The Private Eye, la bd post internet de Marcos Martin et Brian K. Vaughan

Tout internet a crashé et le monde doit affronter un univers hors réseau à communications  filaires et messages écrits. Les gens s'y planquent derrière des masques pour préserver vie privée et identité. Mort à Facebook et aux réseaux. Mais après ? 

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2076, Los Angeles. En explosant et révélant beaucoup de secrets, le Cloud, immense réceptacle de données confidentielles, a détruit des vies. Internet n’existe plus, comme les smartphones et autres Ipad, remplacés par la Teevee, les cabines téléphoniques et des tubes pneumatiques pour délivrer des messages sur papier. Les individus, eux, se cachent derrière des masques et des costumes, gardant leur identité secrète sous des pseudos. Dans ce contexte, et pour savoir à qui elle a affaire, une femme engage un paparazzi – un détective privé sans licence. Son nom, P.I. Il doit par tous les moyens trouver des infos sur… sa cliente ! Mais voilà, alors qu’il venait d’accepter la mission moyennant finances, la femme est assassinée chez elle… Début d’une enquête tortueuse, entre complot et projets mégalos.

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Publié sur Internet depuis 2013, The Private Eye est née d’une question à laquelle l’auteur, Brian K. Vaughan (Saga, Paper Girls, Lost, Le Dernier Homme…), n’avait pas de réponse. Il lui fallait donc la trouver. La croisade que mène notre génération contre la vie privée est-elle un bien ou un mal pour la société ? Le scénario y répond à sa façon, sans juger. Brian K. Vaughan imagine donc un polar futuriste ancré dans un avenir loufoque mais crédible, celui de la postmodernité en mal de réseaux. Le Wonderwall protège la ville de l’océan, les individus portent des nymes – masques seulement autorisés à la majorité – et des onifripes, sortes de capes d’invisibilité. Google et Face quoi ? (book) sont des vieilleries tombées dans l’oubli. Livres et bibliothèques sont devenus les gardiens du temple alors que le Quatrième pouvoir (les journalistes aux lunettes noires, les plus puissants agents de maintien de la loi) veille sur la sécurité de la ville. Les personnages sont des archétypes profonds et attachants – PI le détective multiculturel (et gay?), le grandpa grincheux et réac’, nostalgique des Macintosh, Mélanie l’ado sans nyme, une femme fatale – et l’intrigue est un régal de fluidité.

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Dans une ambiance urbaine spectaculaire, Brian K. Vaughan balade son lecteur avec un polar stimulant et mène une puissante réflexion sur les enjeux des nouvelles technologies, fossoyeuses de nos libertés et de notre intimité. Sans en faire des tonnes, l’album enchaîne les scènes cocasses (au regard de notre présent) et les interrogations fécondes avant l’épilogue, un modèle du genre. Addictif, drôle et fun, le comics en format à l’italienne trouve aussi le parfait complément dans le visuel de Marcos Martin. Couleurs pop, cadrages dynamiques, précision clinique du trait donnent un coup de fouet à ce polar malin, qui se veut aussi un splendide plaidoyer pour le livre (et les bibliothécaires!). Et comparer The Private Eye à Blade Runner, c’est un peu lui ôter toute son originalité et sa modernité. Un des comics de l’année 2017.

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THE PRIVATE EYE est emprunt d'optimisme, c'est une dystopie beaucoup moins déprimante que celle usuellement proposées, comme THE HANDMAID’S TALE

Marcos Martin : Justement, une des premières choses sur lesquelles nous sommes tombés d’accord avec Brian, c’est que nous ne ferions pas une dystopie. Il voulait mettre l’accent sur les retombées positives qu’aurait l’explosion du cloud : par exemple, le retour à des choses plus concrètes, plus analogiques. La technologie la plus avancée qu’il m’a laissé inclure est un hologramme… Visuellement, on s’est dirigé vers une sorte de version futuriste des années 1980-90, la période juste avant l’arrivée d’Internet dans nos vies. Je ne voulais pas trop puiser dans l’imagerie des années 1940-50, période à laquelle on pense en premier vu le rattachement de notre histoire au genre « noir ».  En grand fan de noir, j’en ai incorporé quelques éléments, mais pas trop. Je voulais que cela reste très coloré : les cieux violets, des jardins sur les toits des immeubles, la ville en harmonie avec la nature pour renforcer le sentiment chez le lecteur que ce n’est absolument pas un avenir post-apocalyptique…

THE PRIVATE EYE aborde frontalement  de vraies question de  société. Mais n'est ce pas plutôt son modèle de distribution qu'il s'avère vraiment politique ? 

M.M. : C’était en effet probablement l’aspect le plus politique de cette entreprise, incarné par le site Panel Syndicate que nous avons créé pour distribuer les épisodes de la série, les rendre accessibles au plus grand nombre et faire venir d’autres créateurs. C’était mon idée. Et je suppose que c’est notre fond « gaucho », à Brian et moi, qui a parlé. Nous avons essayé de nous adresser à un nouveau lectorat en réduisant au passage les coûts de production. Avec l’idée que les créateurs en tireraient aussi la majeure partie des bénéfices.

Maxime Duchamps avec Guillaume Regourd le 22/03/18
The Private Eye de Marcos Martin et Brian K. Vaughan, Urban Comics

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