Meitei et l'art musical de l'ambient kintsugi

L’an passé voyait le Japon célébré culturellement en France. Nous vous en parlions dans un numéro de La Nuit. Mais depuis, on a découvert là-bas une scène musicale ambient qui était passée à l’as, l’Ongaku, musique proprement d’ameublement moderne. Ici, le producteur de Hiroshima, Meitei s’avance en revendiquant un autre héritage spécifique, le kintsugi, avec son album Komachi.

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Komachi, dernier album en date de Meitei, est un hommage à sa grand-mère dernièrement décédée à l’âge canonique de 99 ans, et à la tradition musicale de son pays. Pour cela, il se sert aussi bien de techniques empruntées au hip hop de J-Dilla qu’aux nappes de Steve Reich, tout en créant des paysages sonores aqueux à base d’instruments extrême-orientaux et de samples aquatiques omniprésents, en référence/révérence à des compositeurs du cru comme Susumu Yokota.

En quête d’un son qui se voudrait l’émanation d’un Japon ancestral et perdu, il aligne les références en intitulant son album d’après l’idéal féminin ancestral nippon, la légendaire poétesse Ono no Komachi, du VIIIe siècle. On le trouve assez persévérant car, après son dernier envoi, le Kwaidan de 2018 qui témoignait de la persistance des fantômes, il use toujours avec bonheur de field recordings mélangées à des percussions et des bruits de bandes magnétiques pour obtenir un son naturaliste.

Ainsi, sur “Chouchin,” se superposent sans peine fragments de rêve et boîtes à rythme à 16 pistes, pendant que sur “Ike” ou “Sento [Pt.I],” des ruisseaux surgissent sous des couches de bruits divers. “Kawanabe Kyosai” doit son titre au démon de la peinture, le père du manga moderne et “Kyosai [Pt.I],” plus long titre de l’album avec ses neuf minutes, s’amuse à faire cascader des mélodies avant de les faire tomber dans l’oubli. “Shinkai” (“profondeur océane”) est le morceau qui ici sonne le plus contemporain avec ses notes de piano montées en écho autour du battement d’un cœur en basse fréquence, évoquant les déplacements silencieux d’un plongeur.

Toute cette mélancolie à l’œuvre dégage une grande beauté dans un certain climat d’impermanence. Et, nous en revenons au kintsugi, l’art japonais par excellence qui, sous forme de “rafistolage” fait d’une œuvre ancienne marquée par le temps - comme les somptueuses réparations à l’or fin des tasses de porcelaine - une nouvelle œuvre qui fait miroiter à la fois l’ancien et le nouveau, liant la partie et le tout : le kintsugi !

Ici, Meitei, en alliant anciens modes de composition et techniques du XXI e siècle trace sa voie embrassant d’un même geste, passé et futur. Sayonara !

Jean-Pierre Simard le 3/04/19

Meitei - Komachi - Métron Records