Papillons arc-en-ciel et autres surprises urbaines de Lindy Sales

Si l’insecte est symbole de la métamorphose, de l’éclosion à l’épanouissement en beauté, l’arc-en-ciel fait référence à une réalité immatérielle, splendide et fugace, à un désir qui ne pourra s’assouvir. Il suggère un pont entre deux éléments de nature différente tels que les mondes physique et spirituel. Ainsi, « Un jour j’ai trouvé un papillon arc-en-ciel » convoque — avec poésie et simplicité — l’instant unique, l’expérience, le souvenir, le rêve…

Lyndi Sales   ,  Oxytocin : I’m addicted to you,  2018  Acrylique sur papier (collage) — 101 × 101 × 3,5 cm Courtesy of the artist and Galerie Maria Lund

Lyndi Sales, Oxytocin : I’m addicted to you, 2018 Acrylique sur papier (collage) — 101 × 101 × 3,5 cm Courtesy of the artist and Galerie Maria Lund

Le titre de l’exposition reprend un commentaire publié sur le forum d’un jeu virtuel dont on atteint le but — trouver l’Utopia — via l’attribution de points pour avoir repéré des papillons dans des paysages urbains désolés.

Composition d’une hormone qui fait aimer, structure d’un cristal et de son parallèle parmi les étoiles, deep web et mandalas : Lyndi Sales emprunte à l’imagerie scientifique et technologique comme aux représentations symboliques. Elle interroge, juxtapose, regarde, rêve pour confronter frayeurs et fascinations, émerveillement et horreur. De par ses œuvres en deux ou trois dimensions, l’artiste repousse les frontières du visible pour accéder à une meilleure compréhension du monde. Son exploration des réalités sociétales s’accompagne d’une quête spirituelle. Depuis des années, elle puise une partie de son inspiration dans la recherche spatiale de pointe tout en se nourrissant de la pensée bouddhiste. Naviguant entre microcosme et macrocosme, entre tangible et immatériel, nombre de ses œuvres cherchent à donner forme aux dualités lumière/obscurité, masculin/féminin, vie/mort. Désir d’équilibre, de visions et d’utopies voire d’autres mondes possibles, l’univers de Lyndi Sales est profondément marqué par son environne-ment : une réalité sud-africaine de tous les contrastes, où se côtoient notamment innovation et détresse matérielle. Son langage est celui du beau, telle la beauté captivante du papillon qui incarne la mutation possible.

Lyndi Sales    , Human Genome.Man did not weave the web of life, he is merely a strand in it, 2018   Corde et cadre en bois Courtesy of the artist and Galerie Maria Lund

Lyndi Sales, Human Genome.Man did not weave the web of life, he is merely a strand in it, 2018 Corde et cadre en bois Courtesy of the artist and Galerie Maria Lund

être — regarder

Notre rapport au monde commence dans notre propre corps. « Outil premier », sa constitution détermine nos capacités de perception et d’interaction avec « l’extérieur ». La vue, dans toute sa complexité fonctionnelle et psychologique, est depuis longtemps au cœur de l’œuvre de Lyndi Sales qui interroge son propre regard dans et sur le monde : fonctionnement de l’œil, visions du cosmos et de la société, la drogue et la religion comme moyens d’accéder à une vision élargie. Ce besoin de voir plus loin est sans doute aussi né d’une tragédie personnelle : la perte de son père dans le crash non élucidé d’un avion, sujet de sa première exposition en France. Ainsi In transit (2009) était marquée par les notions de fragilité, de hasard et de renaissance.

Le vécu, une expérience, un besoin ou un fait sont toujours à l’origine des œuvres de l’artiste.

Lyndi Sales   ,  Love and Fear: I can’t keep holding my breath, 2018   Acrylique sur carton — 97 × 132 × 3,5 cmCourtesy of the artist and Galerie Maria Lund

Lyndi Sales, Love and Fear: I can’t keep holding my breath, 2018 Acrylique sur carton — 97 × 132 × 3,5 cmCourtesy of the artist and Galerie Maria Lund

chercher pour se connaître

A sa manière, le monde scientifique permet de regarder plus loin, de pénétrer ce qui nous échappe.

