Mine de rien et mine de fer à Kiruna avec Maylis de Kerangal

Une saisissante visite guidée dans les profondeurs techniques, mythiques et humaines de la plus grande et la plus septentrionale mine de fer au monde.

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J’ai cherché une mine où aller. Une mine active, bruyante et peuplée – et non un bassin industriel désactivé, recyclé en patrimoine muséal témoignant d’un passé, archivant une histoire humaine. J’ai commencé par chercher des trous dans la terre, des trous gigantesques que centrait un puits noir – le cœur d’une cible – et, enroulée tout autour, une route en spirale taillée dans la roche pour y descendre. J’ai collecté sur la toile des photographies aériennes de mines à ciel ouvert, la mine de Bingham Canyon, en Utah, la mine de Palabora en Afrique du sud, ou encore celle de Victor Diamond au Canada, des gouffres qui semblaient avoir été forés par une perceuse géante, le pas de vis traçant autour de l’orifice des cercles concentriques allant s’élargissant comme si l’on avait jeté un caillou dans une terre liquide. Après quoi, j’ai été revoir Mirny en Yakoutie du  Nord, la mine de diamants qui siphonne tout l’espace et convertit les immeubles en Lego, en jouets dérisoires – de cette fosse, un type était sorti qui fumait des Lusitania et parcourait la planète de chantier en chantier, un homme de grand format dipsomane et pudique, que j’avais suivi pendant plusieurs années et que j’avais aimé. J’ai repensé aux mines de cuivre de l’Atacama au Chili à propos desquelles je possédais des récits, des photos nocturnes, étoilées, et aux mines de charbon de Datong, en Chine, que j’avais approchées en août 1991 – le minibus aux rideaux poisseux s’embourbe en fin d’après-midi, la campagne est défoncée, crépusculaire, elle ressemble à l’idée que je me fais d’une zone de violence, les traînées de fumée noire obscurcissent le ciel au-dessus des puits, les mineurs circulent partout sur le site, des chiens errent, bientôt des gens sortent des maisons troglodytes, des vieillards, des gamins surexcités, un attroupement se forme autour de moi, il y a ces visages à touche-touche qui me fixent, ces mains qui se tendent pour atteindre mon nez, qui me tapent ou me caressent, je ne sais pas bien.
J’ai cherché une mine comme on cherche un point de passage dans le sous-sol terrestre, un accès aux formes qui le structurent, aux matières qui le composent, aux mouvements qui l’animent, à ce qu’il recèle de trésors et de ténèbres, à ce qu’il suscite comme convoitise et précipite comme invention. Je l’ai cherchée comme on cherche la porte de cet espace inconnu sur quoi s’appuient nos existences, espace dont je ne sais s’il est vide ou plein, s’il est creusé d’alvéoles, de grottes ou de galeries, percé de tunnels ou aménagé de bunkers, s’il est habité, s’il est vivant. J’ai voulu descendre dans la mine, passer la tête sous la surface de la mer afin d’entrer dans une autre réalité aussi déterminante et invisible que l’est l’extérieur du corps humain. J’ai voulu vivre cette expérience, j’ai voulu l’écrire : je suis partie à Kiruna.

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Kiruna, mine mythique, ville mythique : depuis la fin du XIXème siècle et encore aujourd’hui, l’une des plus grandes mines de fer au monde, d’abord à ciel ouvert, puis souterraine depuis 1965, fleuron de la fort renommée industrie sidérurgique suédoise, cause de l’intervention alliée à Narvik en 1940, souhaitant interrompre le flot de minerai se déversant alors, via le chemin de fer montagnard et les eaux libres de glace norvégiennes, vers l’Allemagne nazie lancée dans la guerre, siège du Parlement saami suédois, et désormais théâtre de la plus importante opération de transplantation urbaine jamais conçue par l’homme, visant à déplacer et reconstruire les logements de 20 000 habitants, menacés à plus ou moins brève échéance d’effondrement au-dessus du gruyère qu’est devenue le sol rongé par l’intense exploitation plus que centenaire opérée par LKAB, la société dédiée à la mine, nationalisée depuis 1950.

