L'enquête Brel à Vesoul de David Dufresne

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Disparu il y a quarante ans et quelques jours, de Brel, on sait tout. Maisons de disques et héritiers ont tout raclé, fonds de tiroirs pourris et photos jaunies, ça radote comme chez Les vieux, de la fenêtre au lit, du lit au lit, d'un disque à l'autre. Cela ronronne au salon, ça pue la mort. Brel mérite mieux. Il mérite d'être bousculé comme lui-même défonçait la scène ; sinon, à quoi bon une nouvelle pièce à son Olympia ? Et c'est là l'enjeu du "On ne vit qu'une heure”, la dernière enquête à Vesoul de David Dufresne. 

Pour Dufresne, Jacques Brel est tout à la fois « un père de substitution, une insupportable icône, le mec qui braille et qui transpire, le chanteur catho, comédien de seconde zone, et toujours là, quand il le faut, l'âme-soeur qui aide à lever ses cent kilos, quand la vie se joue de drame en drame ». Ses mots sont devenus devise pour la vie : « On fait ce qu'on peut mais il y a la manière». "On ne vit qu'une heure” est un livre avec Brel, plus que sur Brel, une invitation au voyage : « le plus dur ce n'est pas de prendre le train, dit-il dans un entretien, le plus dur c'est aller à la gare ». David Dufresne nous embarque donc droit sur le quai, celui de Vesoul et de sa fameuse chanson, comme un périple dans la France des toiles cirées, des petits salons de coiffure, des centre-ville qui se recroquevillent dès 6 heures du soir.

Que reste-il du Grand Jacques ? De ses obsessions (la fraternité, l'amour, la soif de vivre et la mort) ? Fonctionnaires, sans le sou, bourgeois, maire de la ville, commerçants, David Dufresne brosse le portrait d'une France provinciale. Drôle et brisée, à la Brel qui y possède, sur place, sa pizza : crème fraîche, jambon, lardons, chorizo, gruyère, et un œuf au centre, juste servie au pied des tours d'une cité locale.

Une virée avec Brel lézardée de multiples citations du chanteur, extraits d'entretiens d'un philosophe intuitif, comme un prolongement du travail de collage de l'auteur déjà mis à l'oeuvre dans ses précédents ouvrages; en arborescente forme baroque, tendre, mélancolique, parfois en colère et très souvent drôle. Le gonzo à la Dufresne quoi…

Jean-Pierre Simard le 11/10/18

David Dufresne : “On ne vit qu’une heure” (Seuil)