Comme les hommes, les forêts sont exploitées. Un livre du cévenol Jean-Baptiste Vidalou explique comment on a plié le vivant à sa mise en équation économique

Photo Andrea Mantovani

Photo Andrea Mantovani

Cette époque semble ne plus tenir à grand-chose. Elle qui fuit son propre désastre en se réfugiant dans son « vaisseau spatial Terre ». Elle qui avait mis tant d’espoirs dans la religion du Progrès, voilà qu’elle se trouve livrée aux commandes d’un globe à la dérive, délestée de tout sens, proprement extra-terrestre. Elle qui prétend gouverner le monde, voilà qu’elle s’en éloigne irrémédiablement. Jusqu’à devenir hors sol. La gestion technocratique est le maigre salut dont elle peut encore se prévaloir.


Car cette époque ne fait plus que ça : gérer. Elle gère des éco-systèmes, elle gère les populations, elle gère les corps, au même titre qu’elle gère un réseau électrique, qu’elle gère une salle de contrôle, qu’elle gère une cabine de pilotage. Elle qui voulait se construire un paradis, voilà qu’elle vit un véritable enfer. La cartographie qu’elle nous donne à voir se décline désormais sur ce paysage dévasté : d’un côté des chantiers titanesques de destruction du vivant, de l’autre une biodiversité muséale.


On n’aura jamais autant parlé de la « planète », du « climat », de l' »environnement global » qu’au moment même où nous nous retrouvons enfermés dans le plus petit des mondes, le monde des ingénieurs. Jamais autant disserté sur la « diplomatie climatique » que là où l’on juge de tout par des calculs et des algorithmes. Autant glosé sur le carbone pour en planifier des marchés. Les milieux naturels comme les lisières ou les haies de nos campagnes deviennent des infrastructures parmi d’autres, des IAE – « infrastructures agroécologiques » – avec leurs « services écosystèmes » répertoriés par télédétection spatiale.


Cette vision stratosphérique procède de l’idée selon laquelle nous résiderions sur ce globe comme s’il s’agissait d’une carte 1/1, un plan sur lequel on pourrait mettre à plat les êtres et les choses en temps réel. À la manière dont un écran fait défiler telle ou telle variable de population, te ou tel curseur de biomasse. Toujours des points répertoriés, des flux contrôlés. Tout ce qui relève encore de l’hétérogène, tout ce qui vit d’une prodigue opacité, toujours trop chaotique aux yeux des « intendants de la planète », est sommé de se laisser intégrer à cette mise en équivalence généralisée. Rendu lisible et gouvernable.
(…)
Il paraît qu’on peut juger d’une époque à la manière dont elle traite ses forêts. On jugera celle-ci à la manière dont elle mesure, pixel par pixel, son propre anéantissement.

Menashe Kaddishmann

Menashe Kaddishmann

Jean-Baptiste Vidalou est le pseudonyme (ou le nom d’un plume) d’un agrégé de philosophie qui, après sept ans de vie dans les Cévennes, au plus près de la forêt et de certains savoirs-faire ancestraux dans le domaine de la construction et de la rénovation, a senti le moment venu d’écrire, de tenter une spéculation acérée, à la fois très documentée et presque poétique, autour de la forêt contemporaine, de son histoire, de son imaginaire, et de ce qu’elle signifie aujourd’hui en termes d’appropriation économique ou symbolique. Son « Être forêts », joliment sous-titré « Habiter des territoires en lutte », a été publié dans la collection Zones des éditions La Découverte en octobre 2017. Un fougueux mode opératoire s’y fait jour, en mobilisant des éléments d’enquête historique apparemment aussi différents et disjoints que la guerre des Cévennes ayant opposé de façon particulièrement sanglante les guerilleros camisards et les dragons royaux entre 1685 et 1711, que la constitution au XIXème siècle de l’idéologie du parc naturel (où l’on retrouve par extrapolation certaines des plus féroces visions de l’Edward Abbey de « Désert solitaire »), que les conditions de réalisation prévues pour la centrale à biomasse de Gardanne, que la naissance et l’organisation de l’administration des Eaux et Forêts (jusque dans l’étude de ses racines profondément coloniales – un détour par « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni pourrait presque s’imposer ici),  ou encore que l’élaboration de la « doctrine » de l’aménagement du territoire français après 1945, dans laquelle on trouve, si l’on se donne la peine de chercher, de parfois bien étranges continuités.

Pedro David - étouffement

Pedro David - étouffement

En partant de là où on vit, de là où on lutte, notre pari est radicalement inverse. Tout n’est pas calculable, tout n’est pas économie. Il y a de toute part des êtres et des choses qui résistent à cette mise en équivalence intégrale. Des forces vives qui n’en peuvent plus de cette dévastation des existences. Tentant de déserter la machinerie sociale et ses circuits, elles créent de nouveaux espaces à la hauteur de leurs désirs, à même la Terre. Repartir de là, de cette gravité, éminemment politique. Cela ne veut bien sûr pas dire cesser de se rencontrer, ou de voyager, mais dessiner d’autres lignes, des lignes de vie, des lignes de lutte, se croisant, proliférant. Ce qui se passe ici résonne déjà ailleurs, plus loin.

Nous ne donnerons pas ici de recettes ni de solutions toutes faites. Nous tâchons d’être forêts. Comme une force qui grandit, tige par tige, racine par racine, feuille par feuille. Jusqu’aux cimes débordantes, entre ciel et terre, devenir ingouvernables.

N’hésitant pas à proposer un dense accompagnement théorique, passant en revue ce qu’il y a de détournement technique et de culture d’ingénieur impérialiste dans toute une façon de plier le vivant à sa mise en équation économique, Jean-Baptiste Vidalou fournit ainsi, dans une langue d’une paradoxale beauté, inattendue pour un essai, un contrepoint théorique fascinant aux travaux romanesques de, par exemple, Kim Stanley Robinson dans sa « Trilogie climatique », ou, plus directement encore, Serge Quadruppani dans son récent « Sur l’île de Lucifer » – et une passionnante nouvelle illustration de la transformation stratégique du solide en liquide chère à Laurent Henninger. Un texte qui, comme promis d’emblée, ne prétend pas apporter beaucoup de réponses, mais dont la pertinence troublante et la variété dérangeante des questions résonnent longtemps après au cœur et à l’esprit de la lectrice ou du lecteur.

 Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts – Habiter des territoires en lutte, éditions de La Découverte, coll. Zones.
Charybde2

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