PNL, Pur (s) Par Marie Debray

La tendresse est la révolution qui ferait pâlir toute élite, surtout si elle vient de ces gars stigmatisés. Telle une soucoupe volante venue d’une autre planète, PNL a déferlé sur nos vies à rebrousse-poil de ce qu’on pensait du rap, des a-priori de ce qu’ils représentent : des jeunes de banlieue, et de ceux de l’illicite. Ce sont ceux que la société refuse, après les avoir fabriqués dans le béton de Bouygues dans les années en bord de la crise, où ils furent parqués et ignorés. Après un temps de silence, les deux frères reviennent avec un nouveau son : A l’Ammoniaque. Brut et nus. Comme le poétique se doit d’être.

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Deux ans sans eux.

Et, en plein climax du printemps,
Une photo
Avec deux mots :
« Ça recommence. »

Et, une semaine plus tard : un clip de 5 minutes 47 secondes. : de la pure !

Y’a quelques années, PNL, deux frères qui vivent aux Tarterets, Corbeil-Essonne, se sont mis à répandre des clips en chants sur la toile. Ils ont tellement été suivis que tout le monde en a parlé, y compris les médias mainstream, eux qui ne descendent jamais dans la rue, et n’écoutent jamais de rap. Même ceux-là ont été obligés de causer de PNL.

Pur, car les deux gars n’accordent aucun interview, ne signent avec aucune maison de disques.

Aucun intermédiaire entre eux et nous.

Pur, parce qu’à vif des émotions, parce qu’au coeur, au coeur de la cité, au cœur du peuple, au cœur de la foule, au cœur de là d’où ça part : « Ils sont noirs mais je les vois. »

Pur, parce que ça vient du cœur. Le cœur oublié : « Pourquoi tu perds les âmes comme ça, ce monde a mal et je ressens ça. »

Pur, et quel mot horrible, car, pour eux, il faut le réinventer, comme ils réinventent tout.

Pur, puisqu’ils reviennent à la base : à la grotte de nos préhistoires.

Ceux qu’on a traités de sauvages, ils le sont autrement du civilisé, plus proche de Néandertal que de Sapiens.

Ils enlèvent la gangue, comme ils retirent les vieux processus de production. Ils font fi du discours, du commentaire, des blabla.

Brut et nus. Comme le poétique se doit d’être.

Pur, car oser des valeurs comme l’engagement : « à la vie, à la muerta » en cette modernité qui nous intime de nous détruire les uns les autres, méprise l’attachement et favorise le zapping de l’autre.

Oser prendre le pouvoir par le détournement : « devenir quelqu’un pour exister car personne ne nous a invité. »

Telle une soucoupe volante venue d’une autre planète, PNL a déferlé sur nos vies à rebrousse-poil de ce qu’on pensait du rap, des a-priori de ce qu’ils représentent : des jeunes de banlieue, et de ceux de l’illicite. Ce sont ceux que la société refuse, après les avoir fabriqués dans le béton de Bouygues dans les années en bord de la crise, où ils furent parqués et ignorés.

Et cette déclaration d’un « je t’aime » coupé à l’ammoniaque, exorcisant l’injonction paradoxale d’un régime prônant la fraternité et ou est-elle, celle-ci ? Oser le « je t’aime », dans un monde construit sur un adage qu’on nous a enfoncé dans le crâne comme une vérité : « L’homme est un loup pour l’homme. »

PNL a compris que le loup était bien au-dessus, et ils choisissent la hyène, et pour cause !

Purs, élevés à la scarification des émotions, oui tu aimes à l’ammoniaque ! C’est un amour dévastateur. Un feu nettoyant dévastateur. C’est ça ou rien. Le cœur sous drogue comme comment autrement ?

Purs, car de la douceur en opposition à la violence crue de ce qu’ils dépeignent. De la tendresse avec des mots décrivant le pire des purgatoires : être séparé de son coeur, de son droit au coeur.

Ils dénudent ils se dénudent pour tout niquer. Sans gilet pare-balle. Car la vraie révolution, c’est bien celle-là, celle de se désarmer et plonger au cœur du vrai.

PNL fait à l’envers, nous prend à revers, ose une guitare et le sifflement d’un Ennio Morricone, ose un slow qui ferait pâlir les Italiens. Irradiant les clichés sur ces jeunes-là.

Ose la grâce, joint à la main.

Leur révolution est bien au-delà du politique.
Elle est comme copernicienne.

Renverser une idée est bien plus complexe que renverser un régime politique.

Surtout en ce pays étouffant de ces étiquettes, des catégorisations, des classes sociales bien délimitées, aux plafonds de verre bien renforcés.

Ils reviennent avec un feu de bois, un radeau, un cheval, les immensités dans l’ancestral de la nature, pas la nature : ils touchent l’intemporel : « le temps passera plus vite qu’hier. »

Doux, lascifs, cheveux longs, peau imberbe, lenteur et suavité pour nous niquer, avec la lucidité des maîtres, aiguisée de l’ironie d’anges cyniques, la sagesse, la vraie.

C’est le retour au monde avant les segmentations des replis identitaires, la guerre des sexes, explosant le genre musical. Puisque l’amour est une bombe à fragmentation. La tendresse est la révolution qui ferait pâlir toute élite, surtout si elle vient de ces gars stigmatisés.

La nostalgie de notre sauvage, de notre animal en nous, de notre terre, voici leur cadeau pour nous forcer à être touchés. Ils explosent nos sens pour nous émouvoir jusqu’à l’abandon.

S’imbiber de PNL, c’est céder à la plus belle des drogues, celle qu’aucun billet n’achète, car elle n’a aucun prix : « Ma vie »

Marie Debray

Écrivaine, Marie Debray anime des ateliers d’écriture auprès de publics divers : retraités, patients en hôpital psychiatrique, détenus, ex-détenus, amateurs de poésie, surdoués, passionnés d’écriture… Auteur du fracassant "Ma chatte, lettre à Booba" (2015), elle nous semble la personne qui parle le mieux - et de là où on l'attend le moins, du point de vue féminin - du rap français d'aujourd'hui, musique absolument essentielle à nos yeux pour comprendre et sentir émotionnellement le monde dans le noir dans lequel on vit vraiment aujourd'hui (et qu'à titre personnel, j'écoute le plus attentivement. CP). Vous pouvez retrouver ses textes sur son blog : Antipodienne

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