Fleurs obscures à la sidération douce : le monde au sortir d’Eden tel que vu par Alain Willaume

Les éditions Xavier Barral présentent Coordonnées 72/18, à partir de la production d’Alain Willaume, photographe du Collectif Tendance Floue, une rétrospective de presque cinquante ans de travail. A prendre ce livre entre les mains et à en feuilleter les pages, l’impression de légèreté et d’exposition pleine de l’image retient l’attention ; ceci est du à l’extrême qualité de l’édition réalisée par Xavier Barral, qui a su mettre en correspondance sa forme et le sens profond des photographies.

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L’impression majeure est une sorte d’ OVNI, objet volant non identifié, morceau de lave, étonnant de légèretés et de porosités, pierre noire issue du ventre du volcan, matière organique travaillée par un feu alchimique, dans cette ouverture et fermeture de cette nuit intérieure dédiée au jour naissant.

Le temps n’est pas qu’une force de sédimentation, de recouvrement, d’empilement, de perte du regard et d’enfouissement, il est aussi dessication et réduction de la matière qui s’abrège, se condense, calcine l’éphémère pour concentrer l’essentiel, quand il s’adjoint à un autre élément et qu’il s’approche d’une dynamique du feu.

Ce travail est aussi dynamique; en allégeant, en essentialisant, il dynamise l’image, qui, ainsi vole au temps mémoriel sa dimension plastique pour la fondre dans l’inaltérable et l’intransigeante force des fondements, d’où cette beauté qui a acquis la force même du feu qui poudroie et qui circule, feu de l’âme, feu essentiel, feu principe. Une pureté s’en dégage, la calcination de l’éphémère forge l’intensité de la présence du photographe à son oeil et la rend sensible, partageable, aérienne, la terre, d’où sont issues ces “vues” ces panoramas, ces paysages est une terre primaire, Materia Prima de l’oeuvre au noir, devenue par le feu primordial, Terre des origines, retour de l’Eden perdu, retour de la Terre donnée à l’Humanité dans son inaltérable secret, son drame, sa beauté sauvage. l’obscurité de la nuit est souvent le temps qui suit les prises de vues, les gris du Noir et Blanc, sont la traduction du Bleu qui s’intensifie, dans l’instant suivant. C’est à cette heure que se déploie la possibilité du regard.

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Nul doute que le silence et l’humilité d’Alain Willaume sont au premier chef, la cause apparente de ces transformations alchimiques et que ses rencontres avec l’éditeur magicien ont accompli l’intention secrète, inconsciente du photographe. Aujourd’hui, cela est, nu et un, dans le livre aérien, miroir de ces terres calcinées par un retour du chant primordial du monde. La beauté est aussi sauvage que cette heure où le temps se retire comme une vague et que le ciel s’assombrit, un temps où tout bruit d’efface, laissant place au silence augural de la nuit ancestrale.

Il s’agit des traces majeures, quasi archéologiques, qui font photographies, quand le miroir s’est obscurci en se pétrifiant et qu’il retient son feu, ces mondes qui surgissent, nets, ouverts à l’oubli inversé, autres faces de ce monde, pierres ponces rejetées par la mémoire volcanique du photographe, acceptant de retrouver la pleine présence avouée de ce corps voyant, à travers le temps et l’espace, dans une dimension qui semble dépasser l’opération mémorielle pour plutôt en situer la traversée à travers sa psyché, (quand la terre était plate) et que l’oeil voyait encore ce qui dessinait le visible….

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A partir de la philosophie d’Héraclite, tout ce qui s’est inscrit du monde et que nous ne voyons plus, le travail d’Alain Willaume met en présence cet épuisement des humains face à ce rappel inconditionnel en forme d’interrogations sur les mystères de nos disparitions, insomnie du songe majeur à l’épreuve du monde revenu entier et bref comme une pierre ponce, de quoi frotter ces yeux qui ne voient plus pour renouveler et le monde et la conscience de soi dans le monde…après un voyage invisible orphique, chez le roi des forges.

Objet stellaire, météorite, venu du ciel intérieur du photographe, comète, assemblages réalisés ici par l’éditeur magique, (curieusement la signature s’est faite à la Comète) donne un livre si léger et si accompli, qu’on y retrouve ce matin des magiciens accomplisseur du devoir…de ces fragilités anciennes qui renouvellent cette inscription de l’homme au delà de ce qu’il a perdu, au delà du miroir vitrifié et sans âge, citant une vision allégorique du feu que Debord n’aurait pas rejetée… d’où une connexion avec le palindrome bordiguiste “In girum imus nocte et consumimur igni…”. traduit par”nous irons en cercle dans la nuit et serons consumés par le feu…” conte shamanique par ailleurs.

Fleurs obscures à la sidération douce, à la calcination éprouvée, ces photographies reviennent du fond du puits de feu ancestral comme un pan de l’immémorial…et peut-être de ce que fut le monde au sortir d’Eden.

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Pascal Therme, le 17/01/19

Coordonnées 72/18 d’Alain Willaume aux éditions Xavier Barral
Relié, 23,8 x 32 cm, 288 pages, environ 280 photographies N&B et couleur