La course sans issue de Deux hommes en fuite de Joseph Losey

Hommage au tableau de Bacon de 1945, Figure in a Landscape, le film de Losey montre deux hommes fuir dans des paysages angoissants sans jamais offrir d'échappatoire aux protagonistes, en une parfaite métaphore du combat politique, aussi nécessaire qu'illusoire sur sa fin. 

Réalisé par Joseph Losey en 1970, Deux hommes en fuite (Figures in a Landscape en anglais) s’inspire d’un roman de Barry England, qui faisait déjà référence à la toile de Francis Bacon de 1945, Figure in a Landscape. La référence à la peinture est carrément primordiale puisque Losey noie ses deux personnages dans le paysage lui-même qui tend aussi vers l'abstraction. Ses deux fugitifs lancés dans une course folle à travers une succession de paysages hostiles et fascinants, traqués sans que l’on sache jamais pourquoi par un hélicoptère noir, froid comme la mort, sont appréhendés comme de pures puissances pulsionnelles. Deux blocs de peur et de rage à peine contenue dont on ne saura à peu près rien et, sur lesquels le spectateur sera libre de projeter ce qui lui chante tandis qu’il s’abîme dans la contemplation des tableaux successifs, qui ne sont pas sans évoquer les violentes visions fantasmagoriques du peintre britannique.

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On les suit pendant quasi 2 heures (dans le sud de l'Espagne), à travers la montagne, dans les bois, à travers des plaines aux allures de décors de westerns, dans les ruelles en pierre d’un village européen, autant de décors déserts, ou éventuellement peuplés de figures muettes, abstraites, sans visage, où on les voit évoluer, peu à peu, de l’état d’hommes en quête de liberté à celui d’animaux traqués. Rendue terriblement angoissante par la nature métallique, inhumaine, abstraite, de l’ennemi qui les pourchasse – le pilote de l’hélicoptère est une silhouette noire dont on ne distingue jamais le visage –, par la musique stridente qui l’accompagne, leur course est suspendue en quelques brefs moments, le temps pour les deux personnages de reprendre leur souffle, de défaire leurs liens, de s’insulter copieusement, de récupérer une arme auprès d’un macchabée… Dure épreuve que ce film: entre le vide magnétique d’une nature démesurée et inflexible et la trivialité des dialogues entre les deux fuyards, Losey crée un film à la frontière de plusieurs genres, mais qui ne se satisfait d’aucun. D’où peut-être le sentiment d’un film qui n’atteint pas vraiment son but, faute de l’avoir clairement identifié.

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Fable métaphysique sur la liberté et l’oppression, et plus généralement sur la condition humaine, Deux hommes en fuite résonne évidemment avec l’histoire de son auteur, sympathisant communiste placé sur liste noire par le maccarthysme et qui, une fois réfugié en Angleterre, se retrouva à nouveau stigmatisé pour ses idées politiques, et empêché de travailler  comme il voulait. Insensiblement, on voit s’atténuer l’agressivité des deux personnages l’un envers l’autre. Et quand leur espoir a fini de s’évaporer, que la caméra s’aventure au plus près de leurs visages, qu’ils commencent à échanger des bribes de confidences, un lien se noue entre eux, qui témoigne de leur commune humanité. Faute de jamais aboutir, leur lutte pour la liberté aura induit, en les dépouillant des oripeaux d’une civilisation mortifère, une forme d’élévation morale.

Mais, si la mise en scène emprunte certes aux codes du film de guerre (le pathétique bombardement d’un champ de maïs façon napalm) ou d’espionnage (la garde-robe des soldats sur la montagne), les paysages sont certes ceux du western, pourtant Deux hommes en fuite ne se résout jamais à être le « film de genre » qu’il aurait pu être. Losey joue avec les conventions du film de guerre qu’appelait cette adaptation mais en refuse les impasses : seuls l’intéressent le paysage et ces deux personnages qui sont voués à n’être « que des animaux ». Paysans et soldats sans visage, aveugle sans regard, statues sans vie… Les deux évadés sont d’autant plus seuls et désemparés que l’ennemi auquel ils font face n’est jamais identifié. Même le berger sacrifié l’est hors champ.

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Si certains voient avec délice en ce film une quelconque préfiguration du Duel de Spielberg ou de l'Essential Killing de Skolmowski, je trouverai plutôt une autre proximité avec les très contemporains  Panic at Needle Parc de Jerry Schatzberg comme autre voie sans issue ou Macadam à deux voies - même si l'adaptation du livre de Barry England par Robert Shaw adaptée à sa demande par Losey nous paume vraiment à chaque détour de plan. A nous laisser dans une violence si contemporaine, avec un hélico-drone et deux perso sous constante observation, Jospeh Losey n'hésite vraiment pas à nous signifier le dérisoire de ce monde qui est devenu le notre. Un petit drone avant la nasse au carrefour suivant ?  Bienvenue chez vous ! 

Gilles Dalose le 14/05/18

Deux hommes en fuite, film britannique de Joseph Losey (1970), avec Robert Shaw et Malcolm McDowell (1 h 50). Dvd Carlotta 

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