Avec Emmanuel Ruben, au fil d'un autre Danube

Remonter le Danube en vélo, à contre-courant, et décrire la trame d’une autre Europe que celle qui se barricade dans ses certitudes faussées

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À l’aéroport d’Odessa, seul un militaire armé d’une dague et d’un revolver nous rappelle que nous avons atterri dans un pays en guerre. Je le toise de la tête aux pieds. C’est la deuxième fois que je reviens en Ukraine depuis l’Euromaïdan et chaque fois je me demande comment cette armée de soldats mal fagotés, équipés à la va-comme-je-te-pousse, pourra se défendre contre la Russie de Poutine, la troisième puissance militaire du monde. Tous les hommes croisés dans le hall de l’aéroport me demandent si j’ai besoin d’un taxi, alors je désigne la grande boîte en carton que je traîne derrière moi et je dis :
– Velosiped !
– Quoi, un Français venu jusqu’ici avec une bicyclette en pièces détachées ?
– Mais pour aller où ? Jusqu’à Vladivostok ou jusqu’à Sakhaline ?
– Jusqu’à Strasbourg, messieurs.
– Vous avez à peine foutu les pieds ici que vous rebroussez chemin ? Tous ces efforts pour rentrer au bercail ?
– Non, tous ces efforts pour remonter le Danube, messieurs.
– Vous allez rouler à contresens de Napoléon, d’Hitler et de l’expansion européenne, mon pauvre ami ! Et vous avez bien raison quand on pense comment toutes ces aventures ont terminé : la bérézina vous pend au nez !
Oui, c’est pour traverser l’Europe à rebrousse-poil que nous avons débarqué dans cet ancien port russe puis soviétique, aux avenues tracées au cordeau par un Français, et qui n’a d’ukrainien que la langue écrite, celle qui se lit partout mais ne s’entend nulle part, tout le monde parlant, bien sûr, le russe. Oui, nous sommes venus remonter les flots danubiens, tels des Argonautes des temps modernes, des bouches de la mer Noire aux sources de la Forêt-Noire. Pour pédaler à contre-courant des vents dominants et de la plupart de nos congénères. Avec pour horizon un rêve d’enfance enfoui parmi les neiges et les épicéas du Wurtemberg. Mais pour l’instant : chut ! pas question de dévoiler ce qui nous attire là-bas car dans un roman d’arpentage, où l’on devine déjà le début et la fin de l’histoire, il faut bien ménager un peu de suspens.

Remonter le Danube, de son embouchure à sa source, en vélo : voilà le pari en apparence un peu fou qu’Emmanuel Ruben s’était mis en tête d’accomplir, en compagnie d’un ami, cycliste enragé et endurant comme lui. Après avoir exploré, directement ou métaphoriquement, les confins orientaux d’une Europe en voie accélérée de bunkerisation, d’abord presque mine de rien avec son « Halte à Yalta » en 2010, puis de manière plus orchestrée et plus rusée avec « La ligne des glaces » en 2014, l’auteur avait dévoilé une partie de ses batteries, à propos de confins qui n’en sont pas vraiment, justement, ou de cœur battant qui ne se trouve pas là où la conscience occidentale affecte de le croire, justement aussi : c’est ainsi que le poème « Terminus Schengen » et le carnet de voyage « Le cœur de l’Europe » avaient tous deux vu le jour en 2018. Compte tenu de ces constructions préalables, on se doutait bien que ce « Sur la route du Danube », paraissant chez Rivages en mars 2018, ne serait pas tourné avant tout vers l’exploit sportif et la gloire du mollet sans stéroïdes, du globule rouge sans EPO et du coup de pédale sans discrète assistance électrique, même si les 4 259 kilomètres de bitume, de terre battue et de pavé disjoint abattus en 36 jours « sur la route » (en excluant les pauses occasionnelles, pourtant toujours en selle, et celle, plus importante, pratiquée à « mi-chemin », à Novi Sad) ne peuvent que forcer une admiration ébahie ou rêveuse, surtout auprès de non-pratiquants de la petite reine à titre autre qu’anecdotique – ceux dont je fais partie.

