Avec La Souterraine, une autre idée de la chanson française fait son chemin

La musique reste une passion pour ceux qui veulent la défendre par tous les moyens, même par le biais d’une plate-forme, comme c’est le cas ici. Depuis des années qu’on écoute les productions de La Souterraine, on se demandait le pourquoi du comment. Et comme aujourd’hui, ils offrent un événement à la Maison de la poésie, on en a profité pour leur poser quelques questions. Le résultat est ci dessous.

Mohamed Lamouri, ci-devant chanteur du métro

Mohamed Lamouri, ci-devant chanteur du métro

Sur quelle idée est basé votre label et depuis combien de temps existe-t-il ?

Ah, le premier préjugé qu’on tente d’effacer au sujet de la Souterraine c’est qu’elle est un label : or, elle ne produit rien, donc de fait elle n’en est pas un. On comprend l’amalgame, puisqu’à ce jour, on utilise un outil de label indé, bandcamp.com, pour héberger nos activités. Il faut plus nous imaginer comme une archive en temps réel de la chanson française underground, un agrégateur de productions autonomes et francophones, sa vitrine et son laboratoire. La plateforme existe depuis un peu plus de 5 ans maintenant. L’idée de base, c’est de supporter la production locale et authentique (donc chantée dans sa langue maternelle) à l’inverse de ce qui tourne dans le marché. Le postulat était clair : de par nos activités (nous animions une émission de radio associative, nous étions attaché de presse indépendant, dans la musique), on observait un foisonnement naissant d’artistes et groupes pop qui osent chanter en français quand l’air du temps dit qu’il faut chanter en anglais et faire de la musique directement synchronisable pour les publicités. Il n’existait pas vraiment de fenêtre médiatique pour ces musiciens. Avec la Souterraine, en voilà une.

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Quel est votre modèle économique et comment produisez-vous vos albums ? 

On a postulé que la priorité c’était la qualité du contenu et son influence sur les gens. Le modèle économique suivra. Depuis 5 ans, la cause que l’on s’est appropriée, c’est de convaincre les gens de pouvoir - programmateurs, médias, éditeurs, labels indés ou majors, et autres producteurs de spectacle - autant que les amateurs de musique de s’intéresser à ce fourmillement d’artistes de tous les jours qui ont une pratique authentique de la musique, plus ou moins détachée du marché : notre postulat, c’est que cette originalité a les moyens d’être valorisée, et que tous les professionnels du secteur de la musique de notre territoire doivent le savoir - si ce n’est le promouvoir, que ce soit en partenariat avec la Souterraine ou pas.

Ainsi le modèle économique direct n’a jamais été une priorité : l’unique source de financement, c’est le soutien de nos utilisateurs - tout le contenu est à prix libre. Si on arrive à doubler ces dons, on pourra embaucher une personne, ce qui est le but, à termes.

Microscopiquement, de toutes ces recherches, je fais mes affaires en proposant à quelques uns des acteurs repérés de travailler avec Almost Musique, le label-éditeur que je cogère avec Baron Rétif et qui nous rémunère tous les 2 : on a déjà produit et.ou édité les disques d’Aquaserge, Arlt, Barbagallo, France, Requin Chagrin, Chevalrex, Gontard, Alligator ou les Vilars (entre autres), et pour 2019, on produit les premiers disques de Mohamed Lamouri et P.r2b. Le jour de Raphaël Guattari ou Sabine Happart viendra pour 2020.

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Pourquoi avoir choisi de marcher à l'écart des routes tracées par les majors et les labels indés ? 

On n’a pas vraiment l’impression qu’on marche à l’écart de quoique ce soit : on peut aussi être lu comme l’antichambre : évidemment, s’il est utopique d’écrire que les 700 artistes et groupes hébergés sur la plateforme sont prêt pour le marché, on observe parmi eux qu’une cinquantaine de ces artistes à signer sur un label professionnel, indépendant ou major, qu’une centaine a obtenu un titre en playlist sur une grande radio nationale (France Inter, Radio Nova, FIP, France Culture, etc.) et internationale (Radio Canada, Couleur 3, BBC6, WFMU, RTBF, etc.). Donc si au départ on donnait l’impression d’utiliser le pas de côté, c’était pour plus tard mieux se connecter au marché.

En quoi cela fait-il une vraie différence ? 

Au départ, le mot d’ordre c’est « on n’a rien à perdre puisqu’on n’a rien du tout » : ça permet d’oser s’amuser, de prendre des risques, de mettre en ligne une mixtape d’enregistrements qui croupissent dans un disque dur, faire des reprises bien senties et farfelues, etc. On sort des formatages dictés par l’industrie, pour petit à petit tenter de les modifier.

Et comment cela se manifeste-t-il ? 

