La catalane Rosalía cartonne avec son flamenco qui lorgne vers Rihanna

Avec ses clips “urban jungle” qui font entrer le nouveau flamenco dans le XXIe siècle, la Catalane Rosalía, à 25 ans, s’est faite repérer en 2017 avec un premier album choc, Los Angeles. A la fin de l’an passé, elle a sorti El mal querer après avoir tourné avec Almodovar, Douleur et gloire. Elle a déjà collaboré avec Pharrell, Arca, Kiddi Smile et James Blake.

Rosalia chez Jools Holland

Rosalia chez Jools Holland

Avec son succès mondial foudroyant, elle agace beaucoup les tenants du flamenco puro qui lui reprochent d’un côté de trahir la cause, de l’autre de tirer la couverture à elle, sans leur laisser de place. Son succès fait des jaloux, mais elle rétorque que ce dernier n’est pas l’apanage des Andalous. Rosalía a découvert le flamenco à l’adolescence et s’est littéralement passionnée pour cette musique et cette culture. Elle a d’ailleurs suivi un apprentissage avec un maître en la matière à l’Ecole Supérieur de Musique de Catalogne.

Son premier album de 2017, Los Angeles,  lui a valu un gros succès en Espagne et en Amérique Latine, ainsi que le prix de la meilleure nouvelle artiste aux Latin Grammy Award 2017. Le suivant, El mal querer, sorti en novembre dernier a déjà reçu pour son premier single Malamente,  deux prix aux Latin Grammy Awards 2018 (meilleure chanson « alternative » et meilleure performance « urbaine / fusion »).

D’elle, Pedro Almodovar dit : “Elle a la voix d’une ancienne chanteuse de flamenco et une sagesse qui ne correspond pas à son âge. [Elle] devrait être fière d’être indéfinissable.” Rosalía a travaillé pendant deux ans sur ce deuxième album, un disque dont elle dit qu’il résume la façon dont elle perçoit le flamenco ici et maintenant. C’est donc un disque de flamenco, évidemment, mais pas seulement. C’est un album hybride dans lequel on peut entendre des éléments de pop, de R&B et de musiques électroniques.

Le producteur du disque, El Guinchon, figure montante de la scène électronique espagnole (pas vraiment connaisseur de flamenco lorsqu’il a commencé à travailler avec Rosalía), a construit l’album sur un mélange d’éléments électroniques (batteries, percussions, lignes de basse) et des sons traditionnels du flamenco (harmonies vocales, guitares, claquements de main, castagnettes). Vocalement, la brunette ressemble à un croisement entre Rihanna, pour le falsetto, et une Janis Joplin pour le côté écorché. Et, sur El mal querer, son charme hybride et son timbre qui vient des tripes explosent littéralement.

Pour les clips, Violaine Schütz, dans Numero, écrivait dernièrement : Ses vidéos léchées réalisées, par le collectif barcelonais Canada (auquel on doit des publicités pour Adidas, Nike et Stella McCartney), ont joué un rôle important dans sa course vers le succès. Proches des clips de M.I.A., des chorégrahies de Beyoncé, des films de Tarantino et des courts-métrages arty de Nowness, on y voit la chanteuse danser le flamenco sur fond urbain (béton, parkings et grosses cylindrées). Le coup de foudre provient de ce choc des cultures. C’est l’œuvre d’une auteure-compositrice-interprète qui a digéré YouTube, les années 2000 et l’hégémonie de la culture hip-hop, mais qui voue depuis l’adolescence un culte à des sonorités ancestrales (elle a même écrit une thèse sur le flamenco).

El Mal Querer est un album court, dense, moderne, puissant, minimal, porté par la voix de Rosalía, très belle, sa maîtrise technique impressionnante, et sa grâce.  Si les deux singles du disque,  « Malamente » et « Pienso En Mira » sont plutôt dans un registre pop / r&b, dansants, accrocheurs, le reste de l’album est beaucoup plus lent, profond, dramatique, et imprégné de l’histoire et des traditions du flamenco. Mais sa vraie actualité et son combat sont du côté des droits des femmes et vers une vraie égalité dans un pays macho. Elle déclarait cet hiver à Dazed & Confused:Je n’arrêterai pas de me battre jusqu’à ce qu’on voie autant de femmes que d’hommes dans les studios d’enregistrement et qu’on leur donne naturellement la même valeur.” 

Jean-Pierre Simard le 1/02/19

Rosalia - Los Angeles et El mal querer - Sony