La faim du monde : un (seul) repas par jour en image

A vouloir trop bien faire, les descriptions de la famine tapent à côté, en actualisant de simples clichés. Ce travail au Tchad du photographe Chris de Bode s'en éloigne pour témoigner dans l'urgence avec une approche claire et précise. 

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J'ai démarré ce projet alors que je travaillais pour la Croix-Rouge anglaise qui m'avait convié à monter une exposition sur le sujet, déjà abordé par moi de multiples manières au fil des ans, autant sur les catastrophes que les maladies ou la famine et j'ai décidé d'aborder cela d'un œil neuf avec d'autres moyens. 

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Un repas par jour évoque des relations intimes avec un format visuel spécifique, celui de natures-mortes  de nourriture. Certaines, prises sur le vif à partir des reliefs du repas de quelqu'un, d'autres de simples images de nourriture. J'ai choisi d'agir de la sorte pour séduire le spectateur et le convaincre ainsi de jeter un second coup d'œil à ma proposition et de s'atteler à la comprendre. Plus on avance dans la série, plus le propos s'y clarifie. 

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Le Nord du Cameroun est la région la plus peuplée du pays, avec plus de 3,8 millions de personnes. Elle était autrefois une région touristique courue avec le Waza National Park à proximité; mais la fin des safaris a entraîné son déclin. Sur place, les habitants n'ont souvent plus aujourd'hui qu'un seul repas par jour et le conflit larvé avec le Nigeria proche sème la zizanie sur la frontière, entraînant un sous-développement rampant dans la région du lac Tchad, ainsi qu'un afflux de réfugiés qui diminue les ressources locales. 

Cette vieille boîte de sardines appartient aux enfants d'Amina: Aichadou, 6 ans et Ibrahim, 4. C'est l'élément essentiel de leur jeu de pique-nique. Sauf que leur souvenir de déguster des sardines est assez lointain, datant d'avant leur arrivée au camp de réfugiés. Avec un seul repas par jour, les enfants qui ont découvert la boîte sur un tas d'ordures la gardent comme souvenir et matière d'espérer leur retour.  © Chris de Bode

Cette vieille boîte de sardines appartient aux enfants d'Amina: Aichadou, 6 ans et Ibrahim, 4. C'est l'élément essentiel de leur jeu de pique-nique. Sauf que leur souvenir de déguster des sardines est assez lointain, datant d'avant leur arrivée au camp de réfugiés. Avec un seul repas par jour, les enfants qui ont découvert la boîte sur un tas d'ordures la gardent comme souvenir et matière d'espérer leur retour.  © Chris de Bode

Le conflit amplifié par le changement climatique a créé une féroce crise alimentaire. Dans la région du Lac Tchad, 10 millions de personnes sont assistées, avec 2.3 millions de gens déplacés et plus 7 millions d'autres en déficit alimentaires. Quelques 515,000 enfants y subissent une constante malnutrition. 

Avec mes précédentes séries, j'avais mis l'accent sur les personnes et le contexte en délivrant une série de portraits traditionnelle et documentaire. Ici,  j'ai trouvé qu'il fallait aborder un autre angle pour la famine, afin de ne pas focaliser sur les manques et faire preuve de dédain à l'égard des personnes prises en compte; une telle approche aurait été unidimensionnelle et non respectueuse de la situation. 

Cette assiette à moitié mangée est celle de Ramata Modou, 58 ans et de sa famille. Elle est la coordonnatrice, pour les femmes et les enfants, du camp de réfugiés de Mémé au Nord du Cameroun.  Lors de l'attaque de son village à la frontière du Nigeria, son mari à subi une crise cardiaque et sa fille de 17 ans ainsi que son petit-fils été enlevés. Quand elle a réussi à fuir son village et qu'elle est arrivée au camps, elle a dormi sous les arbres pendant deux mois, avec ses six enfants, âgés de 5 à 16 ans.  Ce plat est un mélange de maïs, de riz blanc et de feuilles de mangues écrasées. Ce sera leur repas du jour, pour elle et ses enfants. La nourriture a été glanée en mendiant auprès des autres habitants du camps.  © Chris de Bode

Cette assiette à moitié mangée est celle de Ramata Modou, 58 ans et de sa famille. Elle est la coordonnatrice, pour les femmes et les enfants, du camp de réfugiés de Mémé au Nord du Cameroun.

Lors de l'attaque de son village à la frontière du Nigeria, son mari à subi une crise cardiaque et sa fille de 17 ans ainsi que son petit-fils été enlevés. Quand elle a réussi à fuir son village et qu'elle est arrivée au camps, elle a dormi sous les arbres pendant deux mois, avec ses six enfants, âgés de 5 à 16 ans.

Ce plat est un mélange de maïs, de riz blanc et de feuilles de mangues écrasées. Ce sera leur repas du jour, pour elle et ses enfants. La nourriture a été glanée en mendiant auprès des autres habitants du camps.  © Chris de Bode

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L'un des moments les plus mémorables de cette série fut de prendre en photo l'assiette de Ramata Modou; m'apercevant dès l'entrée et avec tous les gens autour que celle-ci allait tous les nourrir. Si peu pour tant de gens … Et pourtant, c'est la seule réalité de beaucoup de gens de cette région. 

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Cette photographie est l’une des premières prises du reportage. Je me souviens encore de l’odeur de la nourriture  qui m’a fait me souvenir des épinards que ma mère me cuisinait enfant. J’espère que cette série offre un autre regard sur cette crise alimentaire majeure - et que cela donnera aux photographes l’idée d’aller chercher, à leur tour, d’autres angles d’approche.  
— Chris de Bode

 

On sait que les Nations Unies (d'avant Trump ) ont lancé le défit de faire cesser la faim dans le monde à l'objectif 2030, en anglais ici : end hunger and achieve food security by 2030

Il ne reste que des arêtes au fond du plat. Ces petits poissons séchés sont le complément des plats de légumes ou de farines de maïs, mais n'ont que peu de chair autour des arêtes.  Un petit sac de sept poissons séchés, coûte  200 CFA sur le marché de Mémé © Chris de Bode

Il ne reste que des arêtes au fond du plat. Ces petits poissons séchés sont le complément des plats de légumes ou de farines de maïs, mais n'ont que peu de chair autour des arêtes.  Un petit sac de sept poissons séchés, coûte  200 CFA sur le marché de Mémé © Chris de Bode

Photographies et texte de Chris de Bode

Chris de Bode est un réalisateur, photographe de portrait et de documentaire qui a découvert sa vocation en étant moniteur d'escalade. A la suite d'un voyage en Palestine, il a décidé de se consacrer aux reportages humanitaires. Depuis, il a parcouru plus de 85 pays pour y faire des reportages.  Il est souvent commissionné par de nombreuses ONG : Save the Children, Aids Fonds/Stop Aids Now, MSF, Greenpeace, VSO, CARE, Oxfam et Cordaid; et a déjà travaillé avec des institutionnels comme UNFPA, UNHCR ou WHO. Il dirige aussi des workshops dans le monde entier pour expliquer le story telling photographique. 

Un seul repas par jour de Chris de Bode
édité par Félix Guétary le 26/02/18
 

Plus sur son travail ici