L'AUTRE QUOTIDIEN

View Original

A ceux qui craignent les gilets jaunes, ne nous dites pas que c'est à cause de l'extrême droite que vous n'êtes pas dans la rue

Les pessimistes, les terrifiés-passionnés par l'extrême droite, les pusillanimes, les flippés, les qui préfèrent rester chez eux, les qui n'aiment pas la violence physique (je ne cite que ceux qui peuvent être parmi mes amis) ne cessent d'épier de relever des signes de la présence massive et sournoise de l'extrême droite derrière les gilets jaunes - gestes violents à l'égard d'exilés, quenelles et slogans antisémites, soutien de fachos bien connus dans les manifs, gj membres du RN, RIC de Chouard, Dieudonné en embuscade, revendication générale d'apolitisme, jonction rouge-brun, confusionnisme ambiant etc. 
juste envie de leur dire ça : 

Vous craignez l'extrême droite, sa puissance et sa force d'organisation en France et ailleurs : comment pensez-vous la démonter ? Comment pensez-vous empêcher sa venue au pouvoir lors des prochaines échéances électorales ? Pensez-vous que macron et son gouvernement soient l'issue ? Si non, que faites vous pour lutter contre sa dissémination, sa vitesse de propagation ?

Nous devons nous coltiner la question. Ça fait longtemps que l'étanchéité n'est plus assurée, ne faites pas semblant de ne pas le savoir. Observez plutôt comment ça se passe en vous mêmes. Avez vous éteint vos télés depuis que les Le Pen et autres Philippot y sont conviés comme des amis de la famille ? Avez vous manifesté quand Sarkozy a dès son entrée en fonction abattu les dernières digues, créé le ministère de l'identité etc, installé Patrick Buisson à ses côtés, travaillé à créer de la gauche de gouvernement à l'extrême droite une parfaite solution de continuité ? Que faites vous pour que l'Aquarius ait pavillon, pour que ceux qui traversent guerre désert mer et montagnes ne meurent pas en arrivant ici, pour que les centaines de milliers d'enfants isolés ne dorment ni dans la rue ni en centre de rétention, pour que des flics ne détruisent pas chaque jour d'hiver les tentes fragiles où des gens tentent de survivre la nuit ? Que faites vous pour l'égalité, pour les droits de ceux qui sont relégués, sans espoir, les mains vides, pour le racisme d'état, pour la guerre aux pauvres ? 

Vous avez supporté Valls, Guéant, Cazeneuve, Collomb, mais vous craignez les gilets jaunes ?
 
A votre avis : d'où vient donc la tentation de l'extrême droite pour ceux qui se risquent à voter là, si ce n'est d'un désespoir et d'une absence de sens qui cherchent éperdument une issue, tout plutôt que continuer ainsi, colonisé, absent à son existence et à soi-même, tout même la haine et la destruction, qui au moins font décharge et événement. 

Alors : ne voyez-vous pas que les gilets jaunes, en travaillant le sens à l'endroit du sens, en remettant les mots à l'endroit, inventent un territoire commun simple, nu, post-partisan, et avec lui la possibilité de défaire la psychose pour nous rendre tous ensemble au réel ? 

On ne défera pas l'extrême droite dans les urnes. Elle finira par y triompher, le dessin est d'une clarté limpide pour qui a des yeux. On la défera éventuellement par le seul travail du sens, de la réparation, du commun et de l'émancipation collective. Pour cela il faut casser le langage psychotique qui enserre nos corps et nos esprits, démonter ensemble les mécanismes d'aliénation, retrouver collectivement la force d'être des sujets. 

Vous ne voulez pas ? Qu'avez vous donc à conserver, à préserver ? Préservez et conservez donc, mais ne nous dites pas que c'est à cause de l'extrême droite que vous n'êtes pas dans la rue. 

Parce que dans la rue, c'est justement à ça que travaille le mouvement des gilets jaunes, consciemment ou non, en tous cas de toute son ardeur : défaire l'emprise de l'extrême droite, sa possibilité, inventer la seule alternative possible à la brune dérivation de la douleur - que la colère s'exprime, soit active, et nous rende enfin sujets. 

Vous devez cesser d'avoir peur des gilets jaunes, ayez bien plutôt peur de l'effondrement planétaire, de la destruction du bien commun par l'ultralibéralisme, de la mort de nos victoires anciennes. Cessez d'avoir peur des gilets jaunes, et venez inventer avec eux de quoi demain sera fait, venez mettre vos désirs savoirs et expériences au service de ce qui se trame et pousse, c'est urgent.

Natacha Samuel, le 6 janvier 2019