au lieu de la colonie de vacances, l’année d’après, je me suis retrouvé à Auschwitz.

Ce qu’on faisait là-bas avec nous, si vous ne savez pas encore, je vous laisse deviner. Souvent je regrette que je suis né juif. Tout simplement parce que je n’aurais pas été envoyé dans des camps et j’aurais encore eu mes parents - en 1943, il faisait très froid dehors. Il y a des gars de la Gestapo qui arrivent.
Un en uniforme qui s’appelle Ester, l’autre en civil, Gavron. Ils ont choisi 22 sur 44 et moi dans les 22.
Nous ont conduit sur une place qui s’appelle place Poniatowski. On nous a placé en rang
et moi j’étais le dernier à être fusillé et j’étais obligé de regarder tout çà avant.
Comme les 2 allemands étaient saoûl comme des bourriques, ils visaient toujours dans la nuque, le centre cervical, qu’ils rataient, et tout le monde criait et remuait encore, et ils recevaient une balle supplémentaire quelque part.

Mon tour arrive, je ne sentais déjà plus rien, ils tirent dans mon cou et naturellement, raté. Comme vous le savez. Je suis toujours vivant. Évidemment, après avoir été passé plusieurs fois par des cirques pareils, c’est pas étonnant de trainer avec soi toute sa vie des culpabilités.

Cela me rappelle mon histoire de coq, quand j’étais obligé d’aller chez le rabbin spécialisé dans le casher, il le ratait aussi à moitié en le tuant. Comme le coq était fort, il s’est décroché du clou et il courait dans la cour avec la tête suspendue pendue comme un l. Et moi je me suis barré en courant à la maison. C’est mon père qui est allé le chercher à ma place.

Je n’oblige personne à aimer ma peinture mais qu’on me colle pas d’étiquette. Par exemple : - peinture dénonciatrice. - agressivité sans bornes. Ou alors, on dit aussi « ça m’étonne pas avec son passé concentrationnaire… »

La plupart de ce qu’on a écrit sur moi, c’est du bidon. Et aussi on dit que je suis un méchant personnage, ça… (c’est vrai aussi). En ce qui concerne ma peinture, je déclare officiellement : que moi j’aurais plutôt appelé ma peinture, peinture-vérité.

Il y avait aussi un cheval à bascule chez les voisins que personne n’utilisait juste à côté, j’y avais l’accès par la cour, je le voulais et on refusait de me le donner. L’année dernière j’avais trouvé le même cheval, neuf, fait par les mêmes artisans de ma ville natale dans un grand magasin spécialisé de jouets et je l’ai acheté immédiatement. Evidemment, je suis trop volumineux pour grimper dessus et croyez-moi, ce n’est pas l’envie qui m’en manquait.

 ( Sens. Maillot 1976 Maryan)

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On considère souvent Maryan comme le peintre du côté noir de l’âme humaine, un survivant d’une farce historique autrement appelée Deuxième Guerre mondiale et sa manière de pendre a souvent à voir avec la survie. Mais il faut remettre ça en ligne avec un Antonin Artaud sortant en 1946 de Rodez et des électrochocs pour écrire coup sur coup Artaud le Mômo et son Exécration du Père-Mère, puis l’extra-lucidité inouïe de Van Gogh le suicidé de la société. Et aussi se souvenir de Paul Celan affirmant la même année : « Je tiens à vous dire combien il est difficile pour un Juif d’écrire des poèmes en langue allemande. Quand mes poèmes paraîtront, ils aboutiront bien aussi en Allemagne et – permettez-moi d’évoquer cette chose terrible –, la main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l’assassin de ma mère… Et pire encore pourrait arriver… Pourtant mon destin est celui-ci : d’avoir à écrire des poèmes en allemand. » De cet impossible d’après-guerre naîtra aussi le théâtre de l’absurde qui, de Ionesco en Beckett dira toutes ces absences dans Cap au pire : Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux.

Sur ce bord, sur ce non renoncement, se tient la peinture de Maryan, au bord du brut (santé!), mais sans jamais renoncer. Alors ? dire plus, dire mal en le faisant exprès, dire le refus et l’acceptation pour enfin dire que cela n’a ni discours ni figure. Cela est et s’appelle l’horreur. Bienvenue chez vous !

Jean-Pierre Simard le 16/05/19

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Maryan - les années New-York -> 8/06/19
Galerie Patricia Dorfmann 61, rue de la Verrerie 75004 Paris