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Nous avons longtemps hésité, Vlad et moi, lorsque nous avons planifié notre itinéraire, ces derniers mois. Dans quel aéroport atterrir si l’on veut remonter le Danube jusqu’aux sources ? De quelle ville partir ? De Constanța, en Roumanie ? Ce serait l’option la plus facile, car l’Euro-Velo 6, cette piste cyclable de l’Atlantique à la mer Noire, qui n’existe que sur la toile et ne va guère plus loin, sur le terrain, que Budapest, s’achève en théorie dans le grand port roumain. Partir d’Istanbul ? Ce serait la version la plus folle, la plus osée… Mais Istanbul se situe loin du delta, loin du kilomètre zéro tandis qu’Odessa et Constanța sont les deux aéroports les plus proches de Sulina, où le Danube finit officiellement son marathon transeuropéen. En fait, oui, nous aurions dû partir d’Istanbul, pour prendre la même route que les guerriers ottomans, la même route que ces réfugiés syriens, kurdes, afghans, irakiens que nous avons la bêtise d’appeler des migrants. Mais Vlad est ukrainien, passionné d’histoire ancienne, et il m’a assez bassiné avec les Scythes, les Sarmates, les Coumans, les Huns, les Petchenègues, les Avars, pour ne pas choisir l’itinéraire des invasions barbares. Et puis, partir d’Odessa, c’était pour lui l’occasion de rendre une ultime visite à sa grand-mère octogénaire, la dernière survivante de la famille qui sût encore quelques mots de serbe : les ancêtres de Vlad étaient des émigrés serbes envoyés peupler la Nouvelle Russie à l’époque de Catherine II.

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Rappelons-le d’emblée : si le périple raconté ici a bien été effectué par l’auteur lui-même, « Sur la route du Danube » est bien un roman, et non un récit, l’art complexe d’Emmanuel Ruben est ici à l’œuvre, pour mettre en scène à nouveau Samuel Vidouble, et pour mêler les éléments factuels recueillis à un profond travail d’imagination et de démonstration par la littérature, comme il l’avait pratiqué avec tant de brio dans « La ligne des glaces », ou comme la fiction « Sous les serpents du ciel » se nourrissait du journal « Jérusalem terrestre », dans un autre registre. La quête conjointe de Samuel et de Vlad, sur les routes de cette Europe centrale et orientale qui cristallisent aujourd’hui, avec les rivages méditerranéens, les peurs de la forteresse prétendant se vivre assiégée, joue du personnel et du collectif, de l’intime et du politique, quête entrelacée mettant en jeu aussi bien une mère mourante à Strasbourg qu’un pays imaginaire conçu à la pré-adolescence parmi les cours d’eau de Forêt-Noire. Les ressorts exacts du périple ne seront, malgré les apparences, et comme l’indique joueusement le narrateur dans les premières pages, révélés que peu à peu – car, ici aussi, le but est au moins autant dans le chemin que dans la destination. S’il s’agit de retourner parfois comme un gant une vaste étendue frontalière dont le Danube serait le moyeu secret – et ici, il ne s’agirait pas du Danube de Claudio Magris, que l’auteur célèbre par ailleurs, mais d’un Danube dégagé de son prisme germanisant, et décidé à laisser vivre son devenir balkanique -, s’il s’agit (comme aux Portes de Fer) de retrouver ce qui fut perdu, c’est aussi que « Sur la route du Danube » résonne profondément, mais en leur offrant la perspective interne qui leur manquait éventuellement, avec le « Gens des confins » d’Irene van der Linde et Nicole Segers comme avec le « Last & Lost » de Katharina Raabe et Monika Sznajderman : l’Europe qui se dévoile au fil du trajet faussement cyclotouriste est une Europe des gens réels, négligés et oubliés, et une Europe des artistes et des écrivains, bien vivante sous les fascines amoncelées par la primauté économique en tout. Robert Musil, Roger Vercel, Julien Gracq, Panaït Istrati, Vladimir Lortchenkov, Hugo Pratt, George Steiner, Milorad Pavić, Danilo Kiš, Alexandre TišmaFerenc Karinthy, Imre Kertész, Miloš Crnjanski, Ivo Andrić, Nicolas Gogol, et bien d’autres : tous apportent leur contribution, discrète ou essentielle, à ce qui s’élabore sous nos yeux dans cette course à contre-courant.