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J’ai imaginé Kiruna, j’ai prononcé son nom. Je me suis figuré un site industriel hors de proportion, illisble, un espace blanc, souillé fumant, et quelque part, enfoui, un trésor. J’ai pensé au grand Nord, la terre continentale, plate et dilatée, j’ai visualisé le cercle polaire, cette ligne fictive tracée sur le globe terrestre à hauteur du 63e parallèle et qui, à elle seule, produisait des visions, la pénombre bleutée, le froid, la glace, le renne et l’ours blanc, les hommes rares, la fourrure, le tambour des lapons et les aurores boréales, mais aussi les polars scandinaves crépusculaires et sanglants, les gerçures et la neige. Des visages ont rappliqué eux aussi, prélevés dans des films et, à ceux, si beaux, des héroïnes suédoises bergmaniennes – Liv Ullmann ou Bibi Andersson, par exemple -, j’ai préféré appeler celui de Rooney Mara, forte incarnation de Lisbeth Salander dans l’adaptation de Millénium au cinéma – cheveux noir corbeau, piercings et tatouages, la robustesse dans un corps frêle, la rationalité transgressive, la solitude de la hackeuse bipolaire. J’ai choisi Kiruna parmi toutes les mines parce qu’elle est la plus grande mine de fer du monde et d’emblée, j’ai frémi devant ce que cette pole position augurait de colossal, de sonore, de démesuré. Mais je n’ai pas noté tout de suite que, située à 145 km au nord du cercle polaire et couvrant une superficie d’environ 20 000 km², il s’agissait à la fois de la ville la plus septentrionale de Suède et de la commune la plus étendue du pays. De fait, Kiruna n’est pas une ville mais un territoire, ce qui est différent.

Le public français attentif aurait déjà eu l’occasion de se familiariser avec ce lieu hors du commun, des profondeurs de la mine à la toundra environnante, des frictions entre sames et suédois non autochtones aux convoitises éventuelles que ces lieux désolés, à 150 km au nord du cercle polaire arctique, peuvent paradoxalement attirer, grâce à l’intéressante (et superbement filmée) série télévisée franco-suédoise « Jour Polaire » (« Midnattssol »), diffusée fin 2016. Maylis de Kerangal, avec l’intelligence et la sensibilité qu’on lui connaît au moins depuis « Corniche Kennedy » (2008), « Naissance d’un pont » (2010) ou « Réparer les vivants » (2014), et bien que dans le cadre plutôt contraint en apparence des résidences artistiques « Mineurs d’un autre monde »organisées par les agglomérations de Béthune et de Bruay-en-Artois d’une part, et de la petite (mais puissante) collection Les Périphéries des éditions de La Contre-Allée d’autre part, a su dépasser presque instantanément le compte-rendu de voyage, même captivant, pour nous offrir une expérience de nature presque mythologique, au plus profond de nos représentations, en moins de 150 pages de ce curieux format 11 x 15. Dans un contexte minier bien différent de celui du « Norilsk » de Caryl Férey, qu’il s’agisse de parcourir les mystères techniques de Kiruna (avec la passion pour l’aventure de l’ingénieur ou du scientifique qui caractérise souvent l’autrice), qu’il faille creuser les lignes de fracture de l’économique et de l’humain, qu’il s’agisse de se pencher sur les rêves et les songes liés à cet endroit unique, souterrain et redoutable, farouche et bienveillant, Maylis de Kerangal nous entraîne à sa suite sans hésiter, et nous offre un émerveillement sincère qui n’empêche aucunement le questionnement politique et social de sa part, comme toujours.

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En un siècle d’existence, l’exploitation intensive du gisement a modifié le sous-sol de la ville : un milliard de tonnes de minerai ont été sorties de terre créant un réseau souterrain de voies, de tunnels, de boyaux, et tout cela a contribué, on s’en doute, à une déstabilisation générale du terrain. Affaissements, éboulis, fractures : plus la mine s’étend sous terre et plus les fissures apparaissent en surface. Ce phénomène de réplique, qui n’est pas propre à la mine de Kiruna, semble avoir évolué ici plus rapidement que prévu, finissant par menacer directement des maisons situées le long de la veine et par entraîner des évacuations urgentes, effectuées au coup par coup et sans plan établi dès les années 60. Depuis l’exploitation a progressé, suivant l’orientation de la veine de minerai qui s’enfonce en plan incliné sous la ville, et les galeries se sont dangereusement rapprochées du centre de l’agglomération. Dès lors, ce que l’on anticipait il y a un siècle se précipité, inéluctable : la ville s’effondre, elle est peu à peu engloutie par la mine. Des visions d’apocalypse surgissent – gouffres, brèches, glissements de terrain, maisons et silhouettes aspirées par le fond de la terre – quand il s’agit d’une menace plus insidieuse : édifices qui se froissent, béton qui se lézarde, trottoirs qui se fendillent comme du biscuit sec, béances et craquèlements.

Intimement liés, les destins de la mine et de la ville sont désormais pris dans une même impasse : si la mine continue de s’étendre sans que rien ne bouge, les habitants, menacés, finiront par vider les lieux. Or la mine a besoin des hommes pour fonctionner, et du cadre de vie que leur donne la ville pour les retenir dans cette région des confins, enfouie dans la nuit polaire ou baignée du soleil de minuit. Si la mine fermait ou si le rythme d’extraction du minerai ralentissait afin de préserver ce qui peut encore l’être, alors Kiruna se viderait sans doute d’au moins la moitié de ses habitants : il n’y aurait plus assez d’emplois pour retenir ici ceux qui  vivent, directement ou non, de cette ressource.

Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal - Kiruna - (éditions) La Contre-Allée
Charybde2 le 4/01/19

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