Fruit des échanges avec les chercheurs à la Texas A&M College of Engineering, le phénomène physique de la traversée du mur de son par un avion et l’espace fragmenté laissé par son passage ont inspiré à Lyndi Sales la création de l’œuvre murale monumentale Chaos and flow, love and fear (2018). Le code du génome humain est à l’origine de la tapisserie Human genome dont la composition en cercles concentriques rappelle les mandalas, symboles de l’évolution et l’involution de l’univers. Le cercle, motif récurrent chez l’artiste représente l’entièreté, l’accomplissement, l’unique, la résonnance. Il dit aussi les liens entre le grand tout et la modeste place qu’y occupe l’individu, entre le monde rationnel de la science et le monde spirituel.

L’exploration du lien est également perceptible dans les collages Pituitary gland (Hypophyse) et Oxytocin : I’m addicted to you (Ocytocine — je suis accro). Respectivement « glande maîtresse du corps » et hormone qui favoriserait les interactions sociales, hypophyse et ocytocine sont évoquées dans une forme crystalline, rayonnante, aux couleurs particulièrement lumineuses.

ans de grands formats de carton découpés au laser intitulés Love and fear (Amour et peur) Lyndi Sales établit un parallèle entre les zones d’énergies cosmiques et celles circulant entre les êtres. Elle y superpose les registres de la physique quantique — attraction gravitationnelle et expansion, matière et énergie noires — aux sentiments humains d’attraction et de répulsion. Matrices-réseaux aux trames complexes, tantôt organiques, tantôt rectilignes, denses ou frêles, les surfaces de ces œuvres sont saturées de couches d’une multitude de couleurs — autant de strates d’émotions diverses et de leurs contraires.

Lyndi Sales,  The unified field, 2018 —  Acrylique et charbon de bois sur carton — 88 x 130 x 3,5 cm  Courtesy of the artist & Galerie Maria Lund, Paris

Lyndi Sales, The unified field, 2018 — Acrylique et charbon de bois sur carton — 88 x 130 x 3,5 cm Courtesy of the artist & Galerie Maria Lund, Paris

rêver en profondeur

Une nuit, un rêve inspiré par une visite des Catacombes de Paris emporte Lyndi Sales vers un monde nouveau d’utopie, de connectivité, d’amour, de tristesse et d’abandon. Expérience transcendantale ou voyage provoqué par une drogue ? Laissée perplexe, l’artiste s’interroge et donne forme au rêve dans un ensemble de tapisseries brodées à la main (A place where I found moments of … : Catacomb dream map). Ici, constructions, labyrinthes, modèles et symboles sont juxtaposés. La cartographie ainsi créée présente des similitudes avec sa série de dessins inspirés par une vision aérienne des transformations causées par l’activité minière en Afrique du Sud. Les Erosion drawings relatent le destin précaire des Zama-Zamas, mineurs illégaux fouillant les mines abandonnées dans l’espoir d’y trouver de l’or. L’œuvre éponyme de l’exposition présente quant à elle un tissage où la trame centrale s’épand en lignes sinueuses. Déviations libres, elles évoquent la navigation sur le web ou dans les jeux virtuels où le navigateur/le gamer finit par faire des découvertes au-delà de son champ de recherche. Au même titre que l’inconscient dans le rêve, la descente dans le monde du web entraîne des glissements et contiguïtés surprenantes. Lyndi Sales nous rappelle que les mondes parallèles — virtuels ou oniriques — sont aussi des lieux d’élargissement du réel.

Partant du spécifique pour tendre vers l’universel, Lyndi Sales explore structures fondamentales et symboles à travers une diversité de cultures et de champs de connaissance. La forme, le medium et la technique choisis sont tout autant porteurs de sens que le sujet traité. Chance, espoir, transformation, chaos, harmonie, mouvement, observation, quête d’amour et d’infini… L’œuvre rhizomique de Lyndi Sales est de tous les registres pour englober et montrer que l’impermanence et la fragilité sont des conditions fondamentales. Un jour j’ai trouvé un papillon arc-en-ciel visite la plurivocité d’un tout et propose une vision unitaire de l’existence.

Jean-Pierre Simard (sur dossier) le 7/02/19

Lyndi Sales - Un jour j’ai trouvé un papillon arc-en-ciel → 16/03/2019
Galerie Maria Lund 48, rue de Turenne 75003 Paris