Ici, dans cette lumière aquatique, je ressens ce que j’appelle l’extase géographique qui est ma petite éternité matérielle, éphémère, mon épiphanie des jours ordinaires : oui, l’extase géographique, c’est le bonheur soudain de sortir de soi, de s’ouvrir de tous ses pores, de se sentir traversé par la lumière, d’échapper quelques instants à la dialectique infernale du dehors et du dedans. Pourquoi aimer autant les fleuves et les rivières, pourquoi les aimer davantage que la mer ? La mer, trop frontale, trop vaste, trop calme ou trop violente, nous renvoie toujours à la mort alors que la vue, même éphémère, même fugace, d’un fleuve aux flots conséquents nous apaise ou nous dynamise et redonne sens à nos efforts : comme lui, nous savons que nous sommes mortels, mais comme lui nous espérons nous élargir avec l’âge, chaque année nous gagnons en sérénité ; comme lui, nous nous souvenons de notre source sans nous languir pour autant de l’avoir désertée ; comme lui, chaque épreuve nous élargit ; ici le Danube est un vieillard las, divisé, amoindri, qui s’apprête à mourir mais sa vie était tellement nourrie qu’il y a encore du feu dans son souffle et de l’ardeur dans son regard ; il scintille de toutes les crêtes de ses vagues et il roule ses épaules nues de fleuve, indifférent aux frontières, indifférent à la steppe qui trace la limite extrême de son désir, heureux de savoir que là-bas, bientôt, toujours plus loin vers l’est, la mer saura mettre un terme à ses épreuves.

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Comme Emmanuel Ruben, Samuel Vidouble est géographe à l’origine. Il sera donc question, fort logiquement, tout au long de l’ouvrage (et parfois dans des contextes réjouissants et surprenants) de bassins versants, d’affluents et de défluents, de débit et de régime pluvio-nival, de canalisation ou de détournement. Mais la géographie privilégiée, par l’auteur comme par le narrateur, « dans les ruines de la carte », n’est certainement pas celle de Vidal de la Blache, digérée bien sûr mais écartée dès que nécessaire, et bien plutôt celle d’Élisée Reclus, celle d’« Histoire d’un ruisseau », qui ne s’attache aux aspects physiques que pour mieux dégager de leur gangue les richesses humaines – et donc politiques – désormais en jeu, ici et ailleurs.

Sur le marché de Sanzhiika, j’achète une pastèque que j’arrime au porte-bagages et perds Vlad de vue ; je le retrouve un quart d’heure plus tard, tombé sous le charme d’une jolie brune qui pétrit énergiquement une pâte feuilletée – ses seins se balancent sous son tablier – et fait frire des beignets tout en poursuivant une conversation téléphonique – l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule gauches – dans une langue énigmatique. Comme nous n’avons jamais entendu de tels accents, qui rappellent le turc ou le tatar par moments, avec quelque chose de plus chantant, de plus rieur, et parfois des sons gutturaux proches de l’hébreu, le tout entrecoupé de nombreux mots empruntés au russe, nous lui demandons d’où elle vient. Taline est arménienne. Nous lui disons que sa langue est belle ; elle nous retourne le compliment. Elle n’est pas la seule caucasienne du marché ; en face aussi, le vendeur de kebabs est arménien, dit-elle, et son voisin géorgien. Quelques centaines de mètres plus loin, parvenus au bord de la plage, nous constaterons que ce n’est pas seulement le Caucase ou le pourtour de la mer Noire qui s’est donné rendez-vous ici, dans cette petite bourgade balnéaire : guinguettes ouzbeks où l’on sert du plov à toute heure, cuisine du Caucase, grillades azéries, mets tatars, alphabet géorgien ou arménien sur les enseignes, premières plaques minéralogiques moldaves… Et nous croiserons même, un peu plus loin, des motards lettons : dire qu’ils avaient parcouru près de deux mille bornes plein sud pour tremper leurs pieds dans une mer plus froide que la Baltique ! Trente ans après la chute du Mur, l’URSS n’est pas tout à fait morte et enterrée : elle survit dans les paysages urbains, dans les infrastructures balnéaires et dans les trajectoires – économiques ou touristiques – des uns et des autres.

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Géographie, littérature et politique, sous couvert de cyclisme et de rencontres de hasard ou d’aventure, mêlent sous nos yeux leurs racines souples et mobiles, leurs ancrages provisoires, leurs ports d’attache multiples, et nous offrent en souriant sérieusement une véritable leçon de vie à propos de mondialisation : dans les lignes de fuite et les méandres historiques de ce Danube-ci, il y a à dissocier et reconstruire le clivage pervers entre élites et peuples qui sépare aujourd’hui les grands de ce monde, prompts à célébrer l’abolition des frontières financières autour de quelque verre de grand cru dans un palace climatisé, peu importe où, et des petits, qu’il serait au fond accessoire de laisser être renvoyés à leurs démons du repli sur soi et du refus de l’autre. « Sur la route du Danube » en est, militant et convaincant, le contre-exemple rêvé, avec ferveur et sans idéalisme.

Nous aurons la joie d’accueillir Emmanuel Ruben, pour discuter et fêter ce « Sur la route du Danube », à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le jeudi 21 mars prochain à partir de 19 h 30.

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Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube, éditions Rivages,
Charybde2 le 5/03/19

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