Valérie Cibot : une falaise de rumeur

Le drame, la rumeur multiforme, la narration métaphorique et sinueuse : une splendeur d’écriture.

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Mes voisins et amis, dont les fenêtres donnent aussi sur votre jardin, se scotchent à leurs vitres en se poussant du col. Ensuite vous rajoutez la paille et les feuilles mortes, vous arrosez, un coussin végétal se solidifie dans le fond (et vous auriez pu enterrer quelque chose ou déterrer un truc ou préparer la terre ou la nourrir, c’est l’objectif de la butte sandwich, améliorer la terre au printemps avant de planter) assis au bord, Gitane aux lèvres, les contours un peu flous, poussière de calcaire et fumée de cigarette, quand vous décidez de laisser tomber. Votre corps dans la fosse tombe. Le son mat, à peine étouffé par les feuilles et le foin, un son qui porte et dit la masse malgré les contours brouillés. Est-ce qu’à ce moment-là je l’ai pensé ? Est-ce que, penchée à ma fenêtre, je me suis permis cette réflexion : ça y est, vous êtes à la place du compost, mêlé au potager, la chair et les os réduits à l’organique, recyclé avant d’être enterré ? Et la lymphe ferait alors le travail des bouteilles en plastique. Il était encore temps de rentrer.

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Dans ce village où tout se sait et tout se voit où les jardins de chacun sont offert aux regards depuis les terrasses et les balcons, où la transparence vaut ainsi promiscuité (personne n’ayant ici rien à cacher – à moins que…), un cordiste, réfugié irakien employé plus ou moins au noir pour consolider une falaise dangereusement en voie d’éboulement, est retrouvé pendu un beau matin. Evénement hautement inhabituel, il semble qu’il n’en faille pas davantage pour que, de proche en proche, se déchaîne la rumeur : un homme du village, rapidement identifié par le bouche-à-oreille du marché ou du salon de coiffure, serait en réalité l’assassin. Malgré les dénégations de la gendarmerie en charge de l’enquête de routine et les appels au bon sens et au calme des uns ou des autres, le tumulte enfle et se répand.

Valérie Cibot

Valérie Cibot

À ce moment-là, alors que rien de grave n’est encore arrivé, ils se sont penchés au-dessus de leurs jardinières et leurs regards, venus d’en haut, font peser sur votre jardin… non pas une menace, mais une simple attention… mes voisins et amis sont attentifs. La plupart ne profèrent pas d’insultes et se contentent d’observer.
Pendant toutes ces heures lestées de glaise, ils ont étendu leur linge qui claque au vent, un vent tout à coup chargé de lavande et de verveine, du moins leur réminiscence savonneuse, du moins le parfum de synthèse qui cherche à approcher le parfum naturel, du moins le détergent vaguement camouflé sous la chimie, tout en nettoyant leurs tables en aluminium teck imputrescible (ou la variante métal creux peint en bleu lagon) : le printemps a débuté et avec lui la saison des rosés pamplemousse. J’aimerais croire qu’ils feignent, à votre égard, cette indifférence. Et peut-être, si on compare à ce qui va se passer, plus tard dans la journée, et qui nous anéantira, qui remettra en question toute notre vie en commun, quand il ne s’agissait encore que de terre, de savoir si vous l’avaliez ou pas, cette indifférence n’était, au final, pas si cher payée.

Avec ce premier roman publié chez Inculte Dernière Marge en février 2018, Valérie Cibot réussit un impressionnant tour de force d’écriture : tissant une redoutable métaphore à partir de ruches et d’abeilles d’une part, de jardinage et d’humus d’autre part, elle transmute les éléments épars analysés  jadis par Edgar Morin (« La rumeur d’Orléans », 1969) ou par Jean-Noël Kapferer (« Rumeurs », 1987) pour orchestrer diaboliquement, d’une langue qui dissimule ses narratrices et ses narrateurs, le déversement des peurs, des culpabilités, des secrets inavouables et des inactions à reprocher plus tard – au plus profond de la chair de chacune et de chacun. De ce microcosme poisseux qui s’organise marécage, condamnant à l’oubli chant des cigales ou danse des ouvrières, elle provoque l’émergence d’une matière organique d’une belle densité, où la terre même devient ligne de démarcation et creuset des abjections à l’égard, toujours, des boucs émissaires que l’on sait s’inventer, ici ou ailleurs. Un somptueux roman à rebours, et l’une des plus belles surprises, sans aucun doute, parmi les lectures de ces derniers mois.

Si tout s’était arrêté là… Si ce n’était pas allé plus loin… Une simple histoire de terre et de fluides corporels, j’aurais pu laisser tomber, rentrer chez moi, peut-être même recommencer à oublier. Mais non. J’ai toujours cette question de ne pas savoir comment cela a débuté. Quand, aussi, et si j’aurais pu faire ou dire quelque chose. Les empêcher ou du moins les freiner.
Tout au long de la semaine mes voisins et amis ont entreposé, en tas sur leurs balcons, des brindilles des branches du petit bois des bidons d’essence, tandis que des plumes du papier crépon des papillons de tulle surmontaient les tas, les coiffant ou les accessoirisant.
C’était un simple jeu. Une fois par an les enfants de nos voisins et amis brûlent Carmentran, le bonhomme Carnaval, il n’y a rien de mal à cela, rien dont il aurait fallu se méfier. Les enfants brûleront cet après-midi en place publique un bonhomme. Conformément à la tradition ils ont d’abord assemblé des mains des pieds des membres en papier mâché, ils ont peint tout cela en rose, un rose laiteux, délavé, obtenu par assemblage de colorants et d’eau, pendant que la tête, difforme, attendait dans un coin. Ils finiront juste avant d’enfiler leurs déguisements de lui dessiner un sourire en pétales de coquelicot et, après son procès, un procès rapide expéditif costumé maquillé accessoirisé, ils le brûleront et il emportera avec lui hiver et contrariétés, il nettoiera tout, avec ses cendres sa fumée ses débris, il ne restera rien, rien que nous et ce moment-là instillera en nous de la joie, beaucoup de joie, c’est certain.

La belle chronique de Muriel Steinmetz dans l’Humanité est ici, ce qu’en dit Frédérique Roussel dans Libération est ici.

Valérie Cibot - Bouche Creusée - éditions Inculte
Charybde2 le 28/02/18