 Maintenant que la Souterraine a déjà une histoire, il paraît que son activité s’est taillée un rôle, très particulier mais assurément central, dans le débat culturel des toutes dernières années. Je crois qu’on a obtenu le respect de l’industrie, même si la route est longue.

Quelle est votre conception de la musique intéressante d'aujourd'hui et comment évolue-t-elle ? 

La musique qui nous intéresse n’est pas chantée en anglais - la langue ultra-majoritaire dans la pop globale. Comme nous sommes en France, elle est largement chantée en français, mais pas uniquement (l’arabe, l’occitan, l’italien, l’allemand, bientôt le roumain). Elle est aussi hybride, en ce sens où elle est une proposition originale, qui mêle plusieurs styles qui ne se touchent habituellement pas. Évidemment Aquaserge est l’exemple typique - ils jouent de la musique-monde, mêlant jazz, chanson contestataire, rock psychédélique. Mais il y en a beaucoup d’autres - de fait, ce qu’on cherche, c’est le folk des gens, leur poésie particulière. Et si c’est en mélangeant des chansons traditionnelles avec des arrangements électroniques et dub, ça nous va bien.

Comment choisissez-vous les artistes de vos compilations ou albums thématiques ? 

Notre fonctionnement est simple : on enquête en permanence sur ce qui se fait et sur ce qui ne se fait pas, à la recherche des hybridations toute authentique de la Chanson – on use ici de la majuscule pour parler du genre « chanson chantée en français ». On écoute beaucoup de bonnes volontés enregistrées, qu’on reçoit de manière aléatoire ou qu’on nous a recommandées, focalisé sur la curiosité qu’elles suscitent : « a-t-on envie de réécouter cette chanson ? », « se distingue-t-elle de celles-ci ? », « le nom de ce groupe est mortel, que disent ses chansons ? », « le texte ici me parle mais ça dit quoi ? », « oh voilà un Creusois qui fait de la pop synthétique en bois – et il s’appelle Bûcheron c’est encore mieux je crois. »... Il suffit d’y passer son temps et on obtient un peu de pouvoir peut-être. 

Quand aux thématiques des albums, elles se font au fil des inspirations, des observations de terrain et des rencontres : par exemple notre compilation FOLK, musiques traditionnelles du futur, c’est parce qu’on avait accumulé pas mal d’enregistrements qui rentraient dans cette thématique, ou bien l’éditeur de Léo Ferré et sa famille nous commandent un album de reprises, ou bien le TAP à Poitiers nous propose un vaste projet de coopération avec la région Nouvelle-Aquitaine. On a inventé la série générique de compilations SAINTE POP pour documenter l’hyper-représentation de la synth-pop dans la chanson française. Bref, voilà, tout ça est un grand terrain de jeu assez libre.

Quel est votre plus grand succès ? 

Avoir obtenu le respect du milieu et d’une partie éclairée des amateurs de musique. Concrètement, être de plus en plus écouté et suivi (à ce jour 50.000 utilisateurs cumulés et uniques)

De quel album êtes-vous le plus fier ? 

Le premier album de Requin Chagrin est le plus téléchargé sur le site. Dans les 2 première années d’existence du groupe, on est à peu près à la base de tout ce qu’il s’est passé autour de lui. Depuis, Marion Brunetto a signé chez KMS / Sony, le label de Nicola Sirkis d’Indochine, nos chemins se sont donc écartés. 

Avoir contribué à rendre culte Aquaserge, c’est aussi une fierté. Ou bien mettre en ligne des futurs classiques de la chanson française qui viennent de nulle part ou la marge du grand public (Poésie de CHATON, Démission des Vilars, Sous Garantie de Malik Djoudi, Ça, tu me de Barbagallo, Western Arabisant de Sarah Maison, Ocean Forever de P.r2b, etc.).

De quel artiste avez-vous suivi la carrière au plus près ? 

De fait, je suis de près la vie et la carrière les artistes qui acceptent de travailler avec Almost Musique - et d’un peu moins près quelques autres qui jouent volontiers le jeu de porter notre parole. Bref, il faut toujours chercher la convergence des intérêts.

Et pourquoi Mohamed Lamouri a-t-il décidé de signer avec vous pour son premier album ?

Parce qu’on est les seuls à avoir eu la patience de travailler longtemps sans rentabilité aucune. Ça fait désormais 5 ans qu’on accompagne Mohamed avec la Souterraine, on a organisé ces premiers concerts en salle, assuré la couverture médiatique, convaincu des programmateurs et il a depuis signé avec Almost Musique. On a déjà mis en ligne sur souterraine.biz plusieurs mixtapes de son répertoire en solo, telles qu’ils les jouent dans le métro. Le 26 avril, jour de son 37e anniversaire, son premier véritable album produit en groupe et en studio va sortir. C’est fondamentalement un gros événement pour nous.

Si, des années passées, on retient Aquaserge, passé chez Crammed depuis ou  Maud Octallinn que va-t-il se passer ensuite - quels sont les futurs grands de 2019 à paraître chez vous ?  

Crammed Discs est le label d’Aquaserge pour le monde entier sauf la France. Maud Octallinn sort son 3e disque (une mixtape et un album sont déjà en ligne), premier album auto-enregistré en studio, SAINTE SAUCISSE, en mars. La suite, ce sont encore des compilations avec des nouveaux noms, on y observera quelques bourgeons de la chanson éclore, parmi lesquels assurément PR2B (Almost Musique produit actuellement les premières chansons de son répertoire, son premier album sortira assurément sur une major un jour), Raphaël Guattari, Sabine Happart, Alligator et pleins d’autres qu’on ne connaît pas encore.

Vous multipliez les projets et les angles d'attaque - comment en êtes-vous arrivés à faire des soirées à la Maison de la poésie ?  

Le sens de notre affaire, c’est de donner des directions artistiques aux choses. La Maison de la Poésie nous a proposé un cycle Souterraine cette saison : on a décidé d’y organiser des micro-résidences de travail sur un thème donné, issu des intitulés de nos compilations (“Qui sont les coupables ?” pour la première, “Retiens la nuit” pour la seconde, “Trompe le monde” pour la troisième, etc.), de collecter des chansons et des textes sur ce thème et d’en jouer 2 représentations, tout ça en une journée de travail. Ça sous-entend une motivation pour le travail des artistes participants, mais vu qu’on est ambitieux et joueur, ça se réalise bien.

Et sous quelle autre forme comptez-vous apparaître plus tard ? 

Le grand objectif de 2019, c’est de trouver le financement pour réaliser un site internet bien plus large que notre outil actuel - cette fameuse page bandcamp - qui reflète nos activités réelles et les développe. Quelque chose qui soit à la fois une archive en ligne consultable librement, comme une médiathèque qualifiée, un média propre avec du contenu transmédia (son, vidéo, images, textes, etc.), et un lieu d’exposition dynamique (via une carte blanche temporaire donnée à un artiste), pour documenter plus largement toute cette incroyable activité malheureusement sous-estimée. Le jour viendra…

Quel est votre bilan à ce moment (01/19) de votre parcours ? Et comment voyez-vous votre futur ? 

Petit à petit, on a archivé en temps réel près de 2000 chansons, 190 compilations au total, réunissant 700 artistes en près de 2000 chansons écoutées au global 2,600,000 de fois par 50,000 utilisateurs à travers le monde : on démontre donc que ce style musical - la chanson française de tous les jours - bien qu’invisible, est majoritaire dans les productions non-marchandes de l’époque.

Pensez-vous avoir fait bouger les lignes de l'industrie musicale d'ici et qu'avez-vous à en dire de cette scène française à laquelle vous contribuez ? 

Oui. Quand on a commencé, un groupe inconnu qui chantait en français galérait grave pour jouer à Paris. Aujourd’hui, les soirées découvertes foisonnent ici, et c’est tant mieux. Et puis il « suffit » de sortir une bonne chanson pour que l’industrie frémisse et prenne contact, alors même que l’artiste n’a rien. Bref, il y a de l’espoir, c’est possible.

Entretien de Jean-Pierre Simard avec Benjamin Caschera le 10/01/19

En savoir plus sur La Souterraine :

www.almost-musique.com

www.souterraine.biz
www.mostla.bandcamp.com
>>> SOUTENIR LA CAUSE >>> https://www.tipeee.com/la-souterraine
>>> NOUVELLE MIXTAPE À PRIX LIBRE >>> http://souterraine.biz/album/g-n-rale-de-chauffe

CYCLE LA SOUTERRAINE #2« RETIENS LA NUIT, POUR NOUS DEUX JUSQU’À LA FIN DU MONDE »
Baron Rétif, Eddy Crampes, Sabine Happart, Alexis Fugain & avec la contribution de Jakuta Alikavazovic

En novembre pour la première, c’était « Qui sont les coupables ? » et on écoutait les mises en musique de textes et chansons de Barbara, Léo Ferré, Henri Michaux, d’un juge, d’un détenu et d’un avocat, de Brigitte Fontaine et François Béranger, entre autres. Voici « Retiens la nuit ». Il y aura forcément du Charles Aznavour – oui, l’auteur de « Retiens la nuit », rendu célèbre par Johnny – mais aussi des textes d’autrices et d’auteurs célèbres ou inconnus, mêlés à des chansons incontournables ou inédites. En cette probablement froide soirée de janvier, nous chanterons ensemble la nuit, l’amour et la fin du monde.

-> deux sessions à 20h et 21h30 le 30/01/19 à La Maison de la poésie Passage Molière 157, rue Saint-Martin 75003